Mater Dolorosa 3/5 – Un deuil fantôme

« La douleur et les saignements ne sont pas des motifs pour vous rendre aux urgences. Par contre, si vous faites une hémorragie, allez-y », annonce le gynécologue à Sonia*, complètement sonnée par la nouvelle qu’elle vient d’apprendre. « Comment étais-je sensée différencier les saignements normaux d’une hémorragie ? », lâche-t-elle cyniquement. Enceinte de deux mois, elle se réveille un matin de 2019 avec des saignements. Son médecin lui annonce, comme si c’était une grippe, que « la grossesse est arrêtée », sans plus de d’explications. 

La Genevoise comprend confusément qu’une fausse couche est en train de se produire. Elle repartira à la maison avec une plaquette de médicaments pour « vider le contenu de son utérus », une tape dans le dos et un rendez-vous médical deux semaines plus tard, « quand tout cela sera derrière ». En plus du manque d’empathie, la jeune femme dénonce le défaut d’informations délivrées par son praticien. Et son cas est loin d’être isolé.

Le maque d’empathie en ligne de mire

Plusieurs recherches récentes mettent en exergue le manque d’empathie avec lequel les patientes sont prises en charge suite à une perte de grossesse, tant précoce que tardive. Une étude prospective menée auprès de 650 femmes par l’Imperial College de Londres et publiée en 2020 dans l’American Journal of Obstetrics and Gynecology stigmatise : « Notre société peine à reconnaître cet événement comme pouvant être particulièrement traumatisant. Il en résulte un manque de compréhension et de soutien pour de nombreuses femmes », décrit Tom Bourne, professeur en gynécologie et principal auteur de l’étude. 

Un autre travail de recherche, publié en août 2023 par des sages-femmes en formation de la Haute école de santé de Genève (HEdS), va plus loin. Il révèle que « les expériences des femmes sont largement négatives » en regard de l’accompagnement de leur perte de grossesse en milieu hospitalier. Les sages-femmes attribuent ce résultat à divers facteurs dans la prise en charge médicale, dont entre autres, un manque de soutien émotionnel en général ; une non-reconnaissance de la perte ; une banalisation de leur état ; une insuffisance – voire même une absence d’informations médicales de base ­– et des lacunes dans le suivi.

Une perte immatérielle

Si la liste des griefs est longue, d’autres témoignages semblent démontrer que le tableau n’est pas si noir que cela. « Mon médecin a été très à l’écoute. Elle m’a dit que sa porte était toujours ouverte », rapporte Cynthia. La quarantenaire a choisi d’attendre que son corps fasse naturellement le travail sans recours à un procédé médicamenteux ou chirurgical pour accélérer le processus, mais elle n’était ni préparée, ni avertie de la manière dont se passait une fausse couche. Elle a donc dû endurer « de violentes contractions durant deux heures et accoucher de ce foetus. [S]on trauma réside clairement là ». 

« Après deux heures d’intenses contractions et d’abondants saignements, les urgences m’ont récupérée dans le même état que si je venais de sortir d’une séance de torture ». Illustration : Micaël Lariche

Lauriane, gynécologue dans la région genevoise, réagit au reproche du manque d’empathie : « Chacune de ces annonces est un crève-cœur. Même après plusieurs années de pratique, il est toujours aussi difficile pour moi d’apprendre à ma patiente que sa grossesse n’évolue pas ». Elle admet que « Les médecins sont formés à ne pas trop “prendre sur eux” », sans quoi il leur serait simplement impossible d’exercer leur profession. Elle estime aussi que « dans certains services d’urgences, le personnel de santé est peut-être tenté de rattraper le retard accumulé sur ce genre de consultations, car elles ne présentent généralement pas de risques de complications majeures. Surtout si les urgences sont saturées, avec potentiellement des cas plus aigus en salle d’attente ». Cofondatrice de la Fondation pour la Recherche en Périnatalité (FReP), Sabine Cerutti-Chabert souligne que « les soignants sont aujourd’hui bien conscients du besoin de soutien décrit par ces femmes », mais que « l’immatérialité de l’évènement qu’elles vivent, le rend difficilement appréhendable ».

Un deuil périnatal à géométrie variable

La compréhension du deuil périnatal n’étant pas unanime, les mères se retrouvent face à une interprétation à géométrie variable de leur souffrance, car pour beaucoup, lorsqu’il n’y a pas de corps, il n’y a pas non plus de deuil. Plusieurs définitions du deuil périnatal existent, mais Aline Wicht, sage-femme en obstétrique aux Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG), l’admet : « elle ne correspond peut-être pas à la réalité vécue par les femmes ». Décrit comme « la perte d’un enfant en cours de grossesse  ̶  fausse couche, interruption de grossesse suite à la découverte d’une anomalie fœtale grave, décès in utéro  ̶  à la naissance, ou durant les 7 premiers jours de vie », la définition à laquelle se réfère la sage-femme n’exclut pourtant pas les pertes précoces. 

Toutefois, l’acception communément employée durant de nombreuses années émane de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et circonscrit ce deuil comme étant le décès d’un fœtus entre la 22e semaine et le 7e jour suivant l’accouchement. Une caractérisation « qui n’encourage pas à prendre en compte le vécu du deuil des “jeunes grossesses” », souligne encore Aline Wicht. Cette délimitation est aussi reprise par la législation en vigueur en Suisse. Elle fixe le cadre octroyant à l’enfant décédé une reconnaissance autant légale que sociale. Pour les parents, c’est la légitimité du deuil aux yeux de la société et probablement, de manière plus tangible, auprès du personnel médical.  

Pas de reconnaissance légale de tous les enfants perdus

La situation juridique de la naissance, de la « mortinaissance » et l’inscription d’un enfant décédé au Registre de l’état civil est régi par l’Ordonnance fédérale sur l’état civil (OEC). Il y est stipulé que seuls les enfants désignés comme « mort-nés » – ne manifestant aucun signe de vie à la naissance, d’un poids d’au moins 500 grammes et/ou la grossesse a duré au moins 22 semaines entières – peuvent être inscrits. Les bébés ne remplissant pas ces conditions peuvent néanmoins être « annoncés comme nés sans vie » et les parents solliciter une confirmation de la part de l’Etat civil. Le droit au congé maternité, ainsi que les autres assurances sociales dépendent aussi de ces notions d’âge et de poids. Le cadre juridique en vigueur pourrait donc laisser penser que les pertes de grossesses tardives, ainsi que les morts fœtales in-utero sont mieux prises en charge que les pertes précoces, car davantage reconnues. Le bilan semble à cet égard contrasté.

« J’y ai laissé une partie de moi. On ressort d’une telle épreuve avec un trou dans l’être ». Illustration : Micaël Lariche

En fin d’année 2021, Céline sent que quelque chose ne va pas avec sa grossesse. Elle est à la fin du 7ème mois. Sa gynécologue confirme ses craintes, le cœur du bébé ne bat plus. A l’hôpital de Payerne, dans lequel elle est admise, la jeune femme est accompagnée par une sage-femme spécialisée dans le deuil périnatal. Elle considère d’ailleurs la prise en charge de ce douloureux moment comme « extraordinaire » et tout a été fait pour qu’ils ne repartent pas « les mains vides ». Le couple a, par exemple, reçu une petite boîte avec le bracelet de naissance, une bougie et le fascicule d’une association de soutien.  Malheureusement, même lorsque les pertes surviennent à un stade avancé de grossesse, l’accompagnement ne se passe pas toujours comme dans la situation décrite par Céline. La fondatrice de l’association Naîtr’Étoile, qui accompagne les familles touchées par un deuil périnatal, en a fait l’amère expérience au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), lorsqu’en 2018 elle perd son bébé après 25 semaines.

Incertitudes en cascade

« Le corps sera incinéré avec les déchets chirurgicaux du jour », répond-on à Aurélie Pasqualino, qui s’enquiert de ce qui va advenir du corps de son bébé. Catastrophée, elle prend des dispositions auprès de pompes funèbres, afin qu’ils s’occupent du corps de l’enfant. Quelques jours plus tard, elle apprend d’une autre sage-femme qu’elle « pouvait évidemment récupérer le corps de son bébé » pour procéder à un rite funéraire. Les mésaventures de la fondatrice de l’association ne s’arrêtent pas là. « Personne n’a su me dire si j’avais droit au congé maternité et aux visites d’une sage-femme à domicile. » Ne bénéficiant d’aucun soutien émotionnel ou psychologique, Aurélie Pasqualino rentre chez elle avec sa peine sous le bras, dans l’incertitude quant au congé maternité et sans sage-femme, à laquelle elle a pourtant droit. 

Elle estime que les protocoles de prise en charge du deuil périnatal, non-uniformisés dans les hôpitaux suisses, seraient en cause. Sabine Cerutti-Chabert réfute cette appréciation – « Des protocoles uniformisés rigidifieraient la prise en soins » – et défend plutôt un accompagnement calqué sur les besoins spécifiques des patientes. Contacté afin d’en apprendre un peu plus sur les protocoles de soins en cas de deuil périnatal, le service de presse du CHUV a conseillé « de trouver des interlocuteurs plus appropriés à cette enquête ». Malgré plusieurs sollicitations, les portes sont restées closes. 

L’inconfort de la mort

Nous avons donc regardé par la fenêtre en commençant par interroger, à ce propos, une sage-femme ayant pratiqué à la maternité du CHUV durant la même période. Elle confirme que plusieurs autres patientes sont retournées à la maison sans même savoir qu’elles avaient droit à l’assistance d’une sage-femme ou au congé-maternité. Elle relève aussi plusieurs aspects qui pourraient répondre, en partie, aux doléances d’Aurélie Pasqualino, dont « un manque flagrant de volonté et de soutien de la part de la direction des soins pour mettre en place ces protocoles ». La soignante affirme que le personnel sensibilisé à cette thématique était incité à prendre sur son temps libre pour le faire et souligne encore le manque de formation et d’informations en lien avec le deuil périnatal. « Si vous voulez un exemple de bonne pratique, allez regarder du côté des HUG ».

Plus important encore, la sage-femme met en évidence le malaise face à la mort chez de nombreux soignants et les manœuvres d’évitement de certains pour ne pas y être confronté. Surtout lorsqu’il s’agit d’un bébé. Elle avait émis l’idée d’une équipe mobile spécialisée dans le deuil, présente à demeure sur le site hospitalier, déchargeant ainsi les autres soignants de cette inconfortable, mais inévitable problématique. Peine perdue. Elle a depuis quitté ses fonctions, épuisée par le manque d’écoute et de soutien de sa hiérarchie. D’autres soignants ont, selon ses propos, « suivi le même mouvement ». Ghislaine Pugin, sage-femme libérale dans le canton de Vaud et spécialisée dans l’accompagnement du deuil périnatal, soutient l’élaboration de « centres cantonaux compétents en la matière » pour pallier cette disparité de prises en charge. Elle relève que les aumôneries font beaucoup en matière de deuil périnatal et « salue ce qui a été mis en place au CHUV grâce à l’aumônerie, car les initiatives se prennent beaucoup de ce côté-là ».

Quand la souffrance de la perte se double à celle de la lutte qu’il faut mener pour que soit reconnu le droit au deuil, les aumôneries hospitalières cherchent à créer un espace permettant à ce droit de s’exprimer. Elle offre aux parents la possibilité d’inscrire la mort de leur bébé dans leur propre récit de vie. Encore faut-il que tous puissent y avoir accès.

Cette enquête est réalisée avec le soutien de JournaFonds.




L’observatoire du progrès // Mai 2024

Au Nemo du Père

Impossible de débuter cette rétrospective sans évoquer notre Martine à nous, le Biennois Nemo. Au milieu d’une avalanche de papiers hagiographiques à fait rougir Mao, une brève parue samedi 18 dans Le Journal du Jura a retenu toute notre attention. Elle annonçait que le Temple allemand de la ville du chanteur accueillerait « une célébration ouverte à toutes et à tous » et « en lien avec les personnes LGBTQIA+ » pour la Pentecôte. Mieux, une réinterprétation de son tube « The Code » était même annoncée sur les orgues de l’église. Noble projet qui appelle toutefois quelques questions : une célébration chrétienne n’est-elle pas par nature « ouverte à toutes et à tous » ? Mais aussi : que signifie ce « en lien » avec les personnes X ou Y si caractéristique de la langue de buis bénit ? Notre hypothèse : absolument rien, si ce n’est que ces gens sont très gentils et tiennent à le faire savoir. Quitte à bientôt prier devant des églises vidées au Nemo du Père, du Fils et du Saint-Esprit. 

Respirer, dormir, payer

En avril, notre humble revue vous sensibilisait à l’œuvre épatante de la CSS, assurance-maladie très désireuse de nous apprendre à faire des gâteaux, des smoothies verts aux légumes et des tours en poney avec nos gosses. Qu’il nous soit permis de lui présenter nos excuses : sa petite crise de paternalisme n’était encore rien à côté de ce que nous a proposé Helsana dans la foulée : « Dormons suffisamment » proclame une affiche actuellement dans les rues, tandis qu’une autre nous ordonne « Respirons mieux ». Et l’on finit par penser que, décidément, avec de si bons maîtres disposés à nous dominer de A à Z, on a bien de la chance de ne pas avoir trop de champs de coton par chez nous. 

Realisé sans trucage.
Là non plus.

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Petit enfant entre amis

« On fonctionne comme n’importe quels autres parents. » Ça, c’est ce qu’Alexis et Delphine ont tenu à expliquer au Parisien à propos de leur projet de « coparentalité » ? Quésaco ? Pour résumer, voilà un duo – lui gay, elle hétéro – qui a poussé la bravoure jusqu’à faire un bébé ensemble, vivre ensemble, tout en n’entretenant aucune relation amoureuse. Un couple d’amis sans vie sexuelle avec un petit truc à quatre pattes qui crie et qui pleure au milieu du salon, en somme. Jusqu’à peu on appelait ça une famille.

Placide Vicious

Que les amoureux du hockey sur glace nous pardonnent : voilà un sport assurément sympathique, mais dont le simple béotien a parfois de la peine à comprendre les coutumes. Un débat lors de l’émission Forum, dimanche 19 mai, avait toutefois de quoi fasciner même le plus rétif à la trinité glace – bière – « de veau ». On y apprenait qu’un jeune joueur très fort du Canada, Connor Bedard, fait polémique à cause de sa manie de ne guère faire le pitre après ses buts. « La non-célébration est irrespectueuse », devait déplorer un ancien joueur devenu commentateur. Voilà bien une phrase qui mérite d’être écrite une deuxième fois : « La non-célébration est irrespectueuse ». Et l’on imagine les goulags du futur, où les personnes réservées seront transformées en zeks (ndlr les déportés du régime soviétique) pour absence de troubles à l’ordre public.

Absurdité pour touxtes

Le changement climatique « impacte » particulièrement les personnes LGBTIQ+. Voici l’un des thèmes de la campagne de la journée de lutte contre toutes les « phobies » habituelles proposé le 17 mai dernier par Genève, « ville durable pour touxtes ». Et on ne va même plus chercher de chute à ces quelques lignes, tant il semble impensable de pouvoir chuter plus bas.

Et pour le rhume des foins, c’est comment ?

Un dernier tour de coronapiste 

On l’avait presque oubliée, cette pandémie qui avait poussé tout le monde à bosser moins dur, apprendre à faire du pain et engraisser sur le canapé pour soigner son cardio. La voilà qui se rappelle à nous avec un 1erprix décerné à Lausanne par Pro Vélo Suisse dans la catégorie « aménagements ». Cette distinction, dotée de 5000 CHF, récompense les 7,5 km de voies cyclables mises en place durant la crise sanitaire, glorieusement nommées « coronapistes » par la Capitale olympique. Alors on les voit d’ici, les esprits chagrins et autres amoureux de la bagnole qui relèveront que, décidément, cette sale grippe nous aura fait du mal jusqu’au bout. Mais nous préférons positiver : ça devait faire un paquet de temps que la Ville n’avait pas récupéré un contribuable. Sans doute que la municipale Florence Germond, membre fondatrice et présidente de Pro Vélo  Lausanne de 2001 à 2010, a su apprécier la chose à sa juste valeur en venant chercher son prix.

Une coronapiste cyclable. (photo : pro-velo.ch)


Pour relire l’édition d’avril 2024 :
https://lepeuple.ch/lobservatoire-du-progres-avril-2024/




Nemo Erectus

Il a brisé le code, jure-t-il avec sa chanson. Ni homme, ni femme – puisqu’il est « iel » – citoyen du monde installé dans la terrifiante ville de Berlin, le chanteur Nemo est le nouveau visage de la Suisse qui gagne. Hourra ! Flonflons ! Nous ne savons plus comment payer l’assurance-maladie et le moindre passage au magasin nous coûte un rein mais un Conchita Wurst imberbe a gagné un concours criard, vulgaire et exhibitionniste ! Comment pourrait-on échapper à l’enthousiasme général ! Qui saurait refuser le nouveau totalitarisme festif ?

Voyez-vous, messieurs-dames (on profite tant que ce n’est pas encore pénal d’écrire cela), sur l’Île aux enfants qui constitue notre réalité quotidienne, peut-être que même un Federer présentait encore trop d’aspérités. Son désir de vaincre, sa sale manie de gagner beaucoup d’argent et de le planquer, voilà qui ne jouait plus. Aussi sommes-nous très heureux aujourd’hui d’enterrer l’ancienne idole, dont la marque de chaussure n’est pas extraordinaire paraît-il. Oui, il nous fallait un nouveau capitaine : ce sera Nemo (son vrai prénom, qui signifie « personne » en latin). 

En vente sur le site de l’artiste, ce T-shirt peut-être pas si ironique.

Notre nouveau capitaine

Pour plusieurs générations, Nemo était d’abord un personnage génial et tourmenté dans le Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne. Un homme qui avait un passé douloureux et donc une destinée. Puis Disney en a fait un poisson handicapé. Son ultime avatar, un Biennois qui porte des jupes, a désormais pour mission de nous guider loin des rivages de la binarité des sexes, loin de la conflictualité, loin, en somme, de la négativité inhérente à la marche de l’histoire humaine. « Moi, j’ai traversé l’enfer et j’en suis revenu pour me remettre sur les rails », chante le petit frère du peuple, pourtant né dans un certain confort.

Ce qui devrait étonner, chez le gagnant de l’Eurovision, ce sont moins les questions de genre dont il est le symbole que son étrange mélange de régression infantile complète et de passion pour la loi. Parce qu’il a gagné un spectacle en chantant dans la langue du McMonde, voici en effet un garçon de 24 ans qui veut mettre la société au pas et dire ses quatre vérités au Conseil fédéral : oui, il y cinq ou six ans, tout le monde pouvait encore se marrer quand un type barbu disait « Mais je ne suis pas un homme, Monsieur », à la télé. Aujourd’hui, tout cela a bien changé : la catégorie « non-binaire » doit entrer dans le cadre légal et nul ne saurait contester la reconnaissance étatique d’une projection de soi partagée par tel ou tel individu. En quelques siècles, nous voilà passés du « je pense donc je suis » de Descartes au « je ressens donc la société doit promulguer de nouvelles lois » de Nemo. Que ce rebellocrate gentillet se tourne vers l’État à peine son concours remporté est à ce titre riche d’enseignements.

Les gardes roses de la révolution

Désormais, Nemo est bien plus qu’un artiste, par ailleurs fort talentueux : il est le parfait khmer rose d’une révolution sucrée. Marius Diserens, élu Vert nyonnais, ne s’y trompe d’ailleurs pas en affirmant chez Blick : « En conférence de presse, lorsque Nemo a affirmé que la première personne qu’iel appellerait serait Beat Jans, iel a fait un geste politique puissant. » Et l’on imagine la pointe d’amertume chez cet autre non-binaire, dont l’hyperactivité médiatique n’a pas entrainé d’élection au Conseil national. Peut-être aurait-il fallu apprendre à chanter ?

On a pu lire, çà et là, que Nemo bousculait les codes, comme un Martin Luther King des temps modernes. Rien ne saurait être plus faux : avec son rejet de la maturation psychologique, avec son refus de toutes les frontières (entre les sexes, les pays et entre l’adulte et l’enfant), il incarne à peu près tous les conformismes de l’époque. 

Nemo n’a pas brisé le code. Il vient de nous l’imposer.
Nous sommes entrés, avec lui, dans l’ère du Nemo erectus 

Notre vidéo sur le phénomène :




Mater Dolorosa 2/5 – Maux compte triple

En mars 2022, le collectif français Fausse couche, vrai vécu publie une tribune dans Le Monde. Les auteures réclament au gouvernement la mise en place de mesures concrètes afin de libérer la parole et d’obtenir une meilleure reconnaissance des pertes de grossesse, assorties d’une prise en charge plus adaptée. En préambule, le collectif insiste sur la nécessité de changement de vocabulaire, estimant que la notion de « fausse » couche laisse entendre que cet événement comporte quelque chose d’irréel, ce qui contribue à sa non-reconnaissance. De plus, la formule couramment employée « faire une fausse couche » accuse injustement les femmes et dissimule la réalité de la souffrance vécue, le verbe « faire » suggérant une action tout en laissant peser une part de la responsabilité sur les épaules des femmes.

« Je n’avais pas conscience de l’influence que pouvait avoir ce vocabulaire sur mes patientes. Je serai dorénavant plus attentive aux mots employés », réagit Lauriane, gynécologue dans la région genevoise. « On constate une vraie prise de conscience et une mobilisation de la part des soignants. Maintenant, la femme “perd une grossesse”, mais on ne parle pas encore de “perdre un enfant”. Fréquemment, la manière d’envisager la maternité et la perte est transportée par le vocabulaire », explique Sabine Cerutti-Chabert, cofondatrice de la Fondation pour la Recherche en Périnatalité (FReP). De manière générale, la maternité est perçue comme un événement heureux, qui fait partie de la normalité de la vie et on oublie qu’elle peut aussi être un lieu d’épreuves. « Alors que la maladie mobilise la recherche médicale, les sujets de recherche en lien avec la maternité peinent à obtenir des financements. »

Fréquemment, la manière d’envisager la maternité et la perte est transportée par le vocabulaire », explique Sabine Cerutti-Chabert, cofondatrice de la Fondation pour la Recherche en Périnatalité (FReP).

Les lunettes roses de la maternité

Puisque la maternité est d’abord envisagée comme une période heureuse, les aspects douloureux, en contradiction avec les attentes de la collectivité, sont souvent passés sous silence, car ils provoquent encore honte et culpabilité chez les femmes. De plus, depuis l’avènement de la pilule contraceptive dans les années 70, la grossesse est envisagée comme un libre choix, une décision consciente. Plusieurs femmes ayant témoigné parlent de « projet de grossesse », avec la notion que celui-ci doit se dérouler conformément à l’idée que s’en fait la société. Le foisonnement de recommandations aux futures mères les met ainsi sous pression, car l’accès à une telle quantité d’informations suppose qu’elles doivent les utiliser pour optimiser leur maternité et la réussir. 

« Le contexte sociétal a beaucoup changé la vision de l’enfant et de la parentalité. L’investissement est différent et la fenêtre temporelle pour fonder une famille est de plus en plus courte. L’échec est devenu d’autant plus questionnant », ajoute Sabine Cerutti-Chabert. Ghislaine Pugin, sage-femme libérale dans le canton de Vaud et spécialiste de l’accompagnement du deuil périnatal, note que la perte n’est plus envisagée de la même manière. « Auparavant, sans moyen de contraception, les femmes pouvaient tomber enceinte dix fois, avec toute l’ambivalence qui peut exister entre la souffrance de la perte et le soulagement de perdre un enfant qu’on ne veut pas. La perte était peut-être plus “acceptable” mais restait tue. Cela tient aussi calfeutrage de l’intimité féminine, beaucoup plus important qu’aujourd’hui ».

Fausse croyances et pilule miracle

Un autre aspect concerne le narratif culturel entourant le rôle des femmes. Celui de mère est encore admis comme étant le plus important aujourd’hui, avec pour corollaire le corps comme organe reproductif. Mais de plus en plus de voix se font entendre avec l’affirmation du choix   de ne pas vouloir être mère, tout en soutenant que l’essence de ce qui constitue « la femme » ne se limite pas à enfanter. Même si la parole se libère peu à peu et la recherche médicale tend à déconstruire les idées reçues en matière de maternité, les croyances erronées quant aux raisons d’une fausse couche sont tenaces.

Porter un poids trop lourd, être stressée ou trop travailler sont encore des causes invoquées pour expliquer l’échec de la grossesse. « La prochaine fois, vous pourrez demander au médecin de vous donner quelque chose pour que le bébé tienne », se remémore Sonia*, que les propos de cette connaissance avaient choqué. « C’est donc cela… Si j’avais su qu’il existait une poudre magique pour “faire fonctionner les bébés” à chaque fois… », laisse-t-elle échapper ironique. La Genevoise n’est pourtant pas si loin que cela de la vérité. « Puisqu’on ne sait médicalement pas expliquer la cause des pertes de grossesse, surtout précoces, il y a une part d’imaginaire, voire de mystère qui les entoure encore ». Avec tout ce que cela suppose de peurs et de fausses croyances. 

Alors que l’âme et le corps saignent, la société intime à la mère en deuil “d’aller de l’avant”. Image Micaël Lariche.

Elisa Kerrache, sage-femme libérale dans le Valais central évoque même une forme de superstition, « comme si le fait de ne pas en parler, nous en prémunirait ». Outre cet aspect mystérieux, les propos maladroits de l’entourage et les phrases toutes faites constituent surtout un « moyen de protection contre l’inconfort » que provoque inévitablement ce type de thématiques. « Les pertes de grossesse confrontent les individus à leur manière de penser, leurs croyances et les risques de conflits intérieurs potentiellement générés », commente la sage-femme tout en évoquant les controverses éthiques sur le statut de l’embryon, de la personne, et les visions divergentes concernant le début de la vie. D’autant que celles-ci influencent ensuite le vocabulaire et la prise en charge des patientes. Plus largement, Elisa Kerrache associe ce malaise relatif aux pertes de grossesse à la peur de la mort. 

Du déni de souffrance et de ses conséquences

« Les gens sont mal à l’aise avec la mort, surtout lorsqu’elle vient contrarier le début de la vie. Cela vient rompre toute logique », avance Aline Wicht, sage-femme en obstétrique aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) et membre du Groupe Deuil, une équipe de travail multidisciplinaire réunie autour du deuil périnatal. Le personnel médical ne fait pas exception à cette règle, « d’où l’importance d’avoir des soignants formés au deuil », pour accompagner tous les stades de la grossesse. La mort pose aussi des limites à la médecine. Dans le cas des fausses couches précoces, on sait qu’elles sont fréquentes, mais on ne peut pas en expliquer la cause avec certitude. Il faut donc « soutenir sans chercher à être dans l’action mais dans l’accueil ». Or, puisqu’il n’y a pas d’acte de soins à prodiguer et que la fausse couche précoce n’est pas considérée comme une complication « à risques », cela tend à banaliser sa prise en charge médicale aux yeux des patientes et rendre la perte illégitime.

« Les gens sont mal à l’aise avec la mort, surtout lorsqu’elle vient contrarier le début de la vie. Cela vient rompre toute logique », avance Aline Wicht. Photo : Julien Gregorio.

Une étude prospective menée auprès de 650 femmes par l’Imperial College de Londres et publiée en 2020 dans l’American Journal of Obstetrics and Gynecology démontre le potentiel délétère du déni de souffrance lors de la perte d’un bébé, même à un stade précoce de la grossesse. Près d’une femme sur trois expérimenterait un état de stress post-traumatique, des symptômes d’anxiété et des états dépressifs modérés à sévères pouvant perdurer – pour une femme sur six – jusqu’à neuf mois. Les femmes ayant vécu une perte de grossesse précoce se plaignent d’une prise en charge médicale peu empathique. L’immatérialité de l’événement conditionne ce manque de reconnaissance. Si la perte était davantage légitimée, seraient-elles mieux accompagnées ? La réponse n’est pas si évidente.

Pour reprendre l’enquête depuis le début :

Cette enquête est réalisée avec le soutien de JournaFonds.




“Cette dégénérescence qui nous guette”

‘Ce petit mot d’une modeste habitante qui, nonobstant l’ambiance générale, ose dire que d’autoriser conjointement le burkini et les seins nus est un signe de faiblesse pour, espérez-vous, la tranquillité des esprits !!!’ 

Voici l’entrée en matière du mail que j’ai reçu de la part d’une citoyenne vaudoise. Evidemment, je ne peux qu’apprécier la lecture de ces mots. La suite me plaît tout autant. 

‘Cette lâcheté, dans ce domaine comme dans d’autres d’ailleurs (écoles, universités ou ailleurs qui a cours lorsqu’on ne sévit plus, de crainte de représailles sans doute (…?)), est un triste indicateur de faiblesse qui, à l’évidence, ne fait que repousser encore et encore les curseurs de la “tolérance” qui bientôt signeront la fin de notre identité.’

Comme je suis d’accord avec vous ! Comme je comprends votre ressenti ! Comme je le partage ! Autoriser les burkinis et les seins nus en même temps, le problème est donc réglé. Mais quel problème au juste ? Que vient faire le burkini dans nos piscines ? Au nom de la tolérance, de l’inclusivité, du wokisme, de la multiculturalité, la norme est désormais de faire comme chacun le souhaite. Des vestiaires mixtes seront à disposition, mais la nudité y est interdite. Le principe même d’un vestiaire est de pouvoir s’y changer. A moins que, là aussi, cette utilité soit désormais revue. 

Je me rappelle cette scène désagréable lorsque je travaillais encore dans les soins : j’ai dû retirer la petite croix que je porte en pendentif pour ne pas ‘gêner’ les patients d’autres religions. Ne pas froisser les dames qui portent un voile, dans mon pays. C’était donc à moi de m’adapter. 

Pourquoi sommes-nous à ce point incapables de dire NON ! Avant, lorsque nous allions à la piscine, nous mettions un maillot de bain, nous avions un soupçon de pudeur et nous passions nos après-midis ensemble, filles et garçons. Pourquoi faut-il, à ce point, perdre notre identité ? 

Pour revenir à l’échange que j’ai eu avec cette dame, je l’ai invitée à exprimer son message dans les médias. 

‘La presse, c’est peine perdue car j’ai déjà essayé, en vain, auprès du journal Femina et sur leurs sujets sur la sexualité assortis d’une ébauche explicite de dessin. Même si nos plus jeunes enfants ne savent pas encore lire, ils peuvent à contrario fort bien interpréter le dessin qui illustre le propos sexuel, évidemment prosélyte !

Nos médias feraient donc un tri de ce qu’ils veulent bien relayer venant des lecteurs ? Pire ! Nos médias nous nourrissent, encore et encore, avec l’inclusion, le wokisme, la grève des femmes, la communauté LGBTQIA+, jusqu’à l’overdose et malheureusement jusqu’à l’exaspération. 

Pourquoi quand Nemo gagne l’Eurovision, la seule inquiétude est de savoir ce que l’on (le secrétariat cantonal de l’UDC Vaud) pense de cette personne ? Pas une seule fois, on s’est intéressé à notre avis sur la prestation artistique. Est-ce ‘la Suisse’ qui a remporté ce concours ou la culture woke et le 3ème sexe ? Pourquoi vouloir systématiquement nous emmener sur le terrain des sujets énumérés plus haut. 

Que reste-il de notre culture ? De nos racines ? Devrais-je avoir honte d’être blanche, hétérosexuelle et chrétienne ?  Apprécier la compagnie autant des messieurs que des dames, être à l’aise dans ma féminité et l’assumer font-ils de moi une personne rétrograde ? J’ose croire que non. J’en suis même parfaitement convaincue. La majorité est silencieuse mais n’en pense pas moins. Je le constate jour après jour au travers des mails reçus d’une population irritée. 

‘Je vous souhaite courage et une détermination sans faille pour faire face à cette dégénérescence qui nous guette’.

Oui madame ! Je vais avoir du courage ! Je vais relayer votre message qui est également celui d’une grande partie de la population de ce canton et de ce pays. Battons-nous pour conserver nos valeurs ! Exigeons que nos coutumes et notre identité restent nos priorités. 

Floriane Gonet
Secrétaire générale de l’UDC Vaud

Sur la victoire de Nemo

Notre édito : https://lepeuple.ch/nemo-erectus/

Notre vidéo :




Oskar Freysinger : « Jamais le monde n’a basculé dans le totalitarisme – certes « mou » – en si peu de temps »

  • Oskar Freysinger, vous signez peut-être le livre le plus politiquement incorrect de l’année avec Animalia. Pourquoi avoir choisi une fable animalière pour décrire la bêtise contemporaine ?

Parce que les animaux, dans leur infinie sagesse, ne risquent pas de me faire subir un « shit storm » mâtiné d’indignation. Les animaux ont leur dignité, eux. Blague à part, comme c’était le cas pour Ésope, La Fontaine, Ionesco et Orwell (« dans « animal farm »), les animaux sont un vecteur de mise en abîme. La deuxième mise en abîme est assurée par le rire. Conjointement, la fable et le rire tirent le lecteur de la torpeur de l’illusion référentielle collective dont les médias officiels lui battent et rebattent les oreilles jusqu’à le rendre sourd. En prenant distance, il est forcé de se remettre en question par l’effet de miroir auquel le texte le soumet. 

  • Si certains dénoncent le « grand remplacement », vous dénoncez quant à vous le « grand chambardement » dans la première moitié de l’ouvrage. De quoi s’agit-il ?

Il s’agit ni plus ni moins que la description délirante et hilarante d’un monde qui devient fou parce que certains « sauveurs » autoproclamés prétendent vouloir le rendre parfait. Il ne saurait y avoir le moindre écart, la moindre fantaisie dans ce « Gestell » (dispositif) déshumanisé postulé par le philosophe Heidegger. Dans notre monde et la jungle du livre, les êtres n’ont plus que le choix entre le bien et le bon, le vertueux et l’intègre, le gentil et l’aimable, des non-choix dictés par des pharisiens et des tartuffes qui ont ouvert la chasse aux mauvais sujets pour tromper l’ennui qu’ils s’inspirent eux-mêmes.

Le « livre premier » intitulé dégénérescence, décrit la descente aux enfers, forcément collective, le « livre second », intitulé régénérescence, va mettre en scène quatre animaux cabossés par la vie – des individus s’assumant, donc – pour esquisser une voie de salut. Au contraire des dystopies d’Orwell et Huxley, la mienne n’est pas désespérante. Au contraire, elle est hilarante et se termine plutôt bien.   

  • WEF, vegans, LGBTQIA+, partisans d’Exit… Vous n’épargnez personne. Est-ce que vous vous sentez aigri ?

Que voulez-vous, j’ai tenté d’être équitable dans la distribution de mes « bontés ». Mais si j’étais aigri, j’aurais écrit un texte revanchard, moralisateur et indigné. Or, j’ai choisi de décrire une décadence joyeuse, fofolle et grotesque. Je me suis fendu la malle tout au long de l’écriture. Pour le style, j’ai été inspiré par ma lecture du moment, « l’homme sans qualités » de Robert Musil, à mes yeux le plus grand roman de langue allemande jamais écrit, qui traite de la lente déchéance de l’empire austro-hongrois avant la première guerre mondiale avec ses psychoses, ses faux-semblants, ses petites traîtrises, son hypocrisie et sa vacuité. Quant au déclencheur de mon écriture, ce fut une phrase de Dürrenmatt qui m’a profondément marqué. Elle postule qu’une histoire n’est vraiment finie que lorsqu’elle a trouvé la pire fin possible. Il ajoute que la pire des fins que puisse prendre une histoire, c’est de basculer dans le grotesque.

“Sans l’occident et sa politique désastreuse au Moyen-Orient et au Maghreb l’islamisme serait resté embryonnaire.”

Oskar Freysinger

  • Avec seulement deux pages à leur sujet, les islamistes (représentés par un dromadaire) s’en tirent plutôt bien avec vous, pour une fois…

Depuis que les USA se sont avérés être (avec les Saoudiens) les bailleurs de fonds principaux de l’État islamique, qu’ils ont initialement formé et soutenu Bin Laden et qu’Israël fut l’un des soutiens financiers majeurs du Hamas (par l’intermédiaire du Qatar) pour tuer dans l’œuf la solution de deux états par la division de l’autorité palestinienne, je me dis que l’islamisme n’est que l’idiot utile de l’histoire. Deux pages suffisent pour en esquisser les limites. Sans l’occident et sa politique désastreuse au Moyen-Orient et au Maghreb l’islamisme serait resté embryonnaire. Désormais, il est l’alibi parfait pour toute sorte de forfaitures, d’invasions, de massacres et de lois liberticides (anti-terroristes). Rien de tel qu’un ennemi taillé à la hache pour faire peur au citoyen qui préfèrera toujours la sécurité à la liberté. Depuis que l’islamisme a cédé la place à l’intégrisme qui préfère le combat du ventre fécond au combat des tripes à l’air, les Russes l’ont remplacé en tant qu’ennemi idéal à haïr sans modération. 

  • En page 82, vous écrivez : « Les derniers hommes honnêtes sont les prétendus complotistes, les asociaux, les négationnistes et les emmerdeurs. » Vous recherchez les procès ?

À mes yeux, une personne qui dit oui à tout ne peut être honnête. Soit elle manque de courage, soit elle veut plaire à tout le monde, soit encore elle a été lobotomisée. Qui a fait avancer l’histoire humaine ? Qu’est-ce que des gens comme Socrate, le Christ, Spinoza, Galilée, Voltaire, Victor Hugo et Zola ont en commun ? Ils ont osé dire non. Or, ce refus fut le point de départ d’un bouleversement dans l’esprit des gens qui transforma profondément et durablement la société humaine. À tous, on leur fit le procès. J’en conclus que si « Animalia » devait me valoir un procès, je serais en bonne compagnie.

  • On a parfois l’impression que vous faites du Covid la matrice de toutes les absurdités modernes, dans votre récit. N’est-ce pas un peu exagéré ?

Vous verrez que les historiens du futur ne parleront pas d’une césure civilisationnelle de l’an 2000, mais de l’an 2020 ! Jamais dans l’histoire humaine, un tel mouvement de panique planétaire assorti de mesures liberticides n’a eu lieu. Jamais le monde n’a basculé dans le totalitarisme – certes « mou » – en si peu de temps. Puis s’ensuivit, coup sur coup, l’hystérie climatique, la sanctionnite aigüe contre la Russie et l’aplatissement de Gaza. Résultat : la ruine financière, intellectuelle et morale de l’occident s’est révélée au grand jour et accélérée de telle sorte que les citoyens se sentent fragilisés, abandonnés et insécurisés au point d’accepter la gestion bureaucratique planétaire que les « buveurs d’âme du mont Kibo » dans mon livre, et les « Davosiens du WEF », de l’OMS et du Deep State américain dans la réalité, proposent en remède comme ils l’ont fait avec les vaccins Covid. Ils commencent déjà à mettre au goût du jour le virus H1N1 et trouveront autre chose s’il s’avère insatisfaisant à légitimer leur prise de contrôle absolu.

  • Vers la fin du livre, on peut lire : « Quand le monde est fou, seul le ridicule fait sens. » Est-ce qu’il ne faudrait pas, au contraire, redonner à nos société un sens de la dignité ?

Qu’y a-t-il de plus digne que d’oser rire à la face hideuse d’un pouvoir dévoyé ? Le rire et l’humour le déstabilisent et fragilisent son univers carcéral spirituel et matériel. Le pouvoir veut et doit être pris au sérieux s’il entend durer. Narcissique et mythomane, il n’a que sa carapace bardée de pointes acérées pour se défendre. L’autodérision lui est interdite et le rire est son pire ennemi. On peut trancher la gorge des gens, les torturer, s’ils parviennent à rire devant leur bourreau, ils font preuve de la plus grande des libertés. La dignité, elle, est noble en soi, mais elle ne peut rien contre celui qui n’en a pas. La dignité bâtit des temples dans l’invisible, le rire est une arme concrète qui fait vaciller les trônes dans le monde réel. J’ai voué toute ma vie aux lettres parce que je suis convaincu que le verbe finit toujours par triompher de la force brute. 

  • Achevé en 2021, votre roman sort chez Selena Éditions, une maison française, trois ans plus tard. Est-ce que cela signifie que personne n’a eu le courage de vous publier en Suisse ?

J’ai effectivement envoyé mon manuscrit à plusieurs dizaines d’éditeurs de tout bord. Les bien-pensants, voyant mon nom, faisaient la moue et trouvaient mille excuses formelles pour ne pas me publier. Les éditeurs de droite, quoiqu’admiratifs du texte (« c’est un ovni littéraire », « c’est La Fontaine ayant fumé du crack » et j’en passe) eurent au moins l’honnêteté d’avouer que le risque était trop grand et qu’ils ne voulaient pas mettre en péril leur maison d’édition. C’est finalement une femme, Aleksandra Sokolov des éditions Selena, qui fit preuve d’un courage et d’une détermination hors du commun et, faisant abstraction de mon passé, des cris d’orfraie outrés des bienpensants et du caractère explosif de mon texte, décida de le publier afin « d’être digne de sa vocation d’éditrice ». Je lui voue une admiration sans bornes. Voilà quelqu’un qui n’a pas besoin de transplantation « pour en avoir ».

L’autre sortie de Freysinger aux éditions Selena. Plus apaisée…

  • En même temps qu’Animalia, vous sortez un autre livre : il s’agit d’un récit, L’Oreille aveugle, livré avec une réédition du Nez dans le soleil. Vous vouliez montrer aussi un visage plus apaisé ? 

L’idée vient de mon éditrice. Lui ayant envoyé la vingtaine d’œuvres que j’ai fait publier depuis plus de deux décennies, elle a été subjuguée par la grande variété de styles et la diversité de mes écrits. Elle a voulu montrer, par cette double-publication, deux types d’écriture totalement différents quoiqu’issus de la même plume. Pierre-Yves Luyet, sourd-muet de naissance, menacé de cécité totale, autiste (asperger) et souffrant de problèmes d’équilibre a commencé à voyager par le vaste monde dès le moment où les médecins lui ont annoncé son inéluctable cécité. Son histoire a été relatée dans une émission de la TSR : le voyage aveugle. 

C’est une histoire qui démontre que le sort peut bien s’acharner sur certaines personnes, elles trouveront toujours un moyen pour ne pas désespérer et même s’épanouir malgré les difficultés.

L’autre histoire, un monologue court, fleure bon le terroir valaisan, les vignes, les bisses et les pâturages entre le serpentement scintillant du Rhône et les arêtes enneigées mordillant le bleu du ciel.

Les deux textes se complètent parfaitement en raison de la démarche opposée des deux protagonistes principaux : L’un, le multi-handicapé prisonnier de son « bocal » trouvera la liberté par le mouvement et la découverte de lointaines contrées, l’autre, Vital Héritier dit « pépé », vigneron valaisan à l’ancienne enraciné dans sa terre natale, va attirer le vaste monde à lui en renaturant le bisse de Lentine pour le transformer en un jardin botanique luxuriant. Il n’y a pas de voie tracée vers le bonheur. C’est chacun la sienne.  

En librairie dès le 17 mai 2024 en France et dans tous les pays francophones.
Cliquer ici pour commander les livres sur le site de la maison d’édition.

Pour découvrir les raisons qui ont poussé son éditrice à sortir Animalia, ainsi que notre chronique du livre, merci de vous connecter ou de prendre un abonnement.

Le témoignage de l’éditrice, Aleksandra Sokolov

j’ai été d’abord convaincue par les qualités littéraires d’Oskar Freysinger qui est un personnage d’une multipotentialté extraordinaire dans bien des domaines de créations et j’ai aimé Animalia car c’est le monde dans lequel nous vivons même si il est évidemment exagéré dans les extrêmes… nous n’en sommes toutefois pas si loin… 

J’ai toujours défendu l’œuvre littéraire même des auteurs les plus enviés ou détestés, mais avec un talent indéniable ! J’ai publié les oeuvres d’un grand expert en avant-garde russe, Andréi Nakov, aujourd’hui décédé et auquel le Centre Pompidou rend hommage ce mercredi. Ses publications m’ont valu des menaces de mort mais je suis encore là…

Je pense que le métier d’éditeur et d’être un « passeur » de savoir et d’opinions… je n’ai aucune prédispositions, ni politique ni culturelle mais je pense qu’il faut mettre en avant les gens qui le méritent.

L’édition est devenue une passion et ne me permet pas de vivre depuis plusieurs années mais j’équilibre et je publie en toute liberté ce qui me paraît intéressant de mettre en avant. Néanmoins, il est difficile de se frayer un chemin dans les médias en tant que petite structure d’édition ! Il faut garder espoir ! C’est mon chemin de vie…

Notre chronique

Avec Animalia, Oskar Freysinger nous propose dystopie dans la ligne de Orwell et Huxley, mais postmoderne et souvent drôle. Achevé en juin 2021, le livre est fortement marqué par l’épisode du Covid et par les restrictions de liberté qui s’étaient alors abattues sur la population durant la pandémie. 

Pour autant, dans un récit saturé de jeux de mots grivois et d’allusions vachardes, il arrive régulièrement à l’auteur de toucher à l’intemporel avec ses histoires de bestioles. Ainsi, dans la jungle égalitaire et dystopique où se déroule l’action surviennent des personnages évoquant tantôt le Rebelle de Jünger, tantôt le Zarathoustra de Nietzsche, quand ce n’est pas le moraliste chrétien. Dans le fond, la fresque d’Oskar Freysinger semble dirigée vers un but central : nous apprendre à « rétro-développer » (comme il l’écrit en page 238) des réflexes naturels que nous aurions perdus sous un certain totalitarisme suave et maternant.

On peut juger la méthode parfois « populiste », pour ceux qui tiennent ce mot pour un reproche, parfois un peu « bourrine » pour les autres, mais reste une certitude : il y a une joie certaine à voir le vieux lion envoyer paître tous ceux qui, misant sur notre instinct grégaire, nous croient plus bêtes que nous le sommes. 




César et vertu ostentatoire

A priori vecteur par excellence de la liberté d’expression, l’art s’est grandement politisé au cours du 20ème siècle. Le cinéma français, où cette tendance vire au grotesque, en est un cas d’école. 

La politisation du 7ème art

Nous entendons par « politisation » une intrusion du politique (et par extension des questions sociales) dans tous les domaines de la vie quotidienne. Une telle contamination est typique de l’extrême-gauche, dont l’idéologie postule souvent qu’aucun aspect de l’existence ne devrait échapper au politique. Un autre aspect du phénomène réside dans la tendance croissante des personnalités publiques à abuser du militantisme : afficher ses positions (de préférence progressistes) sur des sujets d’actualité au cours d’une allocution est devenu un rituel obligatoire. 

Nous assistons donc à une politisation de la culture : tout œuvre, création ou propos exprimé se doit non seulement d’être politique, mais doit également pouvoir faire l’objet d’une interprétation idéologique. Les discours publics des artistes n’échappent évidemment pas à cette logique. 

Quand le militantisme s’invite aux César : l’idéologie gauchisante

Les indignations publiques et autres diatribes ne sont évidemment pas des nouveautés absolues. Lors de la cérémonie des César en 2020, l’actrice Adèle Haenel s’était levée puis était sortie en grandes pompes de la salle. Raison ? L’attribution d’une récompense au cinéaste Roman Polanski. « Bravo la pédophilie ! » avait-elle applaudi ironiquement dans les couloirs en se dirigeant vers la sortie. 

En 2021, l’actrice Corinne Masiero (l’héroïne de la série Capitaine Marleau) s’était mise toute nue sur scène pour dénoncer la situation précaire des milieux culturels provoquée par les mesures sanitaires draconiennes.  

La cérémonie de cette année n’a bien sûr pas échappé à la règle. Les allocutions ont essentiellement été consacrées à deux sujets d’actualité incontournables : d’une part les abus sexuels dans le milieu du cinéma, évoqués dans un discours de l’actrice Judith Godrèche qui accuse deux cinéastes, et d’autre part le conflit israélo-palestinien. Gilles-William Goldnadel, avocat et essayiste français, a évoqué « l’insoutenable légèreté de l’être artistique » dans sa manière de traiter ce deuxième sujet : beaucoup de chagrin à l’égard des Palestiniens (dont la souffrance est bien sûr réelle), mais un silence ahurissant au sujet des victimes juives du 7 octobre – notamment des Israéliennes violées, mutilées et massacrées. Force est de constater que les César s’apparentent à des tribunes médiatiques où annoncer sa vertu, des forums où s’exprimer avec beaucoup d’emphase sur des causes « justes » et « morales ». Il s’agit d’une idéologie gauchisante qui invite à l’indignation à géométrie variable. Un militantisme dont la droiture morale est des plus discutables. 

Et dans le passé ?

De fait, le cinéma s’est voulu militant dès ses jeunes années. Des cinéastes avaient découvert la vertu évocatrice de l’image en mouvement, notamment à des fins idéologiques. Sergueï Eisenstein, réalisateur soviétique et théoricien majeur du montage, avait savamment utilisé ses propriétés dans le but de susciter de fortes émotions chez le spectateur. Cette implication avait pour but, in fine, de convaincre de la légitimité de la révolution russe. Le communisme comme blanc-seing à toutes les violences et horreurs commises par les bolchéviks.  

Plus proche de notre époque et de notre sujet, les cinéastes Jean-Luc Godard et François Truffant, figures de proue de la Nouvelle Vague, avaient contribué à interrompre le festival de Cannes en mai 1968. Leur revendication ? Exiger du milieu cinématographique qu’il fût davantage préoccupé par les problèmes sociétaux qui traversaient le monde, et a fortiori la France. C’est désormais chose faite : depuis quelques décennies déjà le militantisme s’approprie des tribunes pour évoquer des sujets finalement bien peu artistiques. 

Et de l’autre côté de l’Atlantique ?

Qu’en est-il des États-Unis ? Sans surprise, la mode y est également de mise. Malgré les nombreux exemples que nous pourrions évoquer, nous nous contenterons de la dernière cérémonie des Oscars. Au-delà de récompenses hautement méritées – les Oscars d’interprétation à Emma Stone pour Pauvres créatures et Kilian Murphy pour Oppenheimer venant immédiatement en tête, la personnalité qui a largement fait parler d’elle se trouve être le réalisateur Jonathan Glazer, lauréat du prix du meilleur film étranger pour le chef-d’œuvre La zone d’intérêt

Son discours a de nouveau rappelé combien le conflit israélo-palestinien est incontournable dans les différents festivals. Il accapare les esprits, car c’est un des conflits les plus médiatisés du monde. Surtout, il représente une occasion rêvée de s’illustrer comme « messager du bien ». Glazer ne s’en est pas privé en établissant un parallèle troublant entre l’Holocauste et la guerre actuelle à Gaza. Malaise et stupéfaction. Près de 450 personnalités de Hollywood ont signé une pétition pour dénoncer le réalisateur. Son producteur s’est aussi empressé de le désavouer. Le signe avant-coureur d’une pensée unique qui s’effrite ? 

Cinéma et conformisme : le paradoxe

Faut-il s’étonner de la manifestation d’une telle vertu ostentatoire sur scène ? Après tout, le cinéma, cet art qui est la synthèse de tous les autres, devrait constituer le medium de la liberté par excellence. Il est malheureusement évident que les César (tout comme les Oscars) poussent au conformisme, à la pensée unique. Gardons toutefois en tête que les acteurs et réalisateurs, plus que tous les autres, dépendent de leur popularité pour survivre : s’ils cessent d’être populaires, alors ils cesseront d’être sollicités. S’ils cessent d’être sollicités, alors c’est leur gagne-pain qui sera menacé. De plus, nombre de comédiens ont le désir d’être aimés. Dans ce milieu, une mort sociale s’avère bien souvent une mort artistique. Il n’y est pas bon d’être marginal. 

Cette préoccupation pour une réputation irréprochable pousse inexorablement la majorité des artistes à soutenir l’actrice Judith Godrèche ou à condamner Roman Polanski jusqu’à la fin des temps. Des positions sans équivoque qui servent en premier lieu à proclamer sa propre innocence dans un milieu où la complaisance et l’attitude permissive en matière sexuelle sont évidentes. La morale, ne serait-ce bon que pour les autres ? 




Netflix

“All political lives end in failure” (Enoch Powell). Certains prennent un raccourci et échouent avant d’avoir commencé. Depuis les poubelles de l’Histoire où j’ai établi mon séjour, je vais vous entretenir d’un prodigieux voyage au pays merveilleux de Netflix.

Je commence par une confession. J’ai regardé un feuilleton sur Netflix. Je pourrais vous dire que c’était parce que j’étais très malade, mais ça, ce n’est vrai qu’à partir du 2e épisode. Le 1er épisode, je l’ai regardé parce que j’ai été accroché par les premières minutes. Une reconstitution impressionnante de la Révolution culturelle chinoise de 1966. Un physicien pékinois est battu à mort pour avoir enseigné la relativité et le Big Bang. Jarnicoton, de l’anticommunisme sur Netflix ! S’achèteraient-ils une conduite ?

Ça s’appelle Le Problème à 3 corps et c’est l’adaptation Netflix d’une trilogie de romans de science-fiction chinois. D’où le fait qu’ils ont dû garder un début à Pékin sous la révolution culturelle. Pour le reste, les romans se passent en Chine et les personnages sont chinois, alors Netflix a « internationalisé » pour le public « international ». Autant s’intéresser à ce que veut dire « internationaliser » à la sauce Netflix.

Bon. L’action est transposée au Royaume-Uni, un pays certes un peu moins woke et « internationalisé » que le Canada, mais Netflix s’est sans doute rendu compte que c’était trop ridicule d’imaginer le Canada défendre la Terre contre une invasion extraterrestre (ou faire quoi que ce soit d’important, d’ailleurs). Les physiciens d’Oxford sont chinois, latino-américains ou « africains ». Eh oui, la différence entre les wokes et moi, c’est que les wokes sont racistes. Pour eux, un Noir, fût-il originaire de la Beauce, de l’Alentejo ou du Wisconsin, c’est toujours un « Africain ». Pour moi, Gaston Monnerville, c’était un Français ; pour les wokes, un « Africain ». Les wokes ne s’encombrent pas non plus trop de faire la différence entre un Ivoirien et un Sénégalais, un Angolais et un Mozambicain, un Ghanéen et un Botswanais. Donc, on saura juste que le physicien est originaire « d’Afrique » (c’est dit dans un des épisodes). 

À un moment, on apprend que la physicienne chinoise est en couple avec un officier de marine britannique, donc forcément d’origine indienne. Elle va dîner dans la famille de son promis. (Heureusement, ils continuent à cuisiner indien et ne se sont pas convertis à la « cuisine » anglaise ; la fiancée fera donc un bon repas.) Et là, il y a une scène qui montre l’ampleur de la tragédie qu’est la transformation d’un roman de science-fiction écrit pour un public chinois en un feuilleton TV destiné aux Barbares. Là où je suppose que le roman – que je n’ai pas lu – doit contenir des pages d’explications scientifiques, on a droit à une minute d’une sorte de Kaluza-Klein pour les Nuls, avec un plagiat du Flatland d’Abbott, sous la forme d’une démonstration que la fiancée chinoise fait avec des galettes, démonstration forcément ridicule, puisque, dans l’univers de la télévision occidentale, tous les scientifiques et tous les érudits sont ridicules. Le père du fiancé raconte un affrontement avec les Pakistanais. Tiens ? Tous les Noirs sont « Africains », mais les Indo-Pakistanais sont soit Indiens, soit Pakistanais ? Serait-on mieux informé de ce côté-là chez Netflix ?

Les seuls pays qui comptent sont l’Anglosphère et la Chine. Pas besoin de faire des sourires aux esclaves allemands, français ou italiens des USA. Mais comme la production est étasunienne et que les USA sont dans l’ALENA, on doit faire risette au Québec et au Mexique. On a donc une physicienne sud-américaine qui parle à un moment en espagnol, et un dialogue en français d’une rare débilité entre le guide américain des amis des extraterrestres et une fillette embarquée sur le bateau qui prépare leur accueil.

Au denier épisode, on apprend que le monde peut être sauvé, sous l’auspice de la secrétaire générale des Nations-Unies ( !), par trois Wallfacers, mot qui viendrait du bouddhisme ( !!) :  un général chinois, une combattante kurde du PKK, et le physicien « africain » nommé plus haut. Tiens, deux communistes sur trois sauveurs de l’humanité ? Netflix n’est peut-être pas si anticommuniste que le laisserait supposer le premier épisode. Il faudrait que je demande aux maoïstes français qui ont « démontré », sur leur site Internet, qu’Enver Hoxha n’était pas communiste (https://vivelemaoisme.org/l-albanie-et-enver-hoxha/ publié en ligne le 28 août 2018). Peut-être que Netflix cherche à désorienter la vraie gauche en faisant l’éloge du révisionnisme façon Deng Xiaoping aux dépens de la pure doctrine maoïste.

En résumé, le monde selon Netflix, c’est un univers dans lequel personne n’a de religion, où tout le monde parle anglais, où la vie se limite à des objectifs de carrière et les loisirs à des jeux vidéo, et où tout le monde prend au sérieux l’Organisation des Nations-Unies. Ça va pour décrire le canton de Genève, mais pour appréhender la complexité du reste du monde ?

Il y a d’ailleurs une scène hilarante qui se passe à Genève, au CERN, avec un policier genevois qui parle anglais… avec l’accent britannique. Sans doute une fleur de Netflix aux Genevois, les montrant tels qu’ils se voient (et ne s’entendent pas). Parce que pour la réalité… Procurez-vous une archive sonore de Tocard d’Estaing croyant s’adresser en anglais à la « presse internationale » le soir de son élection à la présidence de la République française en 1974, et vous comprendrez ce que je veux dire. 

Quant à l’ONU comme solution de tous les problèmes… L’ONU, c’est plutôt le fonctionnaire international qui, à Genève, le 29 février 2024, m’a menacé d’appeler la police parce que je lui avais demandé de s’adresser à moi en français. Universalisme ou impérialisme ?

Je reste en admiration devant la magie de Netflix. Ou comment transformer un roman de science-fiction chinois en un manifeste impérialiste anglo-saxon… mais si politiquement correct.




Une université à la Hamas

Au milieu des années 2000, alors que j’étais étudiant à l’Université de Lausanne, une affichette avait attiré mon attention. Un mouvement qui réunissait des étudiant.e.x.s et des assistant.e.x.s encore injustement dépourvus de « x » à l’époque – sans doute le Groupe Regards Critiques – avait invité un porte-parole du Hezbollah à donner une conférence à la gloire de la lutte armée. J’étais jeune, mais j’avais déjà l’esprit étroit et méchant. Aussi m’étais-je étonné qu’un cadre si progressiste, où le cervelas et l’humour étaient bannis, déroule le tapis rouge à un mouvement paramilitaire islamiste. Surprenant programme que l’amitié entre les peuples au nom d’une haine commune d’Israël. Mais je n’avais rien dit.

Sans doute avais-je eu raison car certaines choses ne souffraient déjà plus la contradiction. Lorsque j’étais au gymnase, par exemple, mes congénères et moi avions été vivement encouragés à défiler dans la rue en criant « Bush, Sharon, c’est vous les terroristes » tandis que les États-Unis tentaient d’exporter leur modèle de société en Irak et en Afghanistan. Bush était certainement un sale type, Sharon aussi, mais défiler avec des gens était au-dessus de mes forces et j’étais parti acheter Muscle et Fitness ainsi que Flex, dans l’espoir de développer mes deltoïdes postérieurs. Quinze ans plus tard, je sais que j’aurais réagi de même, même si on ne trouve malheureusement plus Flex en kiosque, lors des méga-manifestations pour le climat. A la sympathie que peut susciter en moi une cause répondra toujours la détestation plus forte de l’abruti capable de crier des slogans dans un mégaphone.

Une moraline à géométrie variable

Depuis quelques jours, des jeunes gens occupent l’université où j’ai découvert Saint Thomas d’Aquin, Nietzsche et Péguy. Ils dénoncent une occupation, mais pas la leur. On les laisse faire, même si leur colère peut surprendre. Où étaient ces belles âmes, ces derniers mois, tandis que les Arméniens fuyaient le Haut-Karabakh ? Pas assez exotiques ? Trop banalement chrétiens ? Quid de la situation des Ouïghours ? Enfin, que diraient ces gens si un autre groupe de manifestants occupait un bâtiment universitaire pour demander le retour des otages du Hamas ? 

“From the river to the sea” entonnent les manifestants à la fin de cette vidéo partagée par le président du PS Vaudois.

Nous sommes Suisses, et comme pays neutre, nous n’avons pas à tolérer que les lieux d’études que nous payons avec nos impôts se transforment en université d’été (ou plutôt de printemps) du Hamas, de solidaritéS ou d’adorateurs du monstre du spaghetti volant. 

S’agit-il de fermer les yeux sur un désastre humanitaire ? Certes non, mais on se demande bien combien de vies seront sauvées par les opportunistes qui portent un keffieh depuis cinq jours, comme ils déguisaient naguère en guérilléros de la décroissance. Il est temps que nos lieux de savoir retrouvent leur vocation, qui n’est pas de servir de tremplin à des carrières médiatiques. Il est temps que nous formions de nouveau des élites capables d’apporter un peu du génie suisse dans ce monde.

Oui, osons parler du « génie suisse » ! Lorsque mon pays n’avait pas encore renoncé à sa destinée, ce terme désignait bien des choses, dont une tradition de « bons offices » rendue possible par notre neutralité. Si l’on n’y prend pas garde, ce terme n’évoquera bientôt plus que le rappeur non-binaire Nemo qui doit nous représenter à l’Eurovison, 




Mater dolorosa

Les sentiments des femmes en images
Les illustrations de cette enquête reflètent l’état d’esprit des témoins au moment de leur perte de grossesse. Il leur a été demandé de le décrire, si possible, par une image. Elles ont ensuite été réalisées à la demande de la journaliste par Micaël Lariche, illustrateur et designer indépendant. Partie prenante du projet dès le début, l’illustrateur a cherché, en concertation avec l’auteure de l’enquête, à rendre plus tangibles des sentiments que l’immatérialité d’un tel événement peuvent rendre difficile à appréhender.

« Elle se tint là, la mère endolorie toute en larmes, auprès de la croix, alors que son Fils y était suspendu. » Cette première strophe, tirée du Stabat Mater dolorosa, appartient par essence à la musique sacrée et dépeint la douleur d’une mère devant l’agonie de son fils. Cette mère, c’est Marie, archétype de la figure maternelle dans la chrétienté, et bien au-delà. Mais quelles étaient les pensées et sentiments de cette maman à la mort de son fils ? Bien peu de choses nous sont rapportées dans les textes concernant son état d’esprit, alors qu’elle assiste à la mort de son enfant. Sans doute de la sidération, peut-être de l’incompréhension, et certainement de l’impuissance. 

D’autres femmes ont aussi éprouvé, dans leur chair, ces mêmes sentiments. La différence avec Marie ? Aucune d’entre elles n’a jamais connu l’enfant qu’elle a porté, que cela soit de quelques semaines à plusieurs mois. Une souffrance amplifiée par l’absence de souvenirs de l’être aimé. Toutes ces femmes ont subi ce que l’on qualifie communément de « fausse couche », qu’elle soit précoce ou tardive.

Cette enquête fait place à ces femmes dans leur combat pour être reconnues en tant que mères en deuil. Dans leur chemin de croix administratif avec les assurances maladies, contre les « fausses croyances » qui subsistent face à la perte de grossesse, dans leur volonté de faire comprendre que ce n’est pas au nombre de semaines de grossesse que l’on échelonne la douleur. Et que par conséquent, elles devraient pouvoir bénéficier d’un accompagnement psychologique, spirituel, voire ecclésial si elles en ressentent le besoin, indépendamment du moment où survient la perte. 

Même si les langues se délient peu à peu, le sujet reste tabou. Il dérange, bien au-delà de ce que nous imaginions. Malgré tout, le besoin et l’envie de témoigner sont bien présents. Si certaines portes nous sont restées désespérément fermées, cela ne nous a pas empêché d’aller regarder par la fenêtre. Des réticences, certes, mais aussi des soutiens, sans lesquels cette enquête n’aurait certainement pas pu voir le jour, tels que JournaFonds, qui a permis la réalisation de ce travail d’investigations.

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