Monsieur l’ancien conseiller fédéral,
J’ai lu avec intérêt votre entretien paru mercredi 29 juillet dans les colonnes du Temps. Lorsqu’une personne a exercé d’aussi hautes fonctions que les vôtres, j’ai naturellement tendance à quitter les rivages partisans pour puiser à la précieuse source de son expérience. Car voyez-vous, je suis de ceux qui estiment que le principe de la neutralité mérite d’être défini plus clairement dans notre Constitution, tant il me semble malmené depuis quelques années.
N’allez pas y chercher de ma part une sympathie pour tel ou tel belligérant, mais simplement la fidélité à des principes. Si la Suisse est encore neutre, il me semble en effet inconvenant qu’elle déroule le tapis rouge à un président en guerre et pas à l’autre, qu’elle organise des conférences pour la paix unilatérales ou qu’elle participe à des exercices militaires aux côtés de soldats engagés dans un conflit, et en tenue militaire. Elle fait, hélas, tout cela depuis quelques années, à tel point qu’elle n’est souvent plus considérée aujourd’hui comme un partenaire diplomatique crédible sur certains enjeux.
Le mythe du « mythe commode »
Dans votre entretien, vos mots sont forts lorsque vous attaquez l’illusion qui, selon vous, pousse à croire que c’est la neutralité qui nous a protégés depuis la Deuxième Guerre mondiale, et non notre réarmement vers la fin du conflit, l’épuisement militaire de l’Allemagne ou, tout simplement, la chance. C’est, dites-vous, surtout le « pragmatisme qui nous a sauvés », et non l’idée d’un pays qui ne prend pas parti dans les conflits qui ne le concernent pas directement. Plus fort encore, vous présentez la neutralité comme « un mythe commode », au sujet duquel notre pays n’aurait d’ailleurs pas toujours été « irréprochable ».
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Permettez-moi toutefois une question : et si le véritable mythe commode était justement celui qui consiste à croire que notre neutralité n’aurait jamais réellement compté ? Pourquoi faudrait-il opposer neutralité, armée, diplomatie ou pragmatisme, alors que l’histoire de notre pays montre plutôt qu’ils se sont longtemps complétés ?
Reste que nous avons au moins un point d’accord : oui, la Suisse n’a pas toujours été irréprochable dans la manière dont elle a traduit sa neutralité en actes, et particulièrement ces derniers temps. Mais si justement cette dernière est tordue dans tous les sens, pourquoi ne pas lui donner, dans notre Constitution, des contours plus clairs, tout en laissant une marge d’action à nos autorités sur les plans militaire, économique ou diplomatique, comme le prévoit précisément le projet sur lequel nous voterons en septembre ?
Il y a dans votre raisonnement une chose que je ne comprends pas : partant du constat qu’un principe est appliqué de façon imparfaite, vous en faites un argument contre le principe lui-même. Suivant cette logique, notre société devrait en venir à considérer le vol comme une chose normale parce que des gens font sauter des bancomats à Ballaigues.
Un débat artificiel
Vous affirmez également que la neutralité n’est pas notre meilleur bouclier et que seule une armée crédible peut protéger le pays. Là encore, le débat que vous créez est largement artificiel. Les initiants ne proposent pas de remplacer l’armée par la neutralité, à moins que le GSsA ait fait son nid chez Pro Suisse – mais alors je n’en ai pas été averti. Ils défendent les deux. Une Suisse militairement crédible et politiquement neutre n’est pas une contradiction ; il me semble que c’est même la doctrine qui a largement façonné notre sécurité durant des décennies. La neutralité n’a jamais dispensé la Suisse d’être prête au combat ; elle lui a simplement indiqué pour quoi cette force devait être employée.
Mais ce qui m’a le plus surpris dans votre argumentation est ailleurs : vous dites que la neutralité ne saurait constituer un élément central de l’identité des Suisses, tant nous y voyons tous « quelque chose de complètement différent ». Fort bien, mais par quoi la remplacer dans le cœur d’une population qui rappelle pourtant régulièrement son attachement à ce positionnement reconnu loin à la ronde ? Par le « pragmatisme » que vous mettez tant en avant, comme s’il ne pouvait d’ailleurs pas cohabiter avec le non-alignement ? Le pragmatisme est une méthode ; il n’a jamais été un idéal. Laissez-moi en tout cas vous dire, cher Monsieur Schmid, que peu de gens seront prêts à se sacrifier sur cet autel.

Je peux comprendre que l’on juge l’initiative inutile, voire limitante, même si tel n’est pas mon avis. Mais ce que je peine davantage à comprendre, c’est la virulence avec laquelle vous vous opposez non pas seulement au projet sur lequel nous allons voter, mais au principe lui-même. Comme conseiller fédéral, en charge de la défense qui plus est, vous avez eu le lourd privilège de veiller au maintien de l’indépendance et de la neutralité de la Suisse. Cette mission ne sort pas de nulle part : les constituants de 1848 l’avaient déjà inscrite dans notre Loi fondamentale, et ceux de 1874 comme de 1999 ont jugé bon de la conserver.
Le débat de septembre ne consiste donc pas à faire entrer la neutralité dans la Constitution : elle y figure depuis près de deux siècles. Il consiste à déterminer si ce principe mérite d’être défini plus clairement, afin d’éviter qu’il ne devienne une notion à géométrie variable, tour à tour « active », « coopérative », « dynamique », « participative » ou toute autre qualification que les circonstances politiques du moment jugeront opportune.
Que vous sortiez aujourd’hui du bois pour nous dire que cette dernière ne signifie plus grand-chose depuis un siècle me laisse un profond sentiment de malaise. Car les principes existent précisément pour résister aux circonstances. Sans quoi ils ne sont plus des principes, mais de simples habitudes.
Avec mes salutations respectueuses,
Raphaël Pomey
Pour aller plus loin: Notre hommage à la figure du général Guisan.

