Ce que j’ai vu à la CICAD

United States Holocaust Memorial Museum/cicad.ch

Pendant plusieurs années, j’ai été un relais médiatique de la CICAD, l’organisation romande de lutte contre l’antisémitisme. J’ai connu ses méthodes, ses réseaux, ses réflexes, mais aussi certaines des ambiguïtés qui l’ont longtemps accompagnée. Aujourd’hui, alors qu’une polémique secoue la Suisse romande, je peux témoigner de ce que j’ai vu.
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Une simple recherche « Raphaël Pomey » + « CICAD » + « 20 Minutes » permet encore de retrouver certains de ces articles. Souvent, tout partait d’un coup de fil de Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de l’organisation. Il me signalait tel élu, tel dessinateur, tel militant, soupçonné d’avoir franchi la ligne rouge, dans un domaine où l’antisémitisme et l’antisionisme étaient très largement traités comme une seule et même chose.

Pour le jeune journaliste que j’étais, ces tuyaux avaient une valeur évidente. Ils permettaient de sortir des sujets originaux, polémiques, presque toujours bons à prendre en conférence de rédaction. Puis, un jour, la mécanique s’est grippée. Et la source s’est tarie.

Aux racines de cette collaboration

Comment la machine s’était mise en marche au départ, il serait difficile de le dire précisément. Ce qui est certain, en revanche, c’est que je faisais partie de ces quelques journalistes dont les opinions, disons, n’étaient pas exactement celles du consensus ambiant. Cela devait correspondre, d’une manière ou d’une autre, à certaines attentes de l’organisation, qui passait volontiers par moi. Je n’étais pas le seul. Lors de galas ou d’expositions organisés par la CICAD, j’ai vu d’autres confrères – dont je tairai le nom – entretenir des relations du même type. Mais pour ma part, j’étais en première ligne, d’abord au Matin Bleu, puis surtout à 20 Minutes, où j’ai sans doute le plus utilisé les informations que l’on me donnait.

De cette période, quelques images restent particulièrement fortes dans ma mémoire.

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Il y a notamment ce voyage scolaire à Auschwitz, auquel j’ai participé avec l’organisation, autour de 2009 ou 2010. J’en ai tiré plus tard un chapitre de roman, dans un texte écrit à chaud, beaucoup plus brutal que ce que je pourrais écrire aujourd’hui. Mais les faits, eux, n’ont pas changé.

Ce qui m’avait frappé, c’était une série de décalages. Tout était pensé pour produire un choc : la période de l’année, en novembre, le froid, la mise en condition, les discours. Pourtant, je n’ai pas vu de jeunes perdre pied. Certains étaient touchés, bien sûr, mais beaucoup restaient à distance, attentifs sans être spécialement bouleversés. Il y avait là un premier écart, assez net, entre ce que l’on cherchait à provoquer et ce qui se produisait réellement. 

Attention, je ne plaide en tout cas pas pour l’arrêt de ce type de voyages, tout comme je crois que nos enfants doivent encore lire Primo Levi (ou Soljenitsyne dans un autre registre) en classe. Je dis simplement qu’une certaine « fabrique de l’émotion » tourne aujourd’hui à vide.

Et puis il y avait ces détails, presque anodins, mais qui disent beaucoup. Je me souviens très bien du moment où, dans l’aéroport, alors que nous étions en route pour ce qui devait être une journée « extrêmement éprouvante », certains accompagnants s’étaient arrêtés devant des affiches de montres de luxe pour en commenter les modèles, les marques, les prix. La discussion était légère, presque enthousiaste. Rien de scandaleux en soi, évidemment. Mais le contraste avec le discours ambiant sur la gravité de ce que nous allions vivre m’avait frappé. Il y avait là une forme de dissonance, peut-être même de cynisme involontaire qui ne pouvait que frapper un reporter encore assez modeste.

Je me souviens aussi d’un autre épisode, plus frontal. Au début de la visite, une guide avait consacré un temps important à un espace d’Auschwitz I marqué par la mort de nombreuses victimes polonaises catholiques. Cela avait visiblement agacé un organisateur, qui avait fait comprendre, en substance, que ce n’était pas l’objet du voyage. Comme si la mémoire devait rester compartimentée, comme si l’évocation d’autres victimes venait, d’une certaine manière, perturber le récit attendu. Chose inquiétante : je me souviens de propos de même nature dans le cadre de la rédaction d’un article sur le témoignage d’un déporté homosexuel. Aujourd’hui, je pense que cette tendance, plus ou moins consciente, à hiérarchiser les victimes est l’un des leviers essentiels de tout ce débat. Il faut toutefois relever que, depuis des années, la CICAD a su montrer un intérêt marqué pour d’autres drames de l’histoire, notamment la guerre au Rwanda.

Une rencontre marquante

Mais ce sont surtout les rencontres individuelles qui laissent des traces. Durant ce voyage, j’avais sympathisé avec un homme d’origine hongroise, aujourd’hui décédé, qui avait lui-même été déporté dans sa jeunesse. Il était reconnaissant à l’organisation de lui permettre de témoigner, notamment dans les écoles, et de faire vivre une mémoire essentielle. Mais déjà – et cela remonte à plus de quinze ans – il exprimait des réserves sur certaines méthodes, qu’il jugeait trop « françaises », c’est-à-dire trop dures, trop frontales dans la manière de porter le débat.

Je me souviens aussi d’une scène très simple. Dans le bus, il avait sorti des sandwiches dans lesquels se trouvait ce qui ressemblait à du jambon, m’en proposant un. Je lui avais demandé, un peu surpris : « Mais tu es juif, non ? » Il avait répondu calmement : « Tu sais, quand tu as eu faim comme moi, tu ne t’attardes plus sur ce genre de règles. » Puis, en désignant certains membres du groupe, il avait ajouté : « Pour eux, je ne serais même pas considéré comme un juif. » Cette phrase m’a marqué.

Avec le temps, ces expériences m’ont aussi conduit dans des cercles plus mondains. Grâce à mes bons services, j’ai été invité à des galas, des soirées, des événements organisés par la CICAD. Là aussi, certaines images restent. Je me souviens d’un jeune politicien genevois très en vue que l’on voyait, quelques minutes avant une prise de parole, fumer en discutant légèrement avec de jeunes invitées, manifestement surtout content d’être là, de bien manger, de profiter du moment. Puis, presque sans transition, le même élu montait sur scène pour livrer un plaidoyer vibrant contre l’antisémitisme. Ce contraste, sans être scandaleux en soi, m’avait déniaisé. Il révélait un décalage entre les postures et les motivations, et, pour dire vrai, avait conduit à une forme de désenchantement.

Faut-il en conclure que cet engagement serait partout insincère ? Non. Pour avoir bien fréquenté Johanne Gurfinkiel, je pense qu’il existe chez lui un désir réel et sincère de lutter contre l’oubli. Et cette lutte me paraît indispensable, à mesure que la mémoire s’éloigne et se dilue. Mais cette sincérité n’empêche pas certains excès.

Je me souviens très clairement d’une discussion au sujet des juifs antisionistes, notamment issus de milieux ultra-orthodoxes, au cours de laquelle ils avaient été qualifiés, je cite, de « juifs de merde ». Comme s’il n’existait qu’une seule manière légitime d’être juif. Ce type de propos m’avait marqué, et avec le recul, je constate qu’il s’inscrit dans un style qui tend à polariser un combat qui devrait, au contraire, rassembler. 

La rupture

Rétrospectivement, deux éléments ont marqué ma prise de distance avec la CICAD.

Le premier est presque ironique. Aujourd’hui, je vois l’organisation qualifiée de « controversée » dans certains médias. Or, ce même terme, la CICAD m’avait précisément reproché de l’utiliser à propos de la « quenelle », ce geste popularisé au milieu des années 2010 par Dieudonné. L’organisation tenait à imposer un cadrage clair : ce geste devait être qualifié d’antisémite, sans nuance. De mon côté, je parlais d’un geste « controversé », non pour l’excuser, mais pour rendre compte d’une réalité : certains de ceux qui l’utilisaient ne se revendiquaient pas explicitement antisémites, même si leur posture pouvait être « problématique », comme on dit aujourd’hui. Le refus d’adopter ce vocabulaire, et le fait de m’en tenir à une neutralité stricte durant la vague Soral/Dieudonné, a créé une première fracture.

Postée sur Facebook, cette photo (floutée par nous) est à l’origine d’une question de droit délicate, et d’une rupture.

Le second élément est lié à une affaire que j’avais couverte à l’époque : celle d’un enseignant ayant tenu une plaisanterie particulièrement déplacée lors d’une visite à Auschwitz. Il s’était fait prendre en photo avec un paquet de nouilles « nasi goreng », entre autres gestes parfaitement stupides. Cette mise en scène lui avait fait perdre son boulot dans l’enseignement public, puis dans le privé – une fois que des parents avaient découvert le cadavre dans le placard. L’épisode posait, à mes yeux, une question essentielle : celle de la sanction et de ses limites dans le temps. Devait-on, pour une faute grave mais isolée, exclure définitivement quelqu’un de son métier ? J’avais défendu l’idée, simple, qu’une société devait aussi laisser une place au pardon. Cette position m’avait valu des remarques claires : dans ce type de cas, il ne devait pas y avoir de retour possible. C’est à partir de là que la distance s’est définitivement installée.

Le problème du style

La tension principale, aujourd’hui, n’a finalement guère changé. Elle tient d’abord aux méthodes, à un style parfois très offensif, parfois virulent, qui tend à personnaliser les affrontements. Elle tient aussi à une ligne constante selon laquelle l’antisionisme constituerait, dans la plupart des cas, une forme contemporaine d’antisémitisme.

Pour ma part, je pense que l’antisémitisme au sens classique en est un moteur fréquent. Mais je crois aussi que certaines critiques peuvent aussi s’exprimer de bonne foi, notamment lorsqu’elles portent sur la manière dont ce projet politique s’est déployé jusqu’à aujourd’hui, sur les questions de droit, sur la violence. Refuser un examen au cas par cas de ces registres entretient une confusion qui finit par affaiblir le débat. On peut être un sioniste « de fait », c’est-à-dire reconnaître aux Israéliens le droit de vivre en sécurité sur leur terre, tout en jetant un regard critique sur les conditions de naissance de leur État. C’est également vrai pour les États-Unis, par exemple. 

Dans ce contexte, le choix de la CICAD de ne pas commenter la politique israélienne, au motif que ce n’est pas son rôle, pose question. Non pas qu’elle doive se transformer en analyste géopolitique, mais parce que certaines réalités nourrissent, qu’on le veuille ou non, des sentiments problématiques, notamment chez les jeunes. Refuser d’aborder cette dimension, c’est laisser prospérer ce que l’on prétend combattre. C’est, à mon sens, ce qui contribue aujourd’hui à fragiliser sa crédibilité alors que les débats font rage à propos de la guerre au Proche-Orient.

Il reste une mémoire à faire vivre

Pour autant, le bilan ne saurait être univoque. J’ai vu des choses qui m’ont choqué, entendu des propos extrêmes, observé des méthodes de pression discutables. Mais j’ai aussi vu un engagement réel, une volonté de transmission, et un travail de mémoire indispensable.

Je crois à l’unicité de la Shoah. Je crois qu’il y a une mémoire particulière à faire vivre. Et je crains que l’antisémitisme ne prenne aujourd’hui des formes nouvelles, parfois masquées derrière d’autres discours, comme une forme d’anarchisme dévoyé. 

À ce titre, je ne pense pas que la CICAD doive disparaître. Mais je pense qu’elle doit évoluer. Assumer certaines critiques, y compris lorsqu’elles touchent à des réalités contemporaines, et peut-être adopter un visage moins frontal, moins porté sur l’attaque ad personam, sans rien céder sur le fond. Nous avons récemment vu, dans l’affaire des « barbouilleurs » des Brandons de Payerne, que certaines postures vindicatives[1] produisaient l’inverse de l’effet escompté. 

Être ferme sur les principes n’interdit pas d’être juste dans les méthodes. Et de faire les choses « à la Suisse ».


[1] https://www.laliberte.ch/articles/regions/broye/injustement-condamnes-pour-certains-les-barbouilleurs-recoivent-un-large-soutien-aux-brandons-1310133

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