Leonid Brejnev, le dictateur méprisé

Leonid Ilitch Brejnev (1906-1982) est resté dans les esprits comme le symbole de la stagnation de l’Union soviétique qu’il dirigea pendant dix-huit longues années, en Staline de seconde catégorie. Et pourtant, il fut le premier dirigeant soviétique à avoir donné la priorité au pain sur les fusils.

Brejnev à l'issue d'un discours en 1968. (Source : RIA Novosti archive / Yuriy Ivanov)

Quand j’étais un tout petit enfant et que mes parents m’autorisaient par intermittence à regarder le journal télévisé, deux personnages étaient les ennemis absolus de tout ce que nous étions : l’ayatollah Khomeini dans la catégorie islamiste, et Leonid Brejnev dans la catégorie communiste. Mais si le premier faisait peur, le second incarnait la nullité. Dans son pays, le bourreau de la Tchécoslovaquie et de l’Afghanistan faisait surtout rire. Ce qui n’est pas la première qualité qu’on attend d’un dictateur. Surtout d’un secrétaire général du parti communiste de l’URSS. Au moins cela laisse-t-il supposer qu’on ne risquait plus le Goulag à rire du maître de l’Union soviétique.

Andreï Kozovoï, dont la remarquable biographie s’appuie sur des archives étonnantes, et notamment sur les carnets personnels de Brejnev, pose donc la question : s’il y avait quelque chose à chercher au-delà de la « gangue de mépris » dans laquelle Brejnev est enfermé depuis si longtemps ?

Il faut juger sur pièces

Les gens de gauche croient que le mépris va des supérieurs aux inférieurs. C’est faux. J’ai connu un parti politique où la secrétaire de direction, qui n’avait aucune qualification particulière, écrasait de son mépris les adhérents qui exerçaient des professions libérales. Le fait que, comme tout un chacun, je méprise Brejnev ne garantit pas que je vaille mieux que lui sur le plan intellectuel ou moral. Il faut juger sur pièces.

L’itinéraire du personnage avant son accession au pouvoir mériterait à lui seul une longue notice.

Il naît en 1906, au cœur de l’Ukraine, mais dans une famille ouvrière russe qui venait d’y immigrer. La décrépitude dans laquelle le communisme a laissé les territoires de l’ancien Empire russe ne nous permet plus d’imaginer qu’avant la première Guerre mondiale, certaines régions de l’Ukraine et de la Russie connaissaient un essor industriel et agricole qui laissaient présager un avenir autrement plus radieux que celui qui serait plus tard bâti par Lénine et Staline. Son père était un ouvrier qualifié, bien payé, croyant orthodoxe, qui ne rêvait pas de révolution, mais de bonnes études pour son fils. Tous ces rêves furent balayés par la Révolution de 1917. Même pas adolescent, Brejnev assista à l’avènement du régime le plus cruel qu’on ait vu jusqu’alors en Europe. Il fut malade du typhus, la maladie caractéristique de ces temps de troubles. Il gagna sa vie dans une fabrique de beurre, puis comme chargeur de pommes de terre. Voilà un pedigree d’authentique ouvrier qui aura fait défaut à la plupart des leaders marxistes, et pas seulement en Union soviétique.

Il combine ensuite formation technique dans la sidérurgie, militantisme communiste et fonctions administratives, sans que l’on puisse déterminer son degré d’implication dans les atrocités de l’époque (dékoulakisation, Holodomor et purges).

Brejnev (à droite) commissaire politique en 1942. (Source : hrono.ru)

Il finit la deuxième Guerre mondiale comme général de brigade. Même en tenant compte de la protection de Khrouchtchev et de Mekhlis, il paraît douteux qu’un individu d’une médiocrité absolue ait pu atteindre un tel grade à l’âge de trente-huit ans.

Ce vrai bourreau de travail, soumis à un surmenage incessant (deux accidents cardiaques avant ses cinquante ans !), se verra successivement confier la reconstruction de la région de Zaporojia, la soviétisation de la Moldavie (c’est-à-dire la Bessarabie arrachée à la Roumanie) et la mise en valeur des « terres vierges » du Kazakhstan.

En 1957, il soutient Khrouchtchev contre le « groupe antiparti » mené par Malenkov et Molotov et est promu membre titulaire du Présidium du Parti communiste d’URSS, avec la responsabilité du programme spatial dans lequel il était d’ailleurs impliqué depuis plusieurs années. Le bip-bip du Spoutnik, c’est quand même aussi grâce à lui…

De 1960 à 1964, il est chef de l’État soviétique, une fonction essentiellement protocolaire qui lui permet néanmoins de tisser de nouveaux réseaux. Il retrouvera ce poste en 1977.

En octobre 1964, une conjuration lui donne enfin un vrai pouvoir, puisqu’il devient premier secrétaire, puis secrétaire général, du Parti communiste d’Union soviétique. Contrairement à la vulgate répandue en Occident, il n’y a pas Khrouchtchev le « libéral » et Brejnev le « stalinien » : par exemple, Brejnev a mis fin à la persécution religieuse sanglante qu’avait relancée Khrouchtchev, promoteur du raid contre le monastère orthodoxe de Pochaïv en Volyhnie.

En politique extérieure, Brejnev est confronté à un dilemme majeur. L’intérêt de l’Union soviétique en tant que grande puissance, plus ou moins État successeur de l’Empire russe, c’est de contrôler les dépenses militaires, de ne pas avoir à lutter sur deux fronts (Chine et Occident) et de coopérer avec les pays capitalistes sur le plan technique et scientifique. La mission de l’Union soviétique en tant qu’idéocratie dépositaire du marxisme-léninisme, sortie du crâne de Lénine et n’ayant aucun lien avec la Russie des tsars, c’est de faire la guerre à ces mêmes pays capitalistes jusqu’à ce que le communisme règne sur la planète entière. L’URSS mourra de ne pas avoir choisi à temps entre son intérêt et sa mission. La question se pose de nos jours à la Russie de Poutine : revendiquer l’héritage soviétique, est-ce se réclamer d’un État, ou d’une idéologie ?

Les sources montrent un Brejnev plutôt partisan de la détente et de la coexistence pacifique, malgré l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie en août 1968. Il avait une volonté de désidéologiser (page 298) les relations internationales qui n’était pas partagée par tous les dirigeants du Kremlin. Une coopération est nouée dès 1966 avec la France dans le domaine spatial. Un rapprochement avec l’Allemagne de l’Ouest commence dès 1969. Et surtout, il parvient en 1972 à des accords de désarmement avec les États-Unis de Nixon – quant à lui, un sincère partisan de la paix.

Avec Nixon lors d’une visite officielle aux États-Unis en 1973. (Source : National Archives and Records Administration)

Sur le plan intérieur, l’URSS reste l’URSS : corset idéologique, répression permanente, absence de liberté. Mais un trait distingue Brejnev de ses prédécesseurs. Il veut que le peuple mange à sa faim. C’est la quadrature du cercle, tant le système communiste a plongé la population dans une culture de l’assistanat. Il fait ce que les autres n’auraient jamais fait : acheter du beurre à la France pour atténuer la pénurie, par exemple (page 264), ou annuler la dette des kolkhozes envers l’État.

À partir de 1974, c’est le déclin. Cette année-là, Brejnev perd ses trois principaux partenaires dans le monde capitaliste – mort physique pour Pompidou, mort politique pour Willy Brandt et Nixon. Ses problèmes de santé s’accentuent. Au demeurant, les difficultés d’élocution de plus en plus marquées de Brejnev n’étaient pas dues à l’alcoolisme, mais à un problème dentaire jamais résolu. Il faut ajouter les conséquences d’un mode de vie particulièrement stressant, avec insomnies et overdoses de somnifères. Mais cette forme de déchéance physique l’exposait au soupçon de démence sénile et d’ivrognerie. D’autant plus que la mise en scène de sa propre personne jusqu’au grotesque, sa vanité outrancière (il fut l’homme le plus décoré de tous les temps) et ses tentatives de réécrire à son avantage l’histoire de la deuxième Guerre mondiale eurent un effet grossissant. Il faut y ajouter la corruption de son entourage familial, qui contribuera à détruire le peu de respect dont il bénéficiait encore. Brejnev deviendra petit à petit la risée du monde entier, connaissant une véritable « mort avant la mort » (page 367). Ce qui est plus grave, c’est le mépris qu’ils suscitait en Union soviétique elle-même, devenant ainsi le premier dictateur qui fait rire. Imagine-t-on Staline en sujet favori des plaisanteries ?

L’expulsion de Soljenitsyne, le repli sur la vulgate marxiste-léniniste et surtout l’invasion de l’Afghanistan en 1979 achevèrent de faire disparaître des mémoires le Brejnev diplomate et aimable de ses premières années au pouvoir. Encore faudrait-il rappeler que le but de l’intervention soviétique en Afghanistan avait été de soutenir une faction plus modérée des communistes afghans contre une faction plus extrémiste (page 361), et que la descente aux enfers de l’Afghanistan avait commencé avec la chute de la monarchie en 1973.

Le règne de Brejnev s’acheva sur une guerre sans fin en Afghanistan. (DR)

L’invasion de l’Afghanistan provoqua des sanctions américaines qui, ajoutées à la baisse des prix du pétrole, achevèrent ce qui restait de l’économie soviétique. Alors que Brejnev avait promis à son peuple un avenir de paix et de prospérité, son règne s’acheva sur une guerre sans fin en Afghanistan et une pénurie qui s’aggravait de jour en jour. Et pourtant, c’est bien Brejnev qui aura promu le réformateur Gorbatchev – preuve que le vieux dictateur n’était pas entièrement sclérosé.

Et pourtant, un sondage de 1994 montrera que, pour la population russe, les années 1965-1982 avaient été les « plus positives » depuis la chute de Nicolas II. Tant il est vrai que si l’homme ne vit pas que de pain, il a aussi besoin de pain : sous Brejnev, le niveau de vie des républiques les plus avancées de l’Union soviétique se rapprochait de celui du Portugal ; douze ans plus tard, la Russie deviendrait, pour une brève période, un pays du Tiers-Monde, et l’Ukraine l’est restée jusqu’ à ce jour, avec un PIB par habitant qui, avant la guerre de 2022, la mettait au niveau des Philippines.

Le Brejnev des dernières années a totalement occulté l’autre Brejnev, qui avait contribué à apaiser la guerre froide et qui avait voulu que ses sujets mangeassent à leur fin malgré une économie dysfonctionnelle. En fin de compte, son histoire nous montre qu’il arrive que le ridicule tue.

  • Andreï Kozovoï, Brejnev, Perrin, Paris, 2021, 462 pages.

Voir aussi

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