« Le Tribunal Fédéral a pris une mauvaise décision sur des arguments faibles »

Jean-René Moret, le Tribunal Fédéral a tranché : les autorités genevoises avaient bien le droit de vous interdire de célébrer des baptêmes dans le lac. Quelle a été votre émotion en découvrant ce jugement ?

Principalement de la surprise et de la déception. Jusque-là le Tribunal Fédéral (TF) avait été assez ferme dans sa défense de la liberté religieuse. Avec ce jugement, le TF accepte un système où l’établissement d’une relation avec l’État n’est pas simplement un plus offert aux Églises qui le souhaitent, mais devient un critère en fonction duquel on restreint la liberté religieuse. Ce système est contradictoire avec les principes de laïcité et de séparation de l’Église et de l’État. Il force en effet les organisations religieuse à se rapprocher de l’État, sous peine de voir leur liberté limitée. Il n’était pas prévu par la loi sur la laïcité votée par le peuple, mais instauré par son règlement d’application. Et il n’y a pas de droit à l’établissement d’une relation, le conseil d’État statue sans voie de recours, ce qui n’est pas approprié pour une condition mise à l’exercice d’un droit fondamental. Tout cela, le TF ne l’a pas assez évalué. Le TF accepte aussi que l’État applique aux organisations religieuses des critères qui ne sont pas demandés aux autres usagers du domaine public, et le TF l’accepte simplement parce que la culture genevoise de la laïcité le justifierait. Or un préjugé tenace n’est pas une justification valable pour une inégalité de traitement. Bref, à mon sens le TF a pris une mauvaise décision sur des arguments faibles, et j’attendais autre chose.

Concrètement, comment allez-vous célébrer les baptêmes, désormais ?

Nous allons respecter la loi qui nous impose de les vivre sur le domaine privé, soit en utilisant une piscine privée, soit en montant dans notre église un baptistère mobile (un bassin d’eau permettant l’immersion d’un baptisé).

N’avez-vous pas la tentation de la désobéissance civile ?

À mon sens, la désobéissance civile ne se justifie pas sur la question d’un baptême au Lac. Nous avons un commandement explicite de baptiser les croyants, mais le baptême n’a pas besoin d’être au Lac pour être valide. La désobéissance civile peut se justifier lorsque la loi entre en opposition avec un impératif religieux ou d’humanité, mais ce n’est pas le cas ici.

Jean-René Moret en est convaincu, « s’il est demandé de tous de s’engager à ne jamais enfreindre une loi par motif de conscience, c’est le lit du totalitarisme». © Niels Ackermann /

Si le Canton peut vous interdire ces baptêmes, c’est parce que vous n’entretenez pas de relations officielles avec lui. Pourquoi s’obstiner à ne pas le « reconnaître » en tant qu’autorité légitime ?

Nous reconnaissons tout à fait le Canton comme une autorité légitime, et nous obéissons à ses lois aussi loin que notre conscience nous le permet. Dans l’absolu, je serais très content que nous entretenions avec lui de bonnes relations, et même que cela soit officialisé. Mais la déclaration d’engagement qu’il faut signer pour demander la mise en relation avec l’État comporte le fait de « reconnaître la primauté de l’ordre juridique suisse sur toute obligation religieuse qui lui serait contraire ». Encore une fois, je reconnais sans peine la légitimité de l’ordre juridique et son caractère contraignant. Mais l’idée de primauté sur les obligations religieuses revient à placer l’État au-dessus de Dieu, à en faire non seulement une autorité légitime mais l’autorité ultime. Cela, à mon sens aucun monothéiste conséquent ne peut l’affirmer. Si une norme de l’État venait à être en conflit direct avec un impératif divin, je devrais obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes, quitte à subir les rigueurs de la Loi. Attention, en plaçant la loi de Dieu au-dessus de celle des hommes, je parle de ce qui se passe dans la conscience individuelle, il ne s’agit pas d’établir une théocratie ou de présumer un passe-droit en fonction de nos convictions religieuses. 

Une autre manière de le dire, c’est que cette disposition demande de renier toute éventualité de désobéissance civile motivée religieusement. Un Martin Luther King ne pourrait pas signer cela ! Motivé par sa foi de pasteur baptiste, il a enfreint les lois de son lieu et de son temps pour obtenir qu’elles soient davantage conforme à un idéal supérieur. 

De fait, je pense que chacun, quelles que soient ses convictions, peut penser à des actes qu’il ne ferait pas même si l’État le lui imposait, ou qu’il ferait même si l’État le lui interdisait. S’il est demandé de tous de s’engager à ne jamais enfreindre une loi par motif de conscience, c’est le lit du totalitarisme. Si ce n’est demandé que des religieux, c’est de la discrimination pure et simple.

Cette volonté de séparation d’avec le politique est souvent très présente dans les milieux évangéliques. N’est-elle toutefois pas un peu datée alors que Google ou Facebook ont plus de pouvoir sur nous que nos élus ?  

Le principe de séparation de l’Église et de l’État est toujours pertinent et toujours nécessaire. Une Église adossée au pouvoir politique finit toujours par adapter son message ou sa pratique aux réalités politiques, et par porter le poids des errances du politique. Théologiquement, l’Église est  une communauté de croyants, qui reconnaissent Jésus-Christ comme sauveur et Seigneur, adaptent l’entier de leur vie à son enseignement, et reçoivent l’aide de l’Esprit de Dieu pour vivre une vie nouvelle. Appliquer les mêmes principes à la communauté civile, pluraliste, est irréaliste et absurde. Quant à forcer toute la population à être chrétienne ou à la présumer telle, ce n’est pas ce que Jésus enseigne et cela crée de l’hypocrisie et de l’amertume. Il peut être tentant d’utiliser un pouvoir humain pour faire avancer le Royaume de Dieu, mais cela transforme ce dernier une affaire toute humaine, trop humaine. L’État et l’Église doivent être indépendants, c’est le mieux pour les deux. Cela reste le cas quel que soit le pouvoir des GAFA (Google Apple Facebook Amazon), l’Église ne s’affranchira pas des multinationales en courant dans les jupes de l’État. Mais il y a certes une réflexion à mener sur une résistance intellectuelle et spirituelle au pouvoir des Big Techs.


« Une Église adossée au pouvoir politique finit toujours par adapter son message ou sa pratique aux réalités politiques, et par porter le poids des errances du politique. »

— Jean-René Moret, pasteur


Placer la loi de Dieu au-dessus des hommes est une belle chose quand on fait face au nazisme. Est-ce que cela a vraiment du sens en Suisse ?

Bien sûr on ne s’attend a priori pas à ce que la Suisse prenne une tournure totalitaire, et loin de moi de lui prêter l’intention de commettre des crimes contre l’humanité. En même temps, un principe qui est bon et juste doit être maintenu, même s’il nous gêne et ne nous apporte apparemment rien. Il y a quelque chose de présomptueux à penser que notre pays ou notre ordre juridique seraient tellement bons, tellement peu susceptibles de dérives qu’on pourrait leur donner une primauté qu’on refuserait à un autre pays ou à un autre régime. Du reste, nous traitons en héros les Suisses qui ont fait traverser illégalement la frontière à des Juifs lors de la seconde guerre mondiale. Or ils enfreignaient une loi Suisse, dûment avalisée par les instances démocratiquement élues.

On dira peut-être qu’il est plus légitime de désobéir à la loi Nazie qu’à la loi Suisse parce que la loi Suisse est meilleure. Mais en disant qu’elle est meilleure, on la juge par un autre critère que le seul fait d’être la loi établie du pays. Si la Loi est la référence ultime du simple fait qu’elle est la loi du pays, on ne peut plus se plaindre qu’une loi est injuste et il n’y a plus de différence de valeur entre la loi Suisse, celle du troisième Reich, des USA ou de la Corée du Nord. De plus, le point de référence ne peut pas être une simple question de consensus, sinon le consensus nazi vaut bien le consensus suisse ou celui des droits de l’homme. À mon sens tout cela nécessite une base objective supra-humaine pour évaluer la justice et le droit, base qui se trouve en Dieu et dans sa volonté. Du reste, la constitution suisse reconnaît ce fait avec son invocation «Au nom du Dieu tout Puissant», même si notre pays fait bien des choses auxquelles il vaudrait mieux ne pas mêler le nom de Dieu.

Il y a quelque chose de piquant à ce que refuser de renier ce même fait soit un motif de voir ses droits restreints !

De manière générale, sentez-vous une défiance exagérée vis-à-vis du monde chrétien évangélique dans la société ?

Le monde évangélique a tendance à avoir mauvaise presse. Beaucoup de reportages aiment mettre du piment en faisant ressortir le pire de ce qui peut s’être fait ou dit dans le milieu évangélique. Les évangéliques sont aussi parfois attaqués pour montrer qu’on ne vise pas que les islamistes.

À l’inverse, je crois que ceux qui peuvent connaître les évangéliques dans leur réalité se rendent compte qu’ils sont des partenaires tout à fait valable et une composante utile de la société. Il peut y avoir des dérives comme dans tous milieux, et l’attachement évangélique à la Bible les empêche de suivre tous les courants de pensées à la mode. Mais en tout, chacun gagnerait à connaître concrètement des évangéliques plutôt que de se baser sur des clichés et des reportages choc.

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La résistance sans l’extrémisme

« Je ne croyais pas tes édits assez puissants 
Pour forcer les mortels à fouler aux pieds 
Les lois non écrites et immuables des dieux. 
Elles ne datent ni d’aujourd’hui ni d’hier, 
Elles sont éternelles, nul ne sait quand elles parurent. »

Les amateurs de tragédie antique reconnaîtront ici la révolte d’Antigone face au roi de Thèbes, Créon. Pour rappel, l’héroïne de Sophocle y combat un décret qui impose que le corps de son frère soit livré aux bêtes pour avoir pris les armes contre sa cité. À quelle loi obéir ? Celle d’un homme ou celle des Dieux qui exigent qu’un défunt, quel qu’il soit, ait droit aux honneurs ? A cette question, Antigone répond par la fidélité aux vérités les plus hautes, celles de la foi. Quitte à tout perdre. 

Des rebelles par fidélité, la foi chrétienne en a aussi connus beaucoup à travers les siècles, à commencer par sa figure fondatrice, le Christ. Aujourd’hui, toutefois, bien des chrétiens semblent se satisfaire d’un rôle consistant à bénir n’importe quelle décision du politique, pourvu qu’elle semble aller dans le sens du « progrès ». Heureusement certaines Églises, évangéliques notamment, résistent et ne se soumettent pas d’office à l’État. Non pas qu’elles soient extrémistes, mais parce qu’elles restent fidèles à des Écritures qu’elles n’ont pas dénaturées à grands coups d’exégèse historico-critique. On le leur fait bien payer, autant dans les médias que – et c’est nouveau – dans les tribunaux. 

Merci à ces chrétiens de rappeler que l’État, quel qu’il soit, ne doit jamais devenir l’autorité ultime. 
RP




Un auteur suisse fait plier « Libération »

Quand Libé veut montrer que ses adversaires idéologiques sont très méchants, tout lui paraît permis. Exemple avec un portrait à charge de l’intellectuel suisse David L’Épée, paru en avril 2023. Collaborateur de la revue Éléments, le jeune quadra y était attaqué en raison de sa participation prévue – et avortée à la suite de l’article – dans le cadre d’un colloque du Rassemblement National. Or pour montrer que le parti de Le Pen et Bardella s’associait avec des infréquentables, l’article n’y allait pas avec le dos de la cuillère. Pêle-mêle, il lui était reproché d’avoir « un parcours long comme un bras tendu au sein des droites les plus radicales », d’avoir connu des personnalités controversées et de chercher – suprême horreur – des mandats au sein de sa famille de pensée pour gagner sa croûte.

Qu’un intellectuel puisse essayer de payer son loyer sans cachetonner auprès de l’État, voilà effectivement des choses qui ont de quoi choquer certaines intelligences (autant à Paris qu’à Genève, visiblement). Mais là où le journal est allé trop loin, aux yeux de la justice, c’est dans la divulgation d’informations très intimes concernant sa proie. Des informations que, par souci de cohérence, nous choisissons de ne pas relayer ici.

Farouchement antilibéral, païen et libertin, David L’Épée n’épouse pas nécessairement la ligne de notre publication, mais il en est un compagnon de route fidèle, déjà présent dans notre numéro zéro. C’est pourquoi nous avions pris sa défense dans un texte de blog, puis directement auprès de la justice française (le jugement rendu le 5 juin dernier cite notre témoignage). Pour Libé, la mention d’informations intimes « permettait (…) de s’interroger sur la sincérité des engagements de David L’Épée en tant que conférencier et, par extension, sur l’intérêt et l’intégrité des conférences organisées par le Rassemblement National sur les sujets de société qu’il affectionne », précise le jugement.

Au bout du compte, la SARL Libération a été condamnée à verser à David L’Épée une somme de deux mille euros en réparation de son préjudice moral en plus de frais liés à sa défense. Des aménagements ont aussi été imposés dans l’article à l’origine de l’affaire.

La réaction de David L’Épée

La malveillance et la volonté de nuire de cet article à charge étaient si patentes que la justice pouvait difficilement ne pas constater la violation de ma vie privée. Ces attaques sont survenues peu après la médiatisation d’une conférence que j’avais donnée au Parlement européen, à l’invitation d’un groupe parlementaire, conférence dans laquelle je m’en prenais à l’offensive woke qui, importée des Etats-Unis, déferle aujourd’hui sur l’Europe. C’était précisément de ce sujet dont j’aurais dû aussi parler lors d’une autre conférence, laquelle a été déprogrammée suite à cette cabale de Libération. Tout cela est parfaitement logique : lorsqu’on s’attaque au wokisme, le wokisme contre-attaque, et Libération est une de ses principales courroies de transmission en France et un de ses principaux vecteurs de propagande.

En obtenant justice je ne fais pas que laver mon honneur, j’ouvre la voie pour tous ceux, écrivains, artistes, journalistes, qui, chaque jour, sont calomniés et trainés dans la boue par les grands médias qui cherchent à les abattre socialement. A présent il y a jurisprudence : nous avons prouvé que parfois les petits peuvent tenir tête aux gros et l’emporter à la fin !




Le jogging à l’ère de la non-mixité fluide

C’est peut-être l’un des plus grands paradoxes de l’époque : d’un côté, un discours féministe classique subsiste avec un accent placé sur les inégalités en matière de salaires, de discriminations ou de répartition des tâches domestiques. Mais de l’autre, des notions venues des sciences sociales s’imposent depuis quelques années en faisant du « genre » une réalité en perpétuel mouvement. Par exemple, depuis le premier janvier 2022, une simple déclaration permet de modifier les indications concernant son sexe et son prénom dans le registre de l’état civil. De même, l’irruption de personnalités dites « non-binaires » comme le chanteur Nemo a eu pour effet de ne plus présenter la répartition de l’espèce entre deux sexes comme une réalité infranchissable.

« Place des Pionnières »

Les deux circuits proposés par la ville de Lausanne.

Curieux défi pour les autorités politiques : comment continuer à combattre les inégalités dénoncées par le féminisme « à l’ancienne » tout en intégrant le concept de la fluidité du genre ? A Lausanne, un programme d’incitation des femmes à la course à pied s’est retrouvé au cœur de la problématique. Répondant aux résultats d’une enquête publique, il vise à aider les coureuses à se sentir à l’aise au centre-ville. En collaboration avec l’association DNH Hill Runners Lausanne, la Ville propose désormais deux parcours démarrant à la Place de Pionnières. Selon leur description en ligne, « les itinéraires empruntent des petites rues et traversent des quartiers résidentiels favorisant ainsi la sécurité, les espaces verts et la présence de points d’eau. » 

L’étrange figure de la femme astérisque

Drôle d’époque.

Pour le faire découvrir, cinq sorties ont été organisées pour le mois de juin, deux mixtes et trois réservées aux femmes. Si l’idée d’un entre-soi réservé aux dames dans le cadre sportif est sans doute vertueuse, la ligne de démarcation très claire hommes-femmes qu’elle implique peut interroger à l’aune des idéologies actuelles. Mais pas de souci, répond Yann Rod, de la Direction Sports et cohésion sociale : « Pour les personnes qui ne se reconnaissent pas dans la binarité de genre, elles peuvent se rendre à la date et dans le groupe dans lequel elles se reconnaîtront le mieux et pourront se sentir à l’aise. » Quant aux sorties en non-mixité, il rappelle – le visuel de l’action le précise aussi discrètement – qu’elles sont certes réservées aux « femmes* » (ndlr notez l’astérisque) mais qu’il faut entendre par là « toute personne s’identifiant comme telle ». Et de préciser : « Dans tous les cas, et quel que soit le groupe choisi, toute personne y sera accueillie avec bienveillance. »

Rendre la non-mixité fluide pour encourager toutes et touxtes à mettre les baskets en ville… Peut-être que d’ici quelques années, la science aura montré que l’on court plus vite avec des nœuds au cerveau.




Visite à « Tradiland » #reportage

Bonnes sœurs habillées comme dans les vieux films, curés en soutanes dignes de Don Camillo et célébration entièrement en latin… Pour une personne peu au fait des divers courants qui traversent l’Église catholique, un passage à la Maison du Cœur eucharistique des Côtes, à côté du Noirmont (JU), aurait de de quoi surprendre toute l’année. Mais à l’occasion de la Fête-Dieu, le jeudi 30 mai dernier, un élément supplémentaire allait frapper le visiteur : l’affluence importante, malgré un temps tout bonnement exécrable. 

Venus du village voisin comme de l’autre bout du canton, des dizaines et des dizaines de fidèles, jeunes comme vieux, sont en effet venus prendre part à une messe célébrée selon les usages antérieurs aux Concile Vatican II. Pour faire simple : curé dos à l’assemblée, communion exclusivement sur la langue et même quelques voiles (qu’on appelle les mantilles) sur les têtes de certaines dames. Quant aux chants de l’assemblée, n’allez pas chercher des airs des années 70 joués à la guitare, mais bien des chants religieux codifiés au long des siècles pour coller fidèlement au rite. On est ici en plein dans ce qu’on appelle, dans le jargon, la « forme extraordinaire ». Une forme extraordinaire dont l’usage est souvent limité dans l’Église depuis une récente décision du pape François.

Promis, ça en jette. (Image : Le Peuple)

L’unité malgré tout

Vu comme ça, difficile d’imaginer qu’un tel programme trouve son public. Et pourtant : comme en France, où le très traditionnel pèlerinage de Chartes vient de déplacer à nouveau les foules (18’000 personnes), bien des jeunes se tournent actuellement vers des cadres à la liturgie stricte en Suisse. « Parfois, pour m’éviter de faire trop de route, je me rends à la paroisse principale de ma ville », nous expliquait un Neuchâtelois, la vingtaine. Et d’expliquer : « Mais à chaque fois, j’en ressors énervé et je comprends pourquoi je n’y vais pas plus souvent ». Résultat, d’autres communautés traditionalistes, pourtant bien plus distantes, ont droit à ses visites, que ce soit au Noirmont ou à Fribourg. L’objectif, se « réfugier » dans une messe figée au début des années 1960 pour ne pas faire face à un discours jugé trop écologiste ou trop à gauche, notamment. Comme si l’usage du latin, finalement, entravait la créativité de prêtres trop désireux de répondre aux défis de leur époque. « Bien sûr que j’ai un souci de justice sociale, et bien sûr que je pense qu’il faut respecter l’environnement, nous dit un autre fidèle. Mais le cœur de ma foi, ce n’est pas cela. »

Jeudi 30 mai, la communauté avait pourtant très à cœur de rappeler son attachement au Vatican, très engagé sur le terrain écologiste, notamment, sous le pontificat de François. Signe de cette union, des Gardes suisses en uniforme veillaient sur la messe, hallebarde en main. N’allez donc pas demander aux prêtres présents de se lâcher à propos du Saint Père : ce serait peine perdue, malgré des sentiments qu’on imagine facilement contrastés. Et du reste, à quoi bon ? Ici comme ailleurs, beaucoup de croyants disent se passer facilement de l’enseignement d’un pape au style de gouvernance jugé autoritaire. Chez certaines personnes, le lobbysme du pape argentin en faveur du vaccin Covid semble aussi être resté en travers de la gorge.

Déjà de bon matin, on sentait que la journée serait peu printanière. (Image : Le Peuple)

Pas une fête vegan

Reste une interrogation : alors que tant de paroisses « classiques » doivent faire travailler leurs valeureux serviteurs bien au-delà de la retraite, voici un monde traditionnel où les vocations paraissent se multiplier chez de jeunes gens aux allures de sportifs. Comment expliquer un tel attrait pour la tradition ?  Peut-être qu’au-delà des questions strictement religieuses, des éléments de réponses se trouvent dans l’esprit de la kermesse organisée après la cérémonie religieuse. Steaks de cheval à profusion (on n’est pas aux Franches-Montagnes pour rien), saucisses de veau, libations et tirs à la carabine en présence de militaires en costumes de sortie… Autant dire que pour le néo-puritanisme vegan et non-binaire, on repassera. « Si vous voulez, on vous laisse tirer contre le mur et après on déplace la cible », nous charrie même un prêtre, constatant nos limites crosse en main. Bon, pour la crédibilité turbo-virile, peut mieux faire mais heureusement, la présence apaisante et toujours souriante des sœurs vient rapidement nous redonner le sourire.

Une belle constance dans l’échec, (Image : Le Peuple)

Venu de France, un couple de sexagénaire nous interpelle en milieu d’après-midi, tandis que le moment de lever le camp approche : « Vous avez vu, c’est incroyable comme les sœurs rayonnent », en désignant les convives, riches et modestes, visiblement « tradis » ou nous. » Car à la différence de certaines paroisses traditionalistes, ce jour-là sont venus de simples habitants, désireux de profiter de leur jour férié auteur de bonnes sœurs qu’on nous dit très appréciées au Noirmont.

Tandis que nous regardons une voiture s’enliser dans un terrain de foot détrempé, l’aumônier fond sur nous comme un officier sur une recrue qui aurait commis un impair : « Je tenais à vous saluer, Monsieur, avant que vous partiez », nous dit-il grand sourire, ignorant tout des raisons de notre visite. Lui encore si pénétré par le sacré, il y a encore quelques heures, le voilà qui se penche alors pour prendre en charge une animation pour enfant impliquant un lapin. Polyvalence admirable pour cet homme de Dieu.

Il est temps pour nous de quitter une authentique contre-société, dont les usages traditionnels finiront peut-être par l’emporter sur un désir de « faire moderne » qui, lui, vieillit de plus en plus mal au sein de l’Église.

La Maison du Cœur Eucharistique accueille les personnes et les familles désireuses de découvrir leur vie dans son hôtellerie : https://adoratrices.icrss.org/fr/maisons/cotes

Commentaire : un désir d’unité

Depuis deux ans, Le Peuple s’est donné pour ligne directrice de soutenir et défendre tous ceux qui, à leur niveau, s’engagent pour faire vivre et transmettre les traditions de notre civilisation. Peu importe la foi des acteurs concernés – ou l’absence de foi, d’ailleurs – il s’agit de montrer que notre patrimoine est riche, protéiforme, et mérite lui aussi d’être protégé face au rouleau compresseur de la McDonaldisation du monde.

Avec leur attachement à un rite pluriséculaire, les catholiques dits « traditionnalistes » sont porteurs d’une singularité qui leur vaut une solide dose d’hostilité. Pour vous en convaincre, cherchez un article qui leur soit favorable dans les médias, y compris catholiques… Les exceptions seront rares. C’est bien dommage : malgré le déclin des langues dites « mortes », voici en effet des gens qui défendent l’usage d’un latin qui ne laisse pas entrer les bruits du monde dans la liturgie. Quel délice, même en simple visiteur, de passer une ou deux heures loin de la vulgarité, du bruit et des indignations en vogue. Mais dans ce petit monde, ce sont aussi des gestes, des attitudes et des usages qui nous rappellent au souvenir d’un moment où notre civilisation ne flanchait pas, pas encore blessée en son cœur. Soutenir les uns n’est pas abaisser les autres. Dans les églises réformées, évangéliques ou catholiques « modernes » aussi, des hommes et des femmes s’engagent pour le bien commun et pour que subsiste autre chose qu’un sentiment de vide civilisationnel. Puissent-ils un jour surmonter les divisions qui minent l’intelligence conservatrice.




Édition 34 – L’ère de la némocratie directe

Chers amis, chers abonnés,

Dans la foulée de notre vidéo sur Nemo (4,7K vues), il était assez clair que le phénomène de l’Eurovision allait colorer notre nouvelle édition. Mais nous avons voulu vous proposer bien plus que cela.

Bonne découverte à tous et, pour nos anciens clients en ligne sur la plateforme partager.io, n’oubliez pas : vos abonnements n’étant plus automatiquement reconduits, il est temps de passer dans notre nouveau système

Consultez la nouvelle édition numérique




L’observatoire du progrès // mai 2024

Au Nemo du Père

Impossible de débuter cette rétrospective sans évoquer notre Martine à nous, le Biennois Nemo. Au milieu d’une avalanche de papiers hagiographiques à fait rougir Mao, une brève parue samedi 18 dans Le Journal du Jura a retenu toute notre attention. Elle annonçait que le Temple allemand de la ville du chanteur accueillerait « une célébration ouverte à toutes et à tous » et « en lien avec les personnes LGBTQIA+ » pour la Pentecôte. Mieux, une réinterprétation de son tube « The Code » était même annoncée sur les orgues de l’église. Noble projet qui appelle toutefois quelques questions : une célébration chrétienne n’est-elle pas par nature « ouverte à toutes et à tous » ? Mais aussi : que signifie ce « en lien » avec les personnes X ou Y si caractéristique de la langue de buis bénit ? Notre hypothèse : absolument rien, si ce n’est que ces gens sont très gentils et tiennent à le faire savoir. Quitte à bientôt prier devant des églises vidées au Nemo du Père, du Fils et du Saint-Esprit. 

Respirer, dormir, payer

En avril, notre humble revue vous sensibilisait à l’œuvre épatante de la CSS, assurance-maladie très désireuse de nous apprendre à faire des gâteaux, des smoothies verts aux légumes et des tours en poney avec nos gosses. Qu’il nous soit permis de lui présenter nos excuses : sa petite crise de paternalisme n’était encore rien à côté de ce que nous a proposé Helsana dans la foulée : « Dormons suffisamment » proclame une affiche actuellement dans les rues, tandis qu’une autre nous ordonne « Respirons mieux ». Et l’on finit par penser que, décidément, avec de si bons maîtres disposés à nous dominer de A à Z, on a bien de la chance de ne pas avoir trop de champs de coton par chez nous. 

Réalisé sans trucage.
Là non plus.

Petit enfant entre amis

« On fonctionne comme n’importe quels autres parents. » Ça, c’est ce qu’Alexis et Delphine ont tenu à expliquer au Parisien à propos de leur projet de « coparentalité » ? Quésaco ? Pour résumer, voilà un duo – lui gay, elle hétéro – qui a poussé la bravoure jusqu’à faire un bébé ensemble, vivre ensemble, tout en n’entretenant aucune relation amoureuse. Un couple d’amis sans vie sexuelle avec un petit truc à quatre pattes qui crie et qui pleure au milieu du salon, en somme. Jusqu’à peu on appelait ça une famille.

Placide Vicious

Que les amoureux du hockey sur glace nous pardonnent : voilà un sport assurément sympathique, mais dont le simple béotien a parfois de la peine à comprendre les coutumes. Un débat lors de l’émission Forum, dimanche 19 mai, avait toutefois de quoi fasciner même le plus rétif à la trinité glace – bière – « de veau ». On y apprenait qu’un jeune joueur très fort du Canada, Connor Bedard, fait polémique à cause de sa manie de ne guère faire le pitre après ses buts. « La non-célébration est irrespectueuse », devait déplorer un ancien joueur devenu commentateur. Voilà bien une phrase qui mérite d’être écrite une deuxième fois : « La non-célébration est irrespectueuse ». Et l’on imagine les goulags du futur, où les personnes réservées seront transformées en zeks (ndlr les déportés du régime soviétique) pour absence de troubles à l’ordre public.

Absurdité pour touxtes

Le changement climatique « impacte » particulièrement les personnes LGBTIQ+. Voici l’un des thèmes de la campagne de la journée de lutte contre toutes les « phobies » habituelles proposé le 17 mai dernier par Genève, « ville durable pour touxtes ». Et on ne va même plus chercher de chute à ces quelques lignes, tant il semble impensable de pouvoir chuter plus bas.

Un dernier tour de coronapiste 

On l’avait presque oubliée, cette pandémie qui avait poussé tout le monde à bosser moins dur, apprendre à faire du pain et engraisser sur le canapé pour soigner son cardio. La voilà qui se rappelle à nous avec un 1erprix décerné à Lausanne par Pro Vélo Suisse dans la catégorie « aménagements ». Cette distinction, dotée de 5000 CHF, récompense les 7,5 km de voies cyclables mises en place durant la crise sanitaire, glorieusement nommées « coronapistes » par la Capitale olympique. Alors on les voit d’ici, les esprits chagrins et autres amoureux de la bagnole qui relèveront que, décidément, cette sale grippe nous aura fait du mal jusqu’au bout. Mais nous préférons positiver : ça devait faire un paquet de temps que la Ville n’avait pas récupéré un contribuable. Sans doute que la municipale Florence Germond, membre fondatrice et présidente de Pro Vélo  Lausanne de 2001 à 2010, a su apprécier la chose à sa juste valeur en venant chercher son prix.




Nemo Erectus

Il a brisé le code, jure-t-il avec sa chanson. Ni homme, ni femme – puisqu’il est « iel » – citoyen du monde installé dans la terrifiante ville de Berlin, le chanteur Nemo est le nouveau visage de la Suisse qui gagne. Hourra ! Flonflons ! Nous ne savons plus comment payer l’assurance-maladie et le moindre passage au magasin nous coûte un rein mais un Conchita Wurst imberbe a gagné un concours criard, vulgaire et exhibitionniste ! Comment pourrait-on échapper à l’enthousiasme général ! Qui saurait refuser le nouveau totalitarisme festif ?

Voyez-vous, messieurs-dames (on profite tant que ce n’est pas encore pénal d’écrire cela), sur l’Île aux enfants qui constitue notre réalité quotidienne, peut-être que même un Federer présentait encore trop d’aspérités. Son désir de vaincre, sa sale manie de gagner beaucoup d’argent et de le planquer, voilà qui ne jouait plus. Aussi sommes-nous très heureux aujourd’hui d’enterrer l’ancienne idole, dont la marque de chaussure n’est pas extraordinaire paraît-il. Oui, il nous fallait un nouveau capitaine : ce sera Nemo (son vrai prénom, qui signifie « personne » en latin). 

En vente sur le site de l’artiste, ce T-shirt peut-être pas si ironique.

Notre nouveau capitaine

Pour plusieurs générations, Nemo était d’abord un personnage génial et tourmenté dans le Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne. Un homme qui avait un passé douloureux et donc une destinée. Puis Disney en a fait un poisson handicapé. Son ultime avatar, un Biennois qui porte des jupes, a désormais pour mission de nous guider loin des rivages de la binarité des sexes, loin de la conflictualité, loin, en somme, de la négativité inhérente à la marche de l’histoire humaine. « Moi, j’ai traversé l’enfer et j’en suis revenu pour me remettre sur les rails », chante le petit frère du peuple, pourtant né dans un certain confort.

Ce qui devrait étonner, chez le gagnant de l’Eurovision, ce sont moins les questions de genre dont il est le symbole que son étrange mélange de régression infantile complète et de passion pour la loi. Parce qu’il a gagné un spectacle en chantant dans la langue du McMonde, voici en effet un garçon de 24 ans qui veut mettre la société au pas et dire ses quatre vérités au Conseil fédéral : oui, il y cinq ou six ans, tout le monde pouvait encore se marrer quand un type barbu disait « Mais je ne suis pas un homme, Monsieur », à la télé. Aujourd’hui, tout cela a bien changé : la catégorie « non-binaire » doit entrer dans le cadre légal et nul ne saurait contester la reconnaissance étatique d’une projection de soi partagée par tel ou tel individu. En quelques siècles, nous voilà passés du « je pense donc je suis » de Descartes au « je ressens donc la société doit promulguer de nouvelles lois » de Nemo. Que ce rebellocrate gentillet se tourne vers l’État à peine son concours remporté est à ce titre riche d’enseignements.

Les gardes roses de la révolution

Désormais, Nemo est bien plus qu’un artiste, par ailleurs fort talentueux : il est le parfait khmer rose d’une révolution sucrée. Marius Diserens, élu Vert nyonnais, ne s’y trompe d’ailleurs pas en affirmant chez Blick : « En conférence de presse, lorsque Nemo a affirmé que la première personne qu’iel appellerait serait Beat Jans, iel a fait un geste politique puissant. » Et l’on imagine la pointe d’amertume chez cet autre non-binaire, dont l’hyperactivité médiatique n’a pas entrainé d’élection au Conseil national. Peut-être aurait-il fallu apprendre à chanter ?

On a pu lire, çà et là, que Nemo bousculait les codes, comme un Martin Luther King des temps modernes. Rien ne saurait être plus faux : avec son rejet de la maturation psychologique, avec son refus de toutes les frontières (entre les sexes, les pays et entre l’adulte et l’enfant), il incarne à peu près tous les conformismes de l’époque. 

Nemo n’a pas brisé le code. Il vient de nous l’imposer.
Nous sommes entrés, avec lui, dans l’ère du Nemo erectus 

Notre vidéo sur le phénomène :




Après l’Eurovision, résister au nouveau catéchisme

Après de longs jours de matraquage médiatico-politique, il est temps de nous pencher sur le phénomène Nemo et ses sbires.




Oskar Freysinger : « Jamais le monde n’a basculé dans le totalitarisme – certes « mou » – en si peu de temps »

  • Oskar Freysinger, vous signez peut-être le livre le plus politiquement incorrect de l’année avec Animalia. Pourquoi avoir choisi une fable animalière pour décrire la bêtise contemporaine ?

Parce que les animaux, dans leur infinie sagesse, ne risquent pas de me faire subir un « shit storm » mâtiné d’indignation. Les animaux ont leur dignité, eux. Blague à part, comme c’était le cas pour Ésope, La Fontaine, Ionesco et Orwell (« dans « animal farm »), les animaux sont un vecteur de mise en abîme. La deuxième mise en abîme est assurée par le rire. Conjointement, la fable et le rire tirent le lecteur de la torpeur de l’illusion référentielle collective dont les médias officiels lui battent et rebattent les oreilles jusqu’à le rendre sourd. En prenant distance, il est forcé de se remettre en question par l’effet de miroir auquel le texte le soumet. 

  • Si certains dénoncent le « grand remplacement », vous dénoncez quant à vous le « grand chambardement » dans la première moitié de l’ouvrage. De quoi s’agit-il ?

Il s’agit ni plus ni moins que la description délirante et hilarante d’un monde qui devient fou parce que certains « sauveurs » autoproclamés prétendent vouloir le rendre parfait. Il ne saurait y avoir le moindre écart, la moindre fantaisie dans ce « Gestell » (dispositif) déshumanisé postulé par le philosophe Heidegger. Dans notre monde et la jungle du livre, les êtres n’ont plus que le choix entre le bien et le bon, le vertueux et l’intègre, le gentil et l’aimable, des non-choix dictés par des pharisiens et des tartuffes qui ont ouvert la chasse aux mauvais sujets pour tromper l’ennui qu’ils s’inspirent eux-mêmes.

Le « livre premier » intitulé dégénérescence, décrit la descente aux enfers, forcément collective, le « livre second », intitulé régénérescence, va mettre en scène quatre animaux cabossés par la vie – des individus s’assumant, donc – pour esquisser une voie de salut. Au contraire des dystopies d’Orwell et Huxley, la mienne n’est pas désespérante. Au contraire, elle est hilarante et se termine plutôt bien.   

  • WEF, vegans, LGBTQIA+, partisans d’Exit… Vous n’épargnez personne. Est-ce que vous vous sentez aigri ?

Que voulez-vous, j’ai tenté d’être équitable dans la distribution de mes « bontés ». Mais si j’étais aigri, j’aurais écrit un texte revanchard, moralisateur et indigné. Or, j’ai choisi de décrire une décadence joyeuse, fofolle et grotesque. Je me suis fendu la malle tout au long de l’écriture. Pour le style, j’ai été inspiré par ma lecture du moment, « l’homme sans qualités » de Robert Musil, à mes yeux le plus grand roman de langue allemande jamais écrit, qui traite de la lente déchéance de l’empire austro-hongrois avant la première guerre mondiale avec ses psychoses, ses faux-semblants, ses petites traîtrises, son hypocrisie et sa vacuité. Quant au déclencheur de mon écriture, ce fut une phrase de Dürrenmatt qui m’a profondément marqué. Elle postule qu’une histoire n’est vraiment finie que lorsqu’elle a trouvé la pire fin possible. Il ajoute que la pire des fins que puisse prendre une histoire, c’est de basculer dans le grotesque.

« Sans l’occident et sa politique désastreuse au Moyen-Orient et au Maghreb l’islamisme serait resté embryonnaire. »

Oskar Freysinger

  • Avec seulement deux pages à leur sujet, les islamistes (représentés par un dromadaire) s’en tirent plutôt bien avec vous, pour une fois…

Depuis que les USA se sont avérés être (avec les Saoudiens) les bailleurs de fonds principaux de l’État islamique, qu’ils ont initialement formé et soutenu Bin Laden et qu’Israël fut l’un des soutiens financiers majeurs du Hamas (par l’intermédiaire du Qatar) pour tuer dans l’œuf la solution de deux états par la division de l’autorité palestinienne, je me dis que l’islamisme n’est que l’idiot utile de l’histoire. Deux pages suffisent pour en esquisser les limites. Sans l’occident et sa politique désastreuse au Moyen-Orient et au Maghreb l’islamisme serait resté embryonnaire. Désormais, il est l’alibi parfait pour toute sorte de forfaitures, d’invasions, de massacres et de lois liberticides (anti-terroristes). Rien de tel qu’un ennemi taillé à la hache pour faire peur au citoyen qui préfèrera toujours la sécurité à la liberté. Depuis que l’islamisme a cédé la place à l’intégrisme qui préfère le combat du ventre fécond au combat des tripes à l’air, les Russes l’ont remplacé en tant qu’ennemi idéal à haïr sans modération. 

  • En page 82, vous écrivez : « Les derniers hommes honnêtes sont les prétendus complotistes, les asociaux, les négationnistes et les emmerdeurs. » Vous recherchez les procès ?

À mes yeux, une personne qui dit oui à tout ne peut être honnête. Soit elle manque de courage, soit elle veut plaire à tout le monde, soit encore elle a été lobotomisée. Qui a fait avancer l’histoire humaine ? Qu’est-ce que des gens comme Socrate, le Christ, Spinoza, Galilée, Voltaire, Victor Hugo et Zola ont en commun ? Ils ont osé dire non. Or, ce refus fut le point de départ d’un bouleversement dans l’esprit des gens qui transforma profondément et durablement la société humaine. À tous, on leur fit le procès. J’en conclus que si « Animalia » devait me valoir un procès, je serais en bonne compagnie.

  • On a parfois l’impression que vous faites du Covid la matrice de toutes les absurdités modernes, dans votre récit. N’est-ce pas un peu exagéré ?

Vous verrez que les historiens du futur ne parleront pas d’une césure civilisationnelle de l’an 2000, mais de l’an 2020 ! Jamais dans l’histoire humaine, un tel mouvement de panique planétaire assorti de mesures liberticides n’a eu lieu. Jamais le monde n’a basculé dans le totalitarisme – certes « mou » – en si peu de temps. Puis s’ensuivit, coup sur coup, l’hystérie climatique, la sanctionnite aigüe contre la Russie et l’aplatissement de Gaza. Résultat : la ruine financière, intellectuelle et morale de l’occident s’est révélée au grand jour et accélérée de telle sorte que les citoyens se sentent fragilisés, abandonnés et insécurisés au point d’accepter la gestion bureaucratique planétaire que les « buveurs d’âme du mont Kibo » dans mon livre, et les « Davosiens du WEF », de l’OMS et du Deep State américain dans la réalité, proposent en remède comme ils l’ont fait avec les vaccins Covid. Ils commencent déjà à mettre au goût du jour le virus H1N1 et trouveront autre chose s’il s’avère insatisfaisant à légitimer leur prise de contrôle absolu.

  • Vers la fin du livre, on peut lire : « Quand le monde est fou, seul le ridicule fait sens. » Est-ce qu’il ne faudrait pas, au contraire, redonner à nos société un sens de la dignité ?

Qu’y a-t-il de plus digne que d’oser rire à la face hideuse d’un pouvoir dévoyé ? Le rire et l’humour le déstabilisent et fragilisent son univers carcéral spirituel et matériel. Le pouvoir veut et doit être pris au sérieux s’il entend durer. Narcissique et mythomane, il n’a que sa carapace bardée de pointes acérées pour se défendre. L’autodérision lui est interdite et le rire est son pire ennemi. On peut trancher la gorge des gens, les torturer, s’ils parviennent à rire devant leur bourreau, ils font preuve de la plus grande des libertés. La dignité, elle, est noble en soi, mais elle ne peut rien contre celui qui n’en a pas. La dignité bâtit des temples dans l’invisible, le rire est une arme concrète qui fait vaciller les trônes dans le monde réel. J’ai voué toute ma vie aux lettres parce que je suis convaincu que le verbe finit toujours par triompher de la force brute. 

  • Achevé en 2021, votre roman sort chez Selena Éditions, une maison française, trois ans plus tard. Est-ce que cela signifie que personne n’a eu le courage de vous publier en Suisse ?

J’ai effectivement envoyé mon manuscrit à plusieurs dizaines d’éditeurs de tout bord. Les bien-pensants, voyant mon nom, faisaient la moue et trouvaient mille excuses formelles pour ne pas me publier. Les éditeurs de droite, quoiqu’admiratifs du texte (« c’est un ovni littéraire », « c’est La Fontaine ayant fumé du crack » et j’en passe) eurent au moins l’honnêteté d’avouer que le risque était trop grand et qu’ils ne voulaient pas mettre en péril leur maison d’édition. C’est finalement une femme, Aleksandra Sokolov des éditions Selena, qui fit preuve d’un courage et d’une détermination hors du commun et, faisant abstraction de mon passé, des cris d’orfraie outrés des bienpensants et du caractère explosif de mon texte, décida de le publier afin « d’être digne de sa vocation d’éditrice ». Je lui voue une admiration sans bornes. Voilà quelqu’un qui n’a pas besoin de transplantation « pour en avoir ».

L’autre sortie de Freysinger aux éditions Selena. Plus apaisée…

  • En même temps qu’Animalia, vous sortez un autre livre : il s’agit d’un récit, L’Oreille aveugle, livré avec une réédition du Nez dans le soleil. Vous vouliez montrer aussi un visage plus apaisé ? 

L’idée vient de mon éditrice. Lui ayant envoyé la vingtaine d’œuvres que j’ai fait publier depuis plus de deux décennies, elle a été subjuguée par la grande variété de styles et la diversité de mes écrits. Elle a voulu montrer, par cette double-publication, deux types d’écriture totalement différents quoiqu’issus de la même plume. Pierre-Yves Luyet, sourd-muet de naissance, menacé de cécité totale, autiste (asperger) et souffrant de problèmes d’équilibre a commencé à voyager par le vaste monde dès le moment où les médecins lui ont annoncé son inéluctable cécité. Son histoire a été relatée dans une émission de la TSR : le voyage aveugle. 

C’est une histoire qui démontre que le sort peut bien s’acharner sur certaines personnes, elles trouveront toujours un moyen pour ne pas désespérer et même s’épanouir malgré les difficultés.

L’autre histoire, un monologue court, fleure bon le terroir valaisan, les vignes, les bisses et les pâturages entre le serpentement scintillant du Rhône et les arêtes enneigées mordillant le bleu du ciel.

Les deux textes se complètent parfaitement en raison de la démarche opposée des deux protagonistes principaux : L’un, le multi-handicapé prisonnier de son « bocal » trouvera la liberté par le mouvement et la découverte de lointaines contrées, l’autre, Vital Héritier dit « pépé », vigneron valaisan à l’ancienne enraciné dans sa terre natale, va attirer le vaste monde à lui en renaturant le bisse de Lentine pour le transformer en un jardin botanique luxuriant. Il n’y a pas de voie tracée vers le bonheur. C’est chacun la sienne.  

En librairie dès le 17 mai 2024 en France et dans tous les pays francophones.
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Pour découvrir les raisons qui ont poussé son éditrice à sortir Animalia, ainsi que notre chronique du livre, merci de vous connecter ou de prendre un abonnement.

Le témoignage de l’éditrice, Aleksandra Sokolov

j’ai été d’abord convaincue par les qualités littéraires d’Oskar Freysinger qui est un personnage d’une multipotentialté extraordinaire dans bien des domaines de créations et j’ai aimé Animalia car c’est le monde dans lequel nous vivons même si il est évidemment exagéré dans les extrêmes… nous n’en sommes toutefois pas si loin… 

J’ai toujours défendu l’œuvre littéraire même des auteurs les plus enviés ou détestés, mais avec un talent indéniable ! J’ai publié les oeuvres d’un grand expert en avant-garde russe, Andréi Nakov, aujourd’hui décédé et auquel le Centre Pompidou rend hommage ce mercredi. Ses publications m’ont valu des menaces de mort mais je suis encore là…

Je pense que le métier d’éditeur et d’être un « passeur » de savoir et d’opinions… je n’ai aucune prédispositions, ni politique ni culturelle mais je pense qu’il faut mettre en avant les gens qui le méritent.

L’édition est devenue une passion et ne me permet pas de vivre depuis plusieurs années mais j’équilibre et je publie en toute liberté ce qui me paraît intéressant de mettre en avant. Néanmoins, il est difficile de se frayer un chemin dans les médias en tant que petite structure d’édition ! Il faut garder espoir ! C’est mon chemin de vie…

Notre chronique

Avec Animalia, Oskar Freysinger nous propose dystopie dans la ligne de Orwell et Huxley, mais postmoderne et souvent drôle. Achevé en juin 2021, le livre est fortement marqué par l’épisode du Covid et par les restrictions de liberté qui s’étaient alors abattues sur la population durant la pandémie. 

Pour autant, dans un récit saturé de jeux de mots grivois et d’allusions vachardes, il arrive régulièrement à l’auteur de toucher à l’intemporel avec ses histoires de bestioles. Ainsi, dans la jungle égalitaire et dystopique où se déroule l’action surviennent des personnages évoquant tantôt le Rebelle de Jünger, tantôt le Zarathoustra de Nietzsche, quand ce n’est pas le moraliste chrétien. Dans le fond, la fresque d’Oskar Freysinger semble dirigée vers un but central : nous apprendre à « rétro-développer » (comme il l’écrit en page 238) des réflexes naturels que nous aurions perdus sous un certain totalitarisme suave et maternant.

On peut juger la méthode parfois « populiste », pour ceux qui tiennent ce mot pour un reproche, parfois un peu « bourrine » pour les autres, mais reste une certitude : il y a une joie certaine à voir le vieux lion envoyer paître tous ceux qui, misant sur notre instinct grégaire, nous croient plus bêtes que nous le sommes. 




Une université à la Hamas

Au milieu des années 2000, alors que j’étais étudiant à l’Université de Lausanne, une affichette avait attiré mon attention. Un mouvement qui réunissait des étudiant.e.x.s et des assistant.e.x.s encore injustement dépourvus de « x » à l’époque – sans doute le Groupe Regards Critiques – avait invité un porte-parole du Hezbollah à donner une conférence à la gloire de la lutte armée. J’étais jeune, mais j’avais déjà l’esprit étroit et méchant. Aussi m’étais-je étonné qu’un cadre si progressiste, où le cervelas et l’humour étaient bannis, déroule le tapis rouge à un mouvement paramilitaire islamiste. Surprenant programme que l’amitié entre les peuples au nom d’une haine commune d’Israël. Mais je n’avais rien dit.

Sans doute avais-je eu raison car certaines choses ne souffraient déjà plus la contradiction. Lorsque j’étais au gymnase, par exemple, mes congénères et moi avions été vivement encouragés à défiler dans la rue en criant « Bush, Sharon, c’est vous les terroristes » tandis que les États-Unis tentaient d’exporter leur modèle de société en Irak et en Afghanistan. Bush était certainement un sale type, Sharon aussi, mais défiler avec des gens était au-dessus de mes forces et j’étais parti acheter Muscle et Fitness ainsi que Flex, dans l’espoir de développer mes deltoïdes postérieurs. Quinze ans plus tard, je sais que j’aurais réagi de même, même si on ne trouve malheureusement plus Flex en kiosque, lors des méga-manifestations pour le climat. A la sympathie que peut susciter en moi une cause répondra toujours la détestation plus forte de l’abruti capable de crier des slogans dans un mégaphone.

Une moraline à géométrie variable

Depuis quelques jours, des jeunes gens occupent l’université où j’ai découvert Saint Thomas d’Aquin, Nietzsche et Péguy. Ils dénoncent une occupation, mais pas la leur. On les laisse faire, même si leur colère peut surprendre. Où étaient ces belles âmes, ces derniers mois, tandis que les Arméniens fuyaient le Haut-Karabakh ? Pas assez exotiques ? Trop banalement chrétiens ? Quid de la situation des Ouïghours ? Enfin, que diraient ces gens si un autre groupe de manifestants occupait un bâtiment universitaire pour demander le retour des otages du Hamas ? 

« From the river to the sea » entonnent les manifestants à la fin de cette vidéo partagée par le président du PS Vaudois.

Nous sommes Suisses, et comme pays neutre, nous n’avons pas à tolérer que les lieux d’études que nous payons avec nos impôts se transforment en université d’été (ou plutôt de printemps) du Hamas, de solidaritéS ou d’adorateurs du monstre du spaghetti volant. 

S’agit-il de fermer les yeux sur un désastre humanitaire ? Certes non, mais on se demande bien combien de vies seront sauvées par les opportunistes qui portent un keffieh depuis cinq jours, comme ils déguisaient naguère en guérilléros de la décroissance. Il est temps que nos lieux de savoir retrouvent leur vocation, qui n’est pas de servir de tremplin à des carrières médiatiques. Il est temps que nous formions de nouveau des élites capables d’apporter un peu du génie suisse dans ce monde.

Oui, osons parler du « génie suisse » ! Lorsque mon pays n’avait pas encore renoncé à sa destinée, ce terme désignait bien des choses, dont une tradition de « bons offices » rendue possible par notre neutralité. Si l’on n’y prend pas garde, ce terme n’évoquera bientôt plus que le rappeur non-binaire Nemo qui doit nous représenter à l’Eurovison,