Pourquoi mange-t-on trop, trop peu, ou de manière compulsive ? Dans son dernier livre, la philosophe, analyste et hypnothérapeute Sara Stevan part des troubles alimentaires pour explorer des souffrances beaucoup plus profondes. Identité, famille, réseaux sociaux, body positivisme, crise de la masculinité : à travers les récits de ses patients, elle livre aussi une réflexion particulièrement stimulante sur les fragilités de notre époque. Nous sommes particulièrement heureux de partager avec vous cet entretien très riche.
Votre livre est basé sur des récits de thérapie anonymisés. Certains patients ont-ils été surpris de se retrouver dans un tel ouvrage après coup ?
Toutes les personnes dont je raconte une partie du parcours thérapeutique étaient informées de ma démarche et ont accepté que leur histoire puisse inspirer cet ouvrage. Sur le plan éthique, il était très important pour moi de ne pas raconter la vie de mes patients, mais de construire des récits cliniques inspirés de leur parcours thérapeutique, profondément anonymisés. Toutes les précautions nécessaires ont été prises pour garantir leur confidentialité : les prénoms, les professions, les lieux d’origine ainsi que de nombreux éléments biographiques ont été modifiés, de sorte qu’il est impossible de reconnaître les personnes concernées. Mon propre parcours thérapeutique figure également dans l’ouvrage, sous une forme anonymisée

10 histoires de combat de thérapie et de guérison
Editions FAVRE, mai 2026
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Souvent, vos patients viennent vous voir pour régler un problème apparemment simple, par exemple une tendance à manger compulsivement des biscuits, et repartent avec une réflexion beaucoup plus large sur leur histoire personnelle et leur environnement familial. N’y a-t-il pas parfois une forme de vertige face à une telle démarche ?
Vu de l’extérieur, il peut effectivement y avoir une forme de vertige, on peut se demander comment une personne venue consulter pour une faim émotionnelle, par exemple une envie irrépressible de manger certains aliments, en arrive à explorer son histoire familiale, ses relations et, plus profondément encore, son identité.
Mais de l’intérieur, c’est souvent l’inverse qui se produit. Lorsque cette compréhension émerge, elle est vécue comme un profond soulagement, une évidence. La thérapie permet de mettre des mots sur une vérité intérieure inconfortable qui faisait pression depuis longtemps et qui trouvait parfois une forme de soulagement dans le symptôme alimentaire qui ne surgissent jamais dans le vide, ni par hasard.
À mes yeux, une thérapie a précisément vocation à élargir le regard que l’on porte sur soi-même. Lorsqu’elle va suffisamment en profondeur, la thérapie ouvre un espace intérieur plus vaste. Cette amplitude pourrait sembler vertigineuse vue de l’extérieur, mais lorsqu’elle se construit progressivement, au rythme du patient, elle ne produit pas de vertige : elle produit de l’ancrage. Plus la compréhension de soi s’élargit, plus on se sent légitime, et plus les fondations intérieures deviennent solides. Il y a, dans cette idée, une forme de vertige… mais un vertige passionnant, n’est-ce pas ?
À vous lire, les troubles alimentaires semblent souvent être le symptôme d’autre chose : conflits familiaux, difficultés identitaires, manque d’enracinement, absence de limites. Faut-il arrêter de considérer ces troubles uniquement comme des problèmes alimentaires?
Absolument. À mes yeux, un trouble alimentaire n’est jamais seulement un problème d’alimentation. Bien sûr, il s’exprime à travers la nourriture, mais il parle souvent d’autre chose : d’une souffrance, d’un conflit psychique, d’une difficulté à exister, à se séparer, à trouver sa place ou à réguler ses émotions. Si l’on ne s’intéresse qu’à l’alimentation, on risque de passer à côté de la véritable fonction du symptôme qui est de nous avertir que quelque chose ne va pas, s’est déséquilibrée.
C’est particulièrement vrai chez les personnes souffrant de boulimie nerveuse ou de troubles hyperphagiques. Elles savent généralement très bien ce qu’il faudrait manger… et qu’il faudrait manger moins ! Leur difficulté n’est pas nutritionnelle, mais psychique. Au moment de la crise, elles sont submergées par une pulsion qui dépasse leur volonté : un simple plan alimentaire ne suffit donc pas.
Il en va de même pour l’anorexie. Ce n’est pas l’aliment qui est refusé, mais ce que manger représente inconsciemment. Ne pas manger permet parfois de garder le contrôle, de faire le vide à l’intérieur ou de tenir à distance une angoisse ou une dépression plus profondes. À mes yeux, la conquête du sens de ces souffrances est l’une des clés qui permet au symptôme de ne plus avoir besoin d’exister.
Je dis souvent que, dans bien des cas, ce n’est pas le trouble alimentaire qu’il faut traiter en premier, mais l’existence de la personne. Lorsqu’elle retrouve progressivement un équilibre intérieur, le symptôme recule et peut parfois même disparaître complètement. Mais il faut un peu de temps.
Les limites ne sont pas des obstacles à la liberté ; elles en sont la condition.
À plusieurs reprises, vous allez sans crainte à rebours de certaines idées dominantes. On peut penser au besoin de « racines » que vous valorisez, à votre critique du body positivisme ou encore à l’influence que vous accordez à « l’affaiblissement des appuis symboliques ». Pensez-vous que certaines évolutions de la modernité nous ont rendus plus fragiles ?
Oui, je le pense. Notre époque est particulièrement propice au développement des troubles qui reposent sur des problématiques dites « des limites » ou des « états limites ». Les troubles alimentaires en sont une illustration : ils témoignent souvent d’une difficulté dans la constitution des limites du Moi. Les difficultés à ressentir la faim, la satiété ou une juste mesure dans l’alimentation ne parlent pas seulement de nourriture ; elles révèlent des limites psychiques et relationnelles plus profondes.
Ces limites ne se construisent pas contre les liens, mais grâce à eux. Elles naissent très tôt dans la qualité des relations que l’enfant tisse avec ses parents, mais aussi à travers un lien souvent sous-estimé : celui qui unit le couple parental. Cette relation constitue son premier paysage psychique. Lorsque les rôles sont stables et les repères symboliques suffisamment solides, l’enfant construit progressivement ses propres frontières intérieures. À l’inverse, lorsque les rôles sont inversés, confus ou dysfonctionnels, il prend souvent sur lui des responsabilités psychiques qui ne devraient pas être les siennes : protéger un parent, maintenir la paix familiale ou porter des conflits qui le dépassent.
Dans ma pratique, je constate que beaucoup de personnes souffrant de troubles alimentaires portent précisément des émotions, des conflits ou des souffrances qui ne leur appartiennent pas. La nourriture devient alors le langage d’autre chose. La boulimie peut exprimer la difficulté à ne pas se laisser envahir, tandis que l’anorexie peut représenter une tentative radicale de ne plus rien laisser entrer. Dans les deux cas, le symptôme traduit une difficulté à habiter son corps, ses émotions et son existence.

Pour répondre directement à votre question, nous vivons aujourd’hui dans une société qui valorise l’autonomie, la liberté individuelle et l’effacement des contraintes. Les transformations familiales et culturelles qui en découlent modifient inévitablement la manière dont se construisent les liens, et donc les limites psychiques. J’ai parfois le sentiment que nous sous-estimons l’importance de ces liens dans la construction du psychisme. En thérapie, la personne refait précisément l’expérience de relations plus sécurisantes qui lui permettent de reconstruire progressivement ses limites internes. Les limites ne sont pas des obstacles à la liberté ; elles en sont la condition.
Vous faites largement appel à la philosophie pour éclairer le malaise de vos patients. La philosophie peut-elle encore jouer aujourd’hui un rôle que remplissait autrefois la religion ?
Je ne pense pas que la philosophie remplace la religion. La religion répond à des questions de foi et de transcendance qui lui sont propres. En revanche, dans une société où beaucoup de personnes ne se reconnaissent plus dans une tradition religieuse, je crois que la philosophie retrouve une fonction essentielle qu’elle partageait déjà avec la religion : aider l’être humain à donner du sens à son existence, à sa souffrance et à sa manière de vivre.
C’est précisément dans ce sens qu’elle nourrit ma pratique. Non pas parce que la philosophie soignerait à elle seule : elle ne soigne pas. Elle n’a pas le pouvoir de guérir par la simple transmission d’un savoir, pas plus qu’une croyance ne suffit à faire disparaître un trouble alimentaire. Ce qu’elle apporte, c’est une posture : une manière de penser qui cherche le sens de ce que vit une personne plutôt que de réduire son symptôme à un simple comportement.
Je crois d’ailleurs que les défis psychiques de notre époque invitent à dépasser l’opposition entre philosophie et psychologie. La souffrance existentielle, les dépressions, les troubles identitaires ou alimentaires interrogent autant le sens de l’existence que le fonctionnement psychique. À mes yeux, la psychologie ne peut donc plus avancer seule. Elle gagnerait à renouer avec ses racines philosophiques. La psychanalyse est déjà née de ce dialogue, et même des approches plus contemporaines, comme les thérapies cognitivo-comportementales, prolongent souvent, sans toujours le dire, des intuitions développées par les philosophes antiques, notamment les Stoïciens.
Peut-être est-ce là une forme nouvelle de religare, au sens étymologique du terme : non pas une nouvelle religion fondée sur une croyance commune, mais une alliance entre la philosophie et la psychologie autour d’un même objectif, celui d’aider l’être humain à mieux comprendre ce qu’il vit, à retrouver une cohérence intérieure et à redevenir sujet de son existence.
Un élément qui revient d’un patient à l’autre est la pression du regard extérieur, décuplée par les réseaux sociaux. N’y a-t-il pas un paradoxe à constater que certaines « libérations » sociétales nous ont rendus plus dépendants encore du regard de l’autre ?
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