Le nom du collège de l’Abbaye

De par le monde francophone, même dans les pays les plus scrupuleux sur la laïcité, il existe des bières de l’Abbaye telle ou telle ! Personne n’y trouve à redire parce que l’origine du nom est antérieure aux lois sur la laïcité. Le département valaisan se trompe en voulant punir le collège de l’Abbaye de Saint-Maurice des crimes commis par quelques chanoines qui n’ont rien à faire avec le lycée. Laissons la justice faire son œuvre et pensons aux vies brisées par les abus sexuels. Mais pour le collège lui-même, la réaction a été vive dans la population face à une réforme menée au pas de charge par un département amateur de pressions et pressé d’en finir avant que le Grand Conseil ne s’empare du dossier.

L’appel des citoyens à la réintégration du Recteur à son poste a été entendu ainsi que celui de la possibilité des chanoines à continuer à enseigner. Le collège est donc reconnu : il est bien géré, il va bien, nul besoin d’une révolution intestine. Le dress code voulu par le chef du département, forçant les prêtres à abandonner la soutane, est plutôt ridicule, alors qu’il ne bronche pas lorsque quelques élèves portent le foulard islamique.

Cependant le changement de nom a été décidé en opposition avec tous ceux, nombreux, qui via différents canaux démocratiques demandaient de le maintenir. On ne comprend pas pourquoi ce changement. Le motif de laïcité qui semble présider à cet effacement d’identité est de peu de poids. En effet, le collège de Brigue, laïc, porte le nom de « Spiritus Sanctus » sans que cela n’entache en aucune manière son aura. 

Or le nom propre n’est jamais anodin ; il individualise l’objet ou l’être qu’il désigne. Le nom propre est un coup de chapeau toponymique ! Bien sûr, le collège de l’Abbaye de Saint-Maurice s’est, dans son histoire, appelé un moment « Collège de Saint-Maurice ». Mais aujourd’hui que des affaires noircissent l’Abbaye, aujourd’hui que les regards sont braqués sur ce site, changer ce nom est plus que symbolique. Cette synchronisation joue en défaveur du collège. Encore une fois, on en ignore la clandestine raison.

Le charme des noms propres est de jouer avec des syllabes familières, que chacun connaît, que chacun alimente de son propre vécu. Il appartient à la langue intime. C’est la raison pour laquelle tant de personnes attachées à ce collège, tant de parents, tant d’étudiants, tant de personnalités valaisannes et romandes s’allient pour le garder. Il est de noms propres qui sont communs !

Bien sûr, la mode est à l’effacement. Tout comme jadis, on effaçait sur les photographies officielles de l’Union Soviétique le visage des dignitaires tombés en disgrâce, on veut gommer certains éléments qui sont tombés prétendument en discrédit. Mais dans les faits, nul discrédit n’entache le collège de l’Abbaye de Saint-Maurice. La preuve ? On y réintègre le Recteur, on y maintient l’aumônerie ainsi que les crucifix dans les salles de classes et les prêtres qui y enseignent.

Jean Romain




Venez comme vous êtes !

Je l’avoue, je suis de la vieille école. Les samedis ou durant les vacances, j’aime attendre le courrier et échanger quelques mots avec le facteur. C’est comme un rituel auquel je ne coupe pas. Durant l’été, un nouveau facteur a fait son apparition. Quelle n’a pas été ma stupeur quand j’ai vu qu’il ne portait pas la tenue officielle de l’ancienne régie fédérale. En effet, le jeune homme arborait un pantalon de jogging. Après une semaine et autant de nuances de jogging, je me décide enfin à lui demander si c’est la nouvelle tenue de la Poste. Il hausse les épaules en me disant que c’est une tenue agréable et qu’il faut vivre avec son temps, tout en désignant mon gilet et ma cravate. Quelques jours plus tard, lors l’apéritif au café du village, je fais part de ma déconvenue. Un père de famille m’explique alors que c’est un combat permanent avec ses enfants pour qu’ils n’aillent pas à l’école en jogging.

Le règne du laid

Tout d’abord, permettez-moi de constater que le jogging, c’est moche. Prenez les transports en commun, allez vous promener en ville le samedi et vous vous rendrez compte de la laideur de cette tenue. Le laid, Sylvain Tesson y voit le signe de la mondialisation et ce qui unit l’humanité : « La ruée des peuples vers le laid fut le principal phénomène de la mondialisation. Pour s’en convaincre il suffit de circuler dans une ville chinoise, d’observer les nouveaux codes de La Poste française ou la tenue des touristes. Le mauvais goût est le dénominateur commun de l’humanité. » (Dans les forêts de Sibérie, 2011)

Karl Lagerfeld avait-il raison ?

Aujourd’hui, il semble que la norme vestimentaire obéisse à un slogan de Mc Donald : « Venez comme vous êtes ! » En effet, le jogging étant tellement cosy et cool, pourquoi s’habiller autrement ? De plus, c’est si facile à enfiler le matin ! Alors pourquoi s’en priver ? Loin de moi l’idée de jouer au taliban ou à la police iranienne des mœurs, mais je pense que cette soi-disant « mode » est le signe d’autre chose. Karl Lagerfeld avait peut être raison en affirmant que « les pantalons de jogging sont un signe de défaite. Vous avez perdu le contrôle de votre vie, donc vous sortez en jogging ».

Une question éthique

En réalité, il s’agit bel et bien d’une question d’éthique, au sens étymologique du terme. En effet, le mot « éthique » a deux origines : « ithos », le style, la tenue de l’âme et « ethos », normes nées par le respect de la mesure.

Accepter que des écoliers, des gymnasiens ou des apprentis puissent suivre des cours en jogging, c’est accepter et cautionner qu’ils ont perdu le contrôle de leur vie. Interdire le jogging dans les lieux de formations relève donc de l’éthique. Il s’agit de permettre à une grande partie de la jeunesse de retrouver un style, une tenue intérieure (et non d’intérieur !) par le respect de certaines normes.

Il s’agit simplement de proposer la mise en œuvre des exigences du métier d’homme, au lieu de rester un éternel enfant en jogging. Il s’agit de se reconquérir soi-même par la tenue et la discipline en se fixant des normes et s’obliger.

Mais comment y parvenir concrètement ?

Artisan de son devenir

La première question à se poser n’est pas « Que dois-je faire pour correspondre au groupe ? » mais « Que dois-je faire pour être un homme ? » Soit je laisse la mode et le groupe l’emporter, soit je me prends en charge et façonne ma personnalité. La liberté est à ce prix. Qui suis-je si les opinions et le regard des autres me façonnent ?

Mettre en œuvre les exigences du métier d’homme, être artisan de son devenir c’est aussi accepter d’apprendre. Apprendre à nouer son nœud de cravate ou son nœud papillon, se raser à la lame, choisir une eau de toilette qui ne ressemble en rien à Axe ou Denim, s’habiller avec goût et élégance, porter un couvre-chef, cirer ses chaussures, renoncer au sac-à-dos boyscoutesque. Bref, choisir le beau et le vrai contre l’apparence « délinquant de banlieue ».

En fait on ne s’habille pas seulement pour les autres mais pour soi.

Nietzsche résume à merveille cette attitude : « La beauté d’une race, d’une famille, sa grâce, sa perfection dans tous les gestes est acquise péniblement : elle est comme le génie, le résultat du travail accumulé des générations. Il faut avoir fait de grands sacrifices au bon goût, il faut à cause de lui avoir fait et abandonné bien des choses ; le dix-septième siècle, en France, mérite d’être admiré sous ce rapport, — on avait alors un principe d’élection pour la société, le milieu, le vêtement, les satisfactions sexuelles ; il fallut préférer la beauté à l’utilité, à l’habitude, à l’opinion, à la paresse. Règle supérieure : on ne doit pas « se laisser aller » même devant soi-même. » (Crépuscule des idoles ou Comment on philosophe avec un marteau, 1888).

De grâce ne venez pas comme vous êtes mais comme vous devez être !

A bon entendeur, salut !




Le saut de la foi d’une radio chrétienne

Emmanuel Ziehli, pourquoi ce développement est-il si important pour votre radio?

Il existe quatre grands diffuseurs en Suisse. Nous étions chez Digris, qui vise les agglomérations et permet à des initiatives locales ou associatives de s’exprimer. Aujourd’hui, nous passons chez Romandie Médias SA, la société qui assure la diffusion du DAB+ (n.d.l.r.: radiodiffusion numérique) des grandes radios privées de Suisse romande. Pour dire les choses simplement, cela correspond à un passage de la première ligue à la ligue A pour un club de foot: notre couverture sera intégrale et sans faille partout en Suisse romande. La radio étant une chose qui s’écoute beaucoup en voiture, cela nous permettra de ne plus frustrer les gens en déplacement qui faisaient trop souvent face à des coupures.

En revanche c’est un défi…

Oui, un défi énorme et surtout un pas de foi. Notre budget annuel a été porté à environ 800 000 francs alors que notre activité est régulièrement déficitaire. Nous cherchons du reste des sponsors pour les 55 antennes qui assurent désormais une diffusion maximale.

Votre situation est-elle si périlleuse que ça? Vous possédez tout de même certaines ressources.

Oui, bien sûr que nous en avons, mais elles ne sont pas inépuisables non plus. Nous possédions un petit parc immobilier que nous avons décidé de vendre à partir de 2014. Nous sommes alors partis sur huit ans d’investissements pour d’abord apprendre à faire de la radio, via Phare FM (n.d.l.r.: un réseau de radios chrétiennes évangéliques fondé en 1989 à Mulhouse), puis prendre notre indépendance pour devenir Radio R le 9 janvier 2019.

Aujourd’hui, vous avez le sentiment d’avoir trouvé votre public?

Pas complètement. Je m’attends à continuer notre expansion car nous allons gagner des régions, dont le Jura et Jura bernois, où la concentration de chrétiens, en particulier protestants évangéliques, est importante.

Vous n’avez toutefois pas que des chrétiens de cette sensibilité qui vous écoutent…

Oui, nous avons de nombreux catholiques parmi nos auditeurs, ce qui nous réjouit. On le repère au niveau des témoignages que nous recevons, notamment. Nous avons par exemple, en Valais, une femme qui nous a raconté comment notre radio l’avait portée durant une grossesse difficile lors de laquelle elle avait dû rester alitée plusieurs mois. Dans ce message, elle expliquait comment, peu après, elle et son mari avaient choisi des musiques de notre radio pour le baptême de l’enfant, ce qui laissait clairement entendre qu’il s’agissait de catholiques. C’est génial, ce genre de récits.

Quelle importance accordez-vous à l’unité des chrétiens?

Au démarrage, en 2015, une amitié s’est vite consolidée avec le père Vincent Lafargue, dont nous avons enregistré les premières Twittomélies. Ces courtes prédications sont désormais reprises en France, y compris par d’autres radios protestantes. Autre exemple, dans Célébration, notre émission du dimanche matin, nous donnons six messages de dix minutes destinés en particulier aux esseulés et à ceux qui ne peuvent plus se rendre dans un culte ou une messe. Nous tenons à ce que les trois grands courants, catholique, réformé et évangélique, y soient représentés.

Cela montre aussi que le succès est possible quand on ne cache pas que l’on effectue un travail ouvertement chrétien.

En réalité, nous avons beaucoup tourné autour de ce pot-là. Quand nous n’étions encore que producteurs, nous tentions de faire des émissions dans la «suggestion» du divin, dans la recherche du «mystère» de Dieu, afin de passer sur des chaînes comme RTL, RMC, Europe 1… Il fallait donc être un peu passe-partout alors qu’aujourd’hui nous nous sommes mis d’accord autour d’un concept: parler de Dieu intelligemment. On voit beaucoup de manières maladroites de parler du divin, parce que les gens croient avoir tout compris du Saint-Esprit, de la louange ou des sacrements… Loin des extrêmes, nous préférons garder un regard «moyen», dire les choses simplement, sans cacher que nous sommes confessants. Nous croyons au Christ ressuscité d’entre les morts, voilà, c’est comme ça.

Quand on a la foi, il vaut mieux jouer franco, en somme?

Oui, mais encore s’agit-il de faire les choses avec le bon esprit. Nous avons décidé de dire ce que les chrétiens font de mieux, pas de perdre notre âme dans des débats qui nous divisent. Cela passe souvent par l’évocation des œuvres des chrétiens dans le monde associatif par exemple. L’an dernier, une de nos émissions les plus écoutées concernait l’engagement des croyants pour aider les réfugiés ukrainiens. Nous voulons montrer que quand le monde traverse des crises, les chrétiens se lèvent toujours. On l’oublie parfois, mais c’est un pasteur évangélique qui a créé la Croix-Rouge, par exemple.

Pensez-vous que ce choix de la franchise devrait davantage inspirer nos Églises?

L’ère post-chrétienne qui est la nôtre annonce des persécutions à venir. Est-ce que nous ne risquons pas de finir en prison, dans un futur pas si lointain, pour avoir annoncé que le plan de Dieu pour la famille est qu’un homme et une femme s’unissent pour avoir des enfants, sans avoir été suffisamment inclusifs dans la formulation? Dans ce contexte, je crois que les grandes Églises devraient se reconnaître les unes les autres sous le label chrétien, se réjouir les unes des autres, prier les unes pour les autres, en particulier quand elles rencontrent des difficultés. Quand l’Église catholique traverse des turbulences, je ne me dis pas «ouf, ce n’est pas chez nous»; je prie pour elle. J’espère qu’il en ira de même lorsque ce seront les évangéliques qui connaîtront des soucis. Il ne s’agit pas là de faire de l’œcuménisme, mais de travailler à l’unité, ce qui n’est pas la même chose: l’œcuménisme est une soupe de légumes où l’on introduit toutes sortes de choses que l’on mixe avec pour résultat qu’on n’y voit plus rien. L’unité des chrétiens est une salade de fruit: une mandarine, une pomme, un ananas garderont leur forme et leur saveur propre, mais le plat aura belle allure et on aura envie de le manger.




L’angoisse de l’Infini

Une de mes grands-tantes pratiquait l’art exigeant de la cartophilie. Amoureusement, elle amassait, dans d’innombrables albums, des cartes postales classées par pays et par régions. Voyageant peu, elle s’évadait de la monotonie du quotidien en contemplant plages ensoleillées, palmiers au vent et ruines illuminées par le soleil couchant. Soudain, du jour au lendemain, elle a renoncé à son violon d’Ingres et par là-même à ses voyages virtuels. La raison? Ma tante avait découvert, lors d’une escapade espagnole, que les cartes postales ne correspondaient pas à la réalité.

Il en va de même pour certains auteurs, comme Charles Maurras, qui suscitent des commentaires spécieux, de doctes anathèmes et des morales sentencieuses. Ces auteurs «maudits» sont trop souvent réduits à des «cartes postales», c’est-à-dire à la doxa commune des penseurs de seconde main et de la presse dite «engagée». Quand nous lisons réellement leurs œuvres et que nous partageons un moment en leur compagnie, nous ne pouvons que renoncer aux «cartes postales» de l’opinion dominante. La publication de la correspondance entre Charles Maurras et des carmélites nous donne l’opportunité de vivre cet exercice de salubrité mentale.

Un inconnu

Contrairement à Léon Blois ou à Georges Bernanos, Charles Maurras reste bien souvent un inconnu. Trop longtemps ses œuvres furent introuvables hormis chez quelques bouquinistes érudits, tombées dans un certain discrédit et réduites à des formules, souvent mal interprétées, telles que «l’opposition du pays réel au pays légal», «la divine surprise», «le nationalisme intégral» et j’en passe. Celui qui fut le maître à penser de toute une génération peut être redécouvert aujourd’hui.

Une vie placée sous le signe de l’intelligence

Charles Maurras est né à Martigues, en Provence, le 20 avril 1868. À l’âge de quatorze ans, il devient sourd et doit renoncer à entrer à l’École navale. Sa mère prend pour précepteur l’abbé Jean-Baptiste Penon, qui donne des cours particuliers au jeune Charles et qui fut selon les propos de l’adolescent «la bénédiction de sa vie».

Après avoir obtenu son baccalauréat, Maurras s’installe à Paris avec sa mère et son frère. Ne pouvant suivre les cours à cause de son handicap, il fréquente assidûment les bibliothèques, où il perfectionne ses connaissances. Il en profite pour collaborer à différents journaux et revues. En 1891, Maurras fonde avec Jean Moréas l’École Romane, qui est un groupe de jeunes poètes opposés aux symbolistes et prônant un néo-classicisme débarrassé de tout académisme.

Dès 1889, les idées politiques de Maurras évoluent vers la monarchie. Dix ans plus tard, il rejoint la Revue d’Action française fondée par Maurice Pujo et Henri Vaugeois. Sous l’impulsion de Maurras, cette revue nationaliste et républicaine devient royaliste. En 1905, il fonde la Ligue d’Action française pour soutenir la revue éponyme. En 1906, avec l’aide de Léon Daudet, la revue mensuelle devient un quotidien sous le titre bien connu: L’Action française.

Il ne faudrait pas oublier que Maurras est également un auteur reconnu avec Le Chemin de Paradis (1895), nouvelles philosophiques; Anthinéa (1900), essai de voyage principalement sur la Grèce; Les Amants de Venise (1900), traitant de l’histoire d’amour de George Sand et Alfred de Musset; Enquête sur la monarchie (1900) et L’Avenir de l’intelligence (1905).
Maurras perdit une partie de son influence politique lorsque, le 29 décembre 1926, l’Église catholique romaine mit à l’Index certains de ses livres et L’Action française, le privant ainsi de nombreux sympathisants au sein du clergé français.
Le Martégal est reçu à l’Académie française en 1938. Pendant l’occupation allemande, tout en étant fermement opposé au nazisme, il soutient le régime de Vichy. Il est arrêté en septembre 1944, jugé et condamné pour «intelligence avec l’ennemi» à la réclusion à perpétuité. Libéré en 1952 pour raisons de santé, il expire le 16 novembre de la même année à la clinique Saint-Grégoire de Saint-Symphorien-lès-Tours.

La question du Mal

L’épreuve de la surdité a conduit l’adolescent Maurras à l’agnosticisme. Afin de bien comprendre cet agnosticisme, on peut rapprocher Maurras de Charles Jundzill, personnage réel qui lui sert de héros dans une étude sur Auguste Comte: «[…] Avant sa dix-neuvième année, il avait constaté jusqu’à l’évidence son inaptitude à la foi et surtout à la foi en Dieu. […] On emploierait un langage bien inexact si l’on disait que Dieu lui manquait. Non seulement Dieu ne manquait pas à son esprit, mais son esprit sentait, si l’on peut s’exprimer ainsi, un besoin rigoureux de manquer de Dieu: aucune interprétation théologique du monde et de l’homme ne lui était plus supportable.» Maurras explique dans une lettre du 21 janvier 1937 où il proteste vivement contre les accusations d’athéisme ou d’irréligiosité lancées à son encontre: «Je ne suis ni athée comme l’on dit, et l’auront cru, d’innombrables imbéciles, ni irréligieux. Mais mon sentiment profond des Puissances supérieures n’a jamais pu se fixer dans le monothéisme, et, si ce qui m’est donné ou offert comme explication me paraît redoubler les difficultés, c’est un fait auquel je ne peux rien!»

Pourquoi «ce besoin rigoureux de manquer de Dieu»? Pourquoi est-ce que son sentiment religieux «n’a jamais pu se fixer dans le monothéisme»? En fait, Maurras ne peut accepter l’existence du Mal, qu’il expérimente jusque dans sa propre chair avec l’épreuve de la surdité. Comme il l’admettait au chanoine Cormier, Maurras ne peut pas réciter la fin du «Notre Père»: «Et ne nos inducas in tentationem» (Ne nous induis pas en tentation). Bien plus, il ne «comprend pas qu’on puisse demander à Dieu, qui est souverainement bon, de ne pas tromper ses créatures». Et l’académicien de poursuivre: «Toujours ce problème du mal qui me harcèle. Je n’arrive pas à comprendre comment Dieu qui est le Souverain Bien peut tolérer le mal.»

La négation désespérée

À la fin de sa vie, dans ses entretiens avec le prêtre qui le visite, Maurras reconnaît: «Tous mes raisonnements n’aboutissent à rien. Je suis comme un écureuil qui tourne dans sa cage. Depuis des années je me heurte aux murs d’une prison. Je suis las de tourner ainsi.» Nous voyons bien que le polémiste a fait place au sage et que son attitude uniquement fondée sur la raison le mène dans une impasse. Malgré l’admiration qu’il voue à l’Église catholique pour ses bienfaits et non pas seulement comme principe d’ordre social, Maurras écrit, le 14 septembre 1936: «Je ne peux pas dire: ʻJe croisʼ quand je ne crois pas.»

Cette négation désespérée d’une réponse possible à sa quête le tourmente et l’écartèle intérieurement. L’âme de Maurras vit implicitement l’expérience décrite dans les premières pages des Confessions (I, 1) de saint Augustin: «Tu nous as faits pour Toi Seigneur et notre cœur est inquiet, jusqu’à ce qu’il repose en toi.»

Ce n’est pas qu’il ne veut pas croire, c’est qu’il ne peut pas. Toutefois, il reconnaît que son agnosticisme n’est pas immobile et qu’il a constaté avec étonnement que sa réflexion l’avait éloigné de certains faits qu’il croyait autrefois insurmontables. Il reste à Maurras le désir: «[…] Je ne puis quant à moi, retenir des procédures de Pascal autre chose que le chercher en gémissant, quelquefois même sans plainte, sans autre sentiment que le désir de voir, de savoir, de trouver» (lettre du 6 mars 1937).

À Maurras, qui a besoin de «comprendre pour croire», on peut répondre en écho avec cette phrase que Blaise Pascal met sur les lèvres du Christ: «Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé» (pensée 553).

Le fil rouge du Benedictus

Nous apprenons dans cette correspondance que Maurras éprouve une affection particulière pour la prière du «Benedictus», appelée aussi le «cantique de Zacharie», qui figure dans le texte de l’Évangile selon Luc (Lc 1, 68-79). Ce texte est prononcé par Zacharie à la naissance de son fils Jean-Baptiste. Le Jeudi saint de 1945, il écrit: «quelquefois, la nuit, je me sens bercé pas les longues volutes de son rythme qui ne m’a pas quitté depuis le Collège.»

Au printemps 1937, Maurras avait écrit un verset de ce cantique au dos d’une image pieuse envoyée aux carmélites. Le texte au dos de l’image était: «Illuminare his qui in tenebris et in umbra mortis jacent», c’est-à-dire: «Illumine ceux qui sont couchés dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort». Or Maurras a commis une erreur, au lieu de «sedent» (assis), il a écrit «jacent» (couchés). Les pieuses carmélites ayant envoyé, à l’insu de l’auteur, la carte au pape Pie XI, ce dernier désire connaître la raison de ce changement. Et Maurras de répondre au souverain pontife: «[…] il s’agit d’une erreur de mémoire. Cependant je ne peux m’empêcher de me demander si cette erreur était absolument fortuite et ne tirait pas sa raison de quelque logique secrète. […]» Et Maurras d’ouvrir son âme au pape qui a condamné L’Action française: «Le ʻjacentʼ, inexact par rapport au texte, se rapportait à mon état personnel. Celui qui ʻgîtʼ quelque part n’y gît point parce qu’il le veut, mais parce qu’il y est. Il est là, il en est là, il ne peut y avoir été jeté: non assis, mais couché dans l’ombre de la mort, ce n’est point par volonté, ni par le choix de son cœur» (25 mai 1937).

Le «vieux cœur de soldat n’a point connu la haine»

L’échange épistolaire entre Maurras et les religieuses de Lisieux met en évidence les liens qui unissent l’écrivain et sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus; ces liens vont conduire Maurras à dépasser sa rationalité d’agnostique. Peu à peu, l’intelligence de Maurras va se laisser éclairer et comprendre que «ce n’est pas avec les yeux, mais avec le cœur qu’il faut chercher Dieu» (s. Augustin, 7e sermon sur la 1ère épître de Jean, 10).

La lecture de cette correspondance nous fait découvrir un autre Maurras. Loin du polémiste autant redouté que redoutable, nous découvrons l’homme nu face à la question de l’Infini. Nous abordons avec pudeur le chemin secret de la grâce dans un cœur sincère épris de vérité. Nous comprenons pourquoi, au soir de sa vie, il a reçu l’extrême-onction et vraisemblablement dit: «Pour la première fois, j’entends quelqu’un venir.»

Un chemin de conversion – Correspondance choisie entre Charles Maurras et deux carmélites de Lisieux (1936-1952), rassemblée par Xavier Michaux, Téqui, 2022.

Prière de la fin

Seigneur, endormez-moi dans votre paix certaine
Entre les bras de l’Espérance et de l’Amour.
Ce vieux cœur de soldat n’a point connu la haine
Et pour vos seuls vrais biens a battu sans retour.

Le combat qu’il soutint fut pour une Patrie,
Pour un Roi, les plus beaux qu’on ait vus sous le ciel,
La France des Bourbons, de Mesdames Marie,
Jeanne d’Arc et Thérèse et Monsieur Saint Michel.

Notre Paris jamais ne rompit avec Rome.
Rome d’Athènes en fleur a récolté le fruit,
Beauté, raison, vertu, tous les honneurs de l’homme,
Les visages divins qui sortent de ma nuit:

Car, Seigneur, je ne sais qui vous êtes. J’ignore
Quel est cet artisan du vivre et du mourir,
Au cœur appelé mien quelles ondes sonores
Ont dit ou contredit son éternel désir.

Et je ne comprends rien à l’être de mon être,
Tant de Dieux ennemis se le sont disputé!
Mes os vont soulever la dalle des ancêtres,
Je cherche en y tombant la même vérité.

Écoutez ce besoin de comprendre pour croire!
Est-il un sens aux mots que je profère? Est-il,
Outre leur labyrinthe, une porte de gloire?
Ariane me manque et je n’ai pas son fil.

Comment croire, Seigneur, pour une âme que traîne
Son obscur appétit des lumières du jour?
Seigneur, endormez-la dans votre paix certaine
Entre les bras de l’Espérance et de l’Amour.




Être et avoir été (chez le coiffeur)

Ne pouvant cautionner qu’un festival dans lequel leur bouillie était programmée se tienne à Perpignan – ville tenue par le Rassemblement National –, les rescapés de la new wave ont ainsi menacé de quitter la programmation à moins qu’un nouveau site ne soit trouvé. Dans la langue de leur compte Twitter, ça donne ceci: «[…] Hier soir, le maire RN de Perpignan a tweeté qu’il était heureux d’accueillir le festival. Nous demandons expressément à la direction des Déferlantes de déplacer ce festival dans un autre lieu, faute de quoi nous annulerons notre venue.» Une pression à laquelle n’allaient pas résister les organisateurs, d’autant plus que les épouvantables Louise Attaque menaçaient également de les lâcher.

L’histoire est pleine de rebondissements. Il y a un peu plus d’une trentaine d’années, les artistes occidentaux déferlaient en URSS pour unir les peuples sous la bannière du rock. Pourtant pas le plus humaniste des régimes, le pouvoir soviétique satisfaisait alors le désir de changement de son peuple en accueillant Billy Joel, alors au sommet de sa gloire, puis Bon Jovi ou Metallica. Personne ne reproche aujourd’hui à ces artistes d’avoir fait danser les fantômes des goulags. Mais visiblement, les choses ont un peu changé: c’est dans des cadres inclusifs et bienveillants que des artistes totalement has been consentent désormais à venir prendre leur cachet. Il ne s’agirait en effet pas de faire entonner l’air pénible de L’Aventurier à des festivaliers dont on pourrait imaginer qu’ils ont mal voté.

Alors voilà, Les Déferlantes n’auront pas lieu à Perpignan. Ceux qui aiment la bonne musique autant qu’ils méprisent les baudruches pourront s’en réjouir. Mais l’on attend déjà avec impatience les articles de la presse branchouille qui viendront nous expliquer, d’ici quelques mois, que la vie artistique des villes aux mains de la droite est triste à mourir. RP

Dracula en Sibérie

«Nous revendiquons que nous ne voulons plus en France de milliardaires. Nous voulons une France sans milliardaires.» Voilà les propos très forts tenus par la délicieuse Marine Tondelier, ces derniers jours, lors d’un rassemblement de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale. Mais oui, vous savez, la NUPES, cette coalition qui a absorbé le PS, les communistes et les Verts, chez nos voisins français. Marine Tondelier, elle, est végétarienne, anti-chasse et «très engagée sur les questions sociales», comme on dit. Elle n’aime vraiment pas les très riches, qu’elle appelle les «vampires». Elle n’a pas peur de les déclarer inutiles voire nuisibles, parce que «ce ne sont pas eux qui créent des emplois mais c’est vous, c’est nous». Conseillère municipale, conseillère régionale puis secrétaire nationale de son parti… On se demande combien elle a pu créer d’emplois avec un tel parcours d’apparatchik, mais gageons que ses électeurs fourniront bien des efforts pour la croire quand ils seront sommés de produire de la richesse du fin fond d’un goulag. RP




Et si on «fact-checkait» notre radio d’État ?

31 décembre 2022 – 11h00. Au volant de la voiture, à l’heure de faire quelques commissions en vue du réveillon, j’écoute le journal horaire de la RTS. Le journaliste commence en annonçant le décès du pape émérite Benoît XVI, confirmant ainsi les messages que j’ai reçus dans la dernière demi-heure pour annoncer le rappel à Dieu du pape émérite. Il continue en lisant le résumé de la vie de Joseph Ratzinger. À l’évocation de la résistance au nazisme des catholiques allemands ou encore de son riche héritage théologique, je ne cache pas mon étonnement, constatant alors une certaine justesse de ton, bien rare sur les ondes de la radio d’État lorsqu’il s’agit de sujets religieux. Sans doute les quelques jours d’agonie du pape Benoît XVI auront valu de nombreuses grâces pour l’Église, ainsi que quelques lumières pour le rédacteur du texte destiné à être dégainé au moment du décès!

Cet état de grâce n’allait cependant pas durer. Le naturel revenant au galop, ma satisfaction est rapidement douchée à l’écoute du journal télévisé de 19 h 30 du 4 janvier 2023, veille des funérailles. Le sujet du soir concernant l’actualité vaticane ne fait référence qu’aux supposées luttes d’influence que la mort du prélat allemand pourrait provoquer. D’un côté les «ultra-conservateurs» ne seraient plus tempérés par le pape émérite, n’hésitant plus à entrer en résistance face au pape François; de l’autre côté de l’échiquier ecclésial, le pape François aurait les coudées franches suite à la mort du «conservateur» Benoît XVI. Alors que le corps du Saint-Père est encore exposé à la vénération des 135 000 fidèles venus se recueillir sans cesse du matin au soir depuis trois jours, la télévision suisse imagine un film hollywoodien où il est question de guerres intestines et de potentiels complots.

Le soir de la sépulture, n’attendant plus rien de la RTS à ce sujet, mais espérant apercevoir quelque garde suisse connu ou autre compatriote helvétique au gré d’un reportage, je ne peux m’empêcher de visionner, une nouvelle fois, le journal télévisé. Et durant les trois minutes trente dédiées à la cérémonie présidée par le pape François, la présentatrice aborde la cérémonie sous l’angle de la popularité de Benoît XVI par rapport à son successeur. «Foule bien moins nombreuse que ce qu’avaient prévu les autorités» ou encore «Benoît XVI n’a jamais été très populaire auprès des Romains, et peu nombreux sont les jeunes catholiques qui ont fait le déplacement depuis l’étranger». En tant que catholique «génération Benoît XVI», qui l’a rencontré lors des JMJ de Madrid ou de son dernier Angelus du 24 février 2013, parmi les 200 000 catholiques venus lui dire un dernier au revoir, je suis piqué au vif. Comment peut-on, alors que la sépulture du pape allemand vient tout juste d’être refermée, affirmer que Benoît XVI n’a jamais été populaire, sans bien sûr justifier ces assertions par les moindres chiffres?

Je décide alors de mener ma petite enquête. La première difficulté consiste à retrouver les archives du Bollettino dans les méandres du site du Vatican. Je fais alors une première constatation: les statistiques sur «la participation des fidèles aux audiences et aux rencontres avec le Saint-Père» – titre officiel de la communication annuelle, généralement faite en décembre ou en janvier de l’année suivante – s’arrêtent, sans aucune explication, en 2016. Plus aucune statistique officielle n’est disponible pour l’année 2017 et les années suivantes. Une fois les données compilées, il apparaît clairement que Benoît XVI a joui d’une audience élevée et constante tout au long de son pontificat, du même ordre que celle que connut Jean-Paul II. Passées les deux premières années qui ont suivi son élection au ministère pétrinien, durant lesquelles les fidèles du monde entier, et notamment d’Amérique du Sud, furent particulièrement curieux de découvrir ce nouveau pape extra-européen, le pape François n’attire pas plus les foules que son prédécesseur.

Ainsi, bien que les données analysées n’aient en elles-mêmes aucune portée spirituelle et ne doivent pas servir de prétexte pour juger de la légitimité ou de la qualité d’un pontificat, je regrette que, alors que la presse du monde entier salue la mémoire du bien-aimé pape Benoît XVI, la RTS s’acharne à rabaisser la figure inoubliable que fut celle de Joseph Ratzinger. Plutôt que de comparer le pape démissionnaire au pape régnant, je voudrais proposer à notre télévision suisse de faire un sujet sur l’héritage théologique et sur les nombreux enseignements du pape bénédictin, qui perpétua les enseignements des audiences du mercredi initiées par Jean-Paul II. Je ne peux que conseiller aux lecteurs de relire les audiences générales traitant des grands saints tels que saint Augustin, saint Benoît, saint Paul, sainte Catherine de Sienne ou sainte Hildegarde de Bingen, ainsi que les explications du Credo ou du sacerdoce.

Au journal télévisé du 5 janvier, après le sujet sur les funérailles, la journaliste de la RTS s’interroge sur l’exposition du corps du pape défunt qui aurait créé «un certain malaise». Plus que jamais, notre monde moderne aurait besoin de grands théologiens comme Benoît XVI pour éclairer nos contemporains sur le sens de la vie. Alors que certains journalistes comme Jean-Pierre Denis, ancien directeur du journal La Vie, qui eut des mots très durs à l’encontre de Benoît XVI durant son pontificat, ont avoué avoir été «transformés» par ce pape, la couverture par la RTS de ces journées de deuil pour l’Église catholique a été particulièrement médiocre. Ce mauvais traitement de l’information, relevé de plus en plus souvent par les sphères politiques suisses, risque de contraindre la RTS à entamer une sérieuse remise en question; quitte à devoir à son tour faire face à sa propre disparition…

Nombre de fidèles présents chaque année aux audiences générales, aux audiences spéciales, aux célébrations liturgiques et à l’Angelus de 2000 à 2016 (Source: press.vatican.va)
Nombre de fidèles présents chaque années aux seules audiences générales de 1978 à 2018 (Source: press.vatican.va et agence SIR pour 2018)



Le navire et le Scrabble

L’homme, qui se savait minuscule sur ses bateaux, pouvait tout car il se souciait davantage du salut de son âme que de sa facture d’électricité ou de son cholestérol. Ainsi découvrait-on des peuplades exotiques, des éléphants et des passages impossibles à travers la Patagonie, quand notre modernité ne découvre plus guère que le «charme discret de l’intestin», pour citer un succès d’édition de la décennie écoulée.

Vous avez peut-être remarqué ces tatouages de caraques et caravelles qu’aiment à se barbouiller les jeunes urbains de notre époque. C’est une mode intéressante, car notre société ne prend plus guère la mer. Et en particulier pas ceux pour lesquels la transition vers une nourriture essentiellement végétale, grâce à trois tomates cultivées sur le balcon d’un appartement situé sous-gare, constitue la grande aventure d’une vie. Ramuz le disait déjà, dans son essai Besoin de grandeur, à la fin des années 30: «Il nous manque une moitié de l’existence qui est celle qu’offrent les ports d’où partent tant de routes vers partout et vers nulle part.» Il faisait alors référence à la réalité géographique de notre petits pays, encastré entre ses montagnes. L’observation, un siècle plus tard, pourrait pourtant prendre un tout autre sens: psychologique cette fois.

Car les frontières physiques – hors cas de grippes mondiales, bien sûr – peuvent bien avoir été abolies contre l’avis des peuples, notre incapacité à prendre le large se révèle dans notre incapacité à accepter le tragique de l’existence. Par exemple, il y a encore un an ou deux, l’existence de sensitivity readers aux états-Unis faisait rire tout le monde chez nous. Quoi? Des personnes ayant pour mission de lire préventivement les romans afin d’avertir les éditeurs à propos des passages susceptibles d’offenser des minorités? Cela ne pouvait se passer qu’aux états-Unis, là où le souvenir du prohibitionnisme puritain n’avait jamais totalement disparu. Nous étions alors fort naïfs, comme ceux qui pensaient, au siècle dernier, que le communisme ne quitterait jamais les frontières de l’URSS.
Dans ce numéro, nous traitons une offensive que personne n’a vu venir, contre les mots problématiques du Scrabble. Eh oui, le bon vieux Scrabble, où l’on pouvait jouer à peu près n’importe quel mot, pourvu qu’il appartienne à la langue française. L’on se souciait alors, dans notre innocence, d’utiliser des consonnes et des voyelles qui, mises bout à bout, formaient un mot. Erreur: il aurait fallu que le terme soit gentil, «bienveillant» et à faible taux de calories, nous dit désormais le fabricant du jeu, Mattel. Le progrès a fait de telles avancées que nous voilà, même au niveau du Scrabble, «en pleine obsession préventive, en plein ravage prévisionnel, en pleine civilisation prophylactique» (Philippe Muray). Qui l’aurait cru?

Lorsque l’on vit dans un horizon fini, la nature humaine a ceci de particulier qu’elle cherche avant tout à le protéger. Au Peuple, notre appel est le suivant: prenons le large, même si nous avons le mal de mer. Car cette société thérapeutique, cajolante, ne nous dit rien de bon. Nous n’apprécions guère que l’on vienne nous supprimer des libertés aussi anodines que jouer un mot peu élégant au Scrabble, sous couvert de libération en tous genres. Ceux que nous combattons le plus âprement sont ceux qui invoquent des valeurs auxquelles nous croyons pour nous priver des aventures les plus humbles: celles de l’esprit, qui sont aussi les plus sacrées.




Le Scrabble essuie les plâtres du capitalisme woke

Vous pensiez vous livrer à une activité tout à fait innocente en jouant au Scrabble au lieu de regarder des tueurs en série dissoudre les corps de leurs victimes dans de l’acide sur Netflix? Eh bien vous aviez tort, à moins de vous en tenir à un choix de mots garantis sans discrimination de quelque nature que ce soit. Par un vent de puritanisme qui sent délicieusement l’air d’outre-Atlantique, la société Mattel a en effet décidé de bannir toute une série de mots qui, indépendamment de leur valeur morale, entraient jusqu’ici dans l’arsenal des aficionados du célèbre jeu de société. Parmi ces derniers, des termes comme «lopette», «travelo» ou «pouffiasse», qui deviendront inutilisables à l’horizon 2024.

Derrière cette purge, des négociations extrêmement tendues entre Mattel et le comité de rédaction de l’Officiel du Scrabble (CR ODS), le dictionnaire officiel du jeu édité par Larousse. «Mattel souhaitait initialement mettre plus de cent mots sur la sellette et le CR ODS consentait à en sacrifier cinq», explique un passionné ayant vécu ces échanges âpres de l’intérieur. «Mattel a arrêté une liste de vingt-six mots (soixante-deux en comptant les féminins et pluriels) à faire sortir de l’ouvrage de référence et c’est la «solution» vers laquelle on se dirige à l’heure actuelle, si aucun élément nouveau ne vient changer la donne», témoigne ce joueur, très en colère face à des velléités de censure parfois peu compréhensibles du point de vue francophone. «L’exemple de CHICANO (n.d.l.r. appellation péjorative des latinos chez l’Oncle Sam) montre bien que la demande de suppressions de mots est inspirée par les états-Unis», déplore-t-il. «Nous nous sommes opposés à l’éviction de BAMBOULA, dont les sens multiples (fête, tambour) sont manifestes, et ce mot-là n’est plus «menacé». En revanche, le très courant NABOT est toujours incriminé, alors que ce n’est pas l’insulte la plus inqualifiable qui soit…»

La moraline ou le jeu, il faudra choisir

Mais pourquoi ce soudain besoin d’épurer la langue au niveau d’un jeu qui, jusqu’ici, voyait essentiellement – et encore, très rarement – disparaître des noms propres? Mattel SA répond à cette inquiétude directement sur le site de la Fédération Internationale de Scrabble Francophone. Et la société y cache à peine sa volonté de participer à l’élaboration d’un monde si doucereux que les Télétubbies y passeraient presque pour un programme horrifique: «Lorsque l’on joue au Scrabble® – comme dans la vie –, les mots que nous choisissons sont importants. Les mots ont le pouvoir de renforcer, d’encourager et d’honorer, mais ils peuvent aussi être utilisés pour affaiblir, décourager et manquer de respect. En tant que marque tournée vers la famille et consciente de l’impact des mots et de leur évolution, Mattel a fait appel à un linguiste indépendant pour identifier les mots à caractère haineux afin de revoir la liste officielle de mots autorisés à être joués lors des compétitions de Scrabble®.» Soit l’intrusion des sensitivity readers, ces personnes payées pour décréter quelles pages de roman effacer afin de ne choquer personne, jusque dans les jeux de société. Elle n’est pas belle, la liberté moderne?

«Personnellement, j’éprouve un tiraillement entre le choix personnel de ne pas utiliser ces mots insultants dans mon vocabulaire, et le sentiment que l’Officiel du jeu n’a pas pour mission de moraliser la société», témoigne le Vaudois Hugo Delafontaine, multiple champion du monde. «Dans la forme du jeu que je pratique, le Duplicate, il s’agit d’optimiser chaque tirage pour réaliser un maximum de points au coup par coup. On ne peut donc pas s’abriter derrière une stratégie globale, comme dans d’autres règles, afin de contourner certains mots plus ou moins agréables.» De quoi donner parfois lieu à des scènes cocasses: «On en rigole parfois après coup entre joueurs, lorsqu’on a dû utiliser quelques termes salaces ou péjoratifs dans une partie, mais cela pose une réelle question: devrait-on, au nom de la morale, avoir la droiture de ne pas les utiliser? J’ai choisi, pour ma part, d’accepter qu’ils existent et peuvent servir dans ce cadre.»
Pourquoi dès lors, s’aligner sur les désirs de moralisation de la langue de Mattel? Simplement parce que les nombreux passionnés du jeu n’ont pas vraiment le choix: «Le CR ODS subit la pression du fabricant, de même que les fédérations, qui reçoivent des subventions de la marque et doivent donc s’aligner sur ses exigences». A noter cependant que l’interventionnisme à tous les niveaux de Mattel suscite désormais des réactions dans le monde anglophone, touché par une saignée de centaines de mots: «Certains jouent avec l’ancien dictionnaire et appellent le jeu ʻWord gameʼ, pour ne pas utiliser l’appellation Scrabble. En français, on voit s’esquisser quelques velléités similaires, sur les réseaux sociaux notamment», souligne un observateur averti de la scène mondiale. Malgré la polémique, il estime que les joueurs francophones s’aligneront sans doute sur le résultat de cette purge en 2024.

Jusqu’au moment, sans doute, où l’idée de s’adonner à un jeu au lieu de sauver la planète dans une ZAD deviendra elle-même trop subversive.




Le héraut de la raison

19 avril 2005, je me souviens encore de la forte impression que m’avait faite ce passage de l’homélie d’ouverture du conclave prononcée par le cardinal Joseph Ratzinger: «Combien de vents de doctrine avons-nous connus au cours des dernières décennies, combien de courants idéologiques, combien de modes de pensée […]. La petite barque de la pensée de nombreux chrétiens a été souvent ballotée par ces vagues – jetée d’un extrême à l’autre: du marxisme au libéralisme, jusqu’au libertinisme; du collectivisme à l’individualisme radical; de l’athéisme à un vague mysticisme religieux, de l’agnosticisme au syncrétisme, et ainsi de suite. […] Posséder une foi claire, selon le Credo de l’Église, est souvent défini comme du fondamentalisme. Tandis que le relativisme, c’est-à-dire se laisser entraîner ʻà tout vent de doctrineʼ, apparaît comme l’unique attitude à la hauteur de l’époque actuelle. L’on est en train de mettre sur pied une dictature du relativisme qui ne reconnaît rien comme définitif et qui donne comme mesure ultime uniquement son propre ego et ses désirs.» Force est de constater que ces propos sont on ne peut plus pertinents actuellement. Mais qu’est-ce que le relativisme? Comment lutter contre cette dictature insidieuse?

Vous avez dit relativisme?

Il est courant d’entendre autour de nous ces phrases somme toute banales: «C’est vrai pour toi mais pas pour moi.», «La beauté est dans l’œil de celui qui regarde.», «La Vérité n’existe pas», «Tout dépend du contexte»… Bienvenue dans la dictature du relativisme! Bienvenue dans notre quotidien! Bienvenue chez vous! On peut dire que le relativisme est l’idée que la vérité absolue n’existe pas, que tout est relatif, subjectif, en fonction des circonstances. Bien plus encore, le relativisme est la négation de la capacité de la raison humaine à parvenir à la vérité, à parvenir à Dieu qui est la Vérité absolue.

En novembre 1999, lors d’un colloque à la Sorbonne, le cardinal Ratzinger illustrait le relativisme avec la fable indienne des aveugles-nés et de l’éléphant. Un roi avait réuni des aveugles-nés qui ignoraient ce qu’était un éléphant. On fit toucher à chacun une partie différente du corps de l’animal en lui disant: «Ceci est un éléphant». Certains touchèrent le flanc vaste et robuste, d’autres les défenses lisses et pointues, d’autres encore la trompe ondulante, l’oreille ou la queue balayant l’air. A la fin de l’exercice, le souverain demanda aux aveugles ce qu’était un éléphant et chacun de donner une explication différente, le tout se terminant en pugilat.

Cette fable illustre aussi que la prétention à la vérité conduirait à un comportement violent et totalitaire. Au contraire, accepter l’aspect relatif de chacune de nos convictions permettrait le dialogue, la tolérance, le «vivre-ensemble» et la convivialité. Mais à quel prix! Pour le cardinal Ratzinger, le relativisme est «la philosophie post-métaphysique de l’Europe» qui s’impose de façon hégémonique au travers des «valeurs» démocratiques et libérales.

Benoît XVI prône-t-il, pour autant, le retour à une société sacrale et théocratique? Que nenni. Prenons l’exemple de la liberté de religion, qui est souvent invoqué par les tenants du relativisme. Dans son discours du 22 décembre 2005, le défunt pape distingue différents plans: «Si la liberté de religion est considérée comme une expression de l’incapacité de l’homme à trouver la vérité, et par conséquent, devient une exaltation du relativisme alors, de nécessité sociale et historique, celle-ci est élevée de façon impropre au niveau métaphysique et elle est ainsi privée de son véritable sens, capable de connaître la vérité de Dieu, et, sur la base de la dignité intérieure de la vérité, est liée à cette connaissance. Il est, en revanche, totalement différent de considérer la liberté de religion comme une nécessité découlant de la coexistence humaine, et même comme une conséquence intrinsèque de la vérité qui ne peut être imposée de l’extérieur, mais qui doit être adoptée par l’homme uniquement à travers le processus de la conviction. Le concile Vatican II, reconnaissant et faisant sien à travers le décret sur la liberté religieuse un principe essentiel de l’État moderne, a repris à nouveau le patrimoine plus profond de l’Église.»

Croire détenir la vérité, ne serait-ce pas faire un pas vers l’intolérance? Dans un livre d’entretiens avec le journaliste Peter Seewald, Benoît XVI n’hésitait pas à affirmer que nous ne détenons pas la vérité, au contraire c’est elle qui nous détient. Cependant, «personne ne contestera qu’il faut être prudent lorsque l’on revendique la vérité. Mais la rejeter complètement en la déclarant inaccessible peut être destructeur.»

La raison mutilée

Pour Benoît XVI, «l’homme doit chercher la vérité, car il en est capable.» Le pape poursuit en affirmant: «la vérité nécessite des critères de vérification et falsification. Elle doit toujours être accompagnée de tolérance. Mais la vérité nous souligne aussi les valeurs constantes qui font de l’humain un être exceptionnel. C’est pourquoi l’humilité de reconnaître la vérité et de l’accepter comme standard doit être apprise et pratiquée de nouveau.» Face à la raison mutilée et amoindrie du relativisme, le pape émérite nous invite à un exercice plénier de cette dernière.

En fait, on peut même parler d’un rationalisme chrétien. La constitution pastorale Gaudium et Spes du concile Vatican II affirme que «participant à la lumière de l’intelligence divine, l’homme a raison de penser que, par sa propre intelligence, il dépasse l’univers des choses. […] Toujours cependant il a cherché et trouvé une vérité plus profonde. Car l’intelligence ne se borne pas aux seuls phénomènes; elle est capable d’atteindre, avec une authentique certitude, la réalité intelligible, en dépit de la part d’obscurité et de faiblesse que laisse en elle le péché.»

En authentique chercheur, Benoît XVI a prononcé le 12 septembre 2006 à l’université de Ratisbonne une lectio magistralis. La polémique suscitée par une citation de l’empereur byzantin Manuel II Paléologue (règne de 1391 à 1425) s’adressant à un Perse au sujet de la guerre sainte est toujours dans nos mémoires: «Montre-moi ce que Mahomet a apporté de nouveau et tu ne trouveras que du mauvais et de l’inhumain comme ceci, qu’il a prescrit de répandre par l’épée la foi qu’il prêchait.» Le reste du développement de Manuel II Paléologue, repris par le pape et omis par la presse de l’époque est assez significatif: «Dieu ne prend pas plaisir au sang, et ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu.»

Le but de cette lectio était non pas de stigmatiser l’islam, mais bien de parler de la relation entre la foi et la raison. La polémique autour de la citation de l’empereur byzantin a passé sous silence le fait que cette intervention du souverain pontife était une critique en règle de la modernité et de sa raison mutilée. Le pape émérite y décrit les différentes étapes: la symbiose gréco-chrétienne qui sera au fondement de l’Europe ainsi que sa destruction à l’époque moderne avec le processus de déshellénisation du christianisme.
La conclusion de cette conférence est plus que significative de la pensée de Benoît XVI: «L’Occident est menacé depuis longtemps par le rejet des questions fondamentales de la raison et ne peut en cela que courir un grand danger. Le courage pour l’élargissement de la raison, non la dénégation de sa grandeur – tel est le programme qu’une théologie responsable de la foi biblique doit assumer dans le débat actuel. ʻNe pas agir selon la raison (selon le Logos) s’oppose à la nature de Dieuʼ, répliqua Manuel II, depuis sa vision chrétienne de l’image de Dieu, à son interlocuteur persan. C’est dans ce grand Logos, dans cette large raison que nous invitons nos partenaires au dialogue des cultures.»

Restaurer la raison

Afin de restaurer la raison dans sa plénitude, elle doit être purifiée et tournée vers Dieu. Dans son discours à Westminster en 2010, Benoît XVI souligne en effet que la raison humaine mutilée par le relativisme doit constamment être purifiée par la religion. «Sans le correctif apporté par la religion, d’ailleurs, la raison aussi peut tomber dans des distorsions, comme lorsqu’elle est manipulée par l’idéologie, ou lorsqu’elle est utilisée de manière partiale si bien qu’elle n’arrive plus à prendre totalement en compte la dignité de la personne humaine. C’est ce mauvais usage de la raison qui, en fin de compte, fut à l’origine du trafic des esclaves et de bien d’autres maux sociaux dont les idéologies totalitaires du XXe siècle ne furent pas les moindres. C’est pourquoi, je voudrais suggérer que le monde de la raison et de la foi, le monde de la rationalité séculière et le monde de la croyance religieuse reconnaissent qu’ils ont besoin l’un de l’autre, qu’ils ne doivent pas craindre d’entrer dans un profond dialogue permanent, et cela pour le bien de notre civilisation.»
Loin d’être un conservateur étriqué, Benoît XVI a été et restera ce héraut de la raison qui nous lance la même invitation que celle faite à l’Action Catholique Italienne en 2008: «[…] Sachez élargir les espaces de rationalité sous le signe d’une foi amie de l’intelligence, aussi bien dans le domaine de la culture populaire et diffuse que dans celui d’une recherche plus élaborée et réfléchie.»

L’avenir de notre civilisation est à ce prix. Sommes-nous prêts à le payer?




« Le Christ est venu convertir les âmes, pas les électeurs ! »

Kevin Grangier, comment Benoît XVI est-il entré dans votre vie?

J’ai été baptisé par le Saint-Père à Rome le 23 avril 2011, durant la Vigile pascale. Comme adulte, j’ai également vécu à ce moment-là les sacrements de la confirmation et de la première communion. De ces trois moments du rituel, je pense que le plus touchant fut la confirmation: je me suis approché du trône de saint Pierre pour me faire tracer une croix sur le front avec l’huile chrismale. Benoît XVI m’a alors regardé dans les yeux et dit, en souriant et avec tendresse «Pax Tibi» (n.d.l.r. la paix soit avec vous, en latin) et j’ai répondu «Et cum Spiritu Tuo» (n.d.l.r. et avec votre esprit).

Étrangement, c’était un moment très intime, alors qu’il se déroule devant des dizaines de milliers de fidèles, car la basilique Saint-Pierre était pleine à craquer, sans même parler des centaines de milliers de téléspectateurs à travers le monde. Benoît XVI avait un regard très profond qui m’a transfiguré. Après la messe, j’ai encore eu l’occasion d’échanger quelques mots avec lui en sacristie et de baiser l’anneau du pêcheur (n.d.l.r. un des insignes de la papauté). Il m’a enfin remis un chapelet que j’utilise encore aujourd’hui.

Vous avez aussi beaucoup lu et médité l’œuvre de ce pape. Cela aurait-il eu lieu sans cet historique particulier?

C’est une bonne question. À l’évidence, j’ai aimé ce que j’ai lu de lui, mais qui peut dire si j’aurais aimé à le découvrir sans ce lien particulier? Comme catéchumène, j’avais de toute manière longuement eu l’occasion de méditer le catéchisme de l’Église catholique, pour lequel il a joué un rôle important. Dès les années 1980, le futur Benoît XVI a en effet constitué le garant de la foi catholique et l’un des plus proches collaborateurs de Jean-Paul II.

Dans les textes qui ont découlé de toute cette activité, j’ai aussi découvert la doctrine sociale de l’Église, qui a rendu possible chez moi la synthèse entre le croyant et le politicien.

C’est pourtant une doctrine critique des «excès du libéralisme», qui peut paraître peu en phase avec la politique de l’UDC…

Ma fonction de président de l’UDC Vaud ne m’interdit pas de penser, bien au contraire! Cet aspect de l’enseignement de l’Église s’appuie sur quatre principes majeurs avec lesquels je suis parfaitement à l’aise: dignité de la personne humaine, défense du bien commun, subsidiarité et solidarité.

Très souvent, je me fais apostropher sur une prétendue contradiction entre mon engagement politique et ma foi chrétienne. Cela relève une chose contre laquelle Benoît XVI s’est fréquemment élevé: l’instrumentalisation de la foi. La Vérité, disait-il, n’est pas une catégorie politique, et je partage pleinement cet avis.

Il n’y a pas d’absolu en politique. La vérité d’hier devient parfois la grande bêtise du lendemain. Dans ce contexte, je refuse que l’on fasse un procès politique au chrétien quand il n’est pas de gauche, comme c’est mon cas, ou pas de droite. Le Christ est venu convertir les âmes, pas les électeurs.

Vous reconnaissez donc à vos adversaires le droit d’être autant chrétiens que vous?

Oui bien sûr, il faut même s’en réjouir lorsque c’est le cas. Au-delà des affrontements partisans, il y a parfois une certaine fraternité entre croyants, même si je n’entretiens pas un réseau informel de politiciens chrétiens ou catholiques. La foi, pour le politicien que je suis, est surtout une chose qui permet de garder les pieds sur terre dans un quotidien qui peut être grisant et pousser à la faute.

Pour vous, Benoît XVI était-il un homme de droite?

Pas plus que son modèle, le Christ; il refusait de se laisser positionner sur l’échiquier politique.

Au fond, pourquoi un politicien devrait-il lire l’œuvre de ce pape?

Je vais répondre à cette question en évoquant une méditation qui m’a grandement influencé, dans son livre Jésus de Nazareth. Il y relate l’interrogatoire du Christ par Ponce Pilate, qui comprend que la personne qu’il a face à lui n’est pas un adversaire politique. Mais face à la pression des grands prêtres du temple, il voit aussi qu’il y a davantage de risques à laisser libre l’innocent qu’à le condamner. Au moment de condamner le Christ, Ponce Pilate s’en lave les mains. Benoît XVI en rédige une allégorie très puissante de la lâcheté des politiques, dont j’ai par la suite trouvé de nombreux échos dans ce que je voyais dans mon métier. J’en ai appris que la politique est le lieu de la gestion de la cité – et c’est très bien ainsi –, mais très rarement du courage.