Expérience faite en librairie, quand on se saisit d’un ouvrage de poésie (il est rare qu’il fasse 400 pages et celui de Stéphane Berney ne fait pas exception), on se dit que c’est extrêmement mince, léger, et qu’il est particulièrement agréable au toucher, ce papier souvent peu ordinaire choisi pour ce genre littéraire. C’est volontaire. On signifie par-là que la « chose », le recueil, le mot, la page, tout compte. A l’inverse des sommes imprimées sur papier-bible, romans policiers, Fantasy ou ouvrages historiques au kilomètre, dévorés et oubliés à la tonne, qu’on imagine brûler très efficacement en dégageant d’épaisses fumées sous les cieux de Fahrenheit 451, à quoi bon brûler un recueil de poésie, se surprend-ton à penser, si mince qu’on peine à le maintenir sous son aisselle ? On le perdrait sans même s’en rendre compte. Il suffirait d’une poche crevée.
C’est que l’épigraphe d’Anselme Kiefer choisi par Stéphane Berney nous fait rêver de flammes: « Je crains que la Beauté qui réside dans l’art devienne cendre une fois remontée au niveau du discours. » Et pourtant précisément, quand la greffe prend sur le lecteur, ce qui se passe est digne d’un incendie, on appelait autrefois cela le « feu intérieur ».
C’est le cas du recueil de Stéphane Berney « Des plaines de désirs inondées jusqu’aux chevilles ». Paru chez Bernard Campiche Editeur, sous la double direction éditoriale du fondateur et de son futur repreneur, Arthur Billerey, lui-même poète de son état.
Soyons clair, la poésie fait sans doute partie des croyances dites « de luxe ». Elle demande disponibilité intérieure, temps, mais aussi subsidiairement de ne pas crever de faim, de ne pas avoir tout autre chose à faire, la vaisselle par exemple. En est-on si sûr ? Lorsqu’une personne chante juste on le reconnaît, c’est une évidence, un bel événement.
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Ne pas prendre sa vessie pour une lanterne
S’il est lyrique, Stéphane Berney l’est comme la vie doit parfois l’être, ni plus ni moins. Et surtout il sait s’arrêter. Une mobylette, un comptoir, une raie du cul viennent à point nommé empêcher le marbre de se prendre pour du marbre de Carrare.
La Vie / A plus d’un tour/ Dans son sac / Tu proposes / D’enfourcher une mobylette / Et de le lu arracher / Je suis d’avis / De tenter le corps à corps / Et de lui faire les poches
Berney réussit de manière très singulière, avec des capacités qu’il n’a probablement pas héritées de son métier de communicant (ndlr. l’ancien journaliste est actuellement membre de l’état-major des CFF), à produire ce que la formule de Djian décrit admirablement comme une poésie « douce-amère, taillée dans du marbre ». On ne saurait dire mieux sinon que ce marbre est chez lui émouvant et quotidien.
Kundera appelait kitsch ce moment où l’émotion commence à s’applaudir elle-même. Tant mieux, Berney sait dégonfler les baudruches et toucher des moments d’une grande intimité, définitivement.
Au revoir / Et surtout / Laissez bien/ Le pot de confiture entamé/ la porte entrebaillée / La lumière allumée / L’eau couler / Le gaz ouvert
Et lorsqu’on parle d’un amour qui se défait, d’un amour tout à fait postmoderne mais déjà plus tout à fait contemporain parce qu’il serait conjugal, familial : un homme, une femme, des enfants peut-être, une séparation, de la mélancolie, la pensée de la mort, on se dit mais voyons, mon ami cela est très daté. Et pourtant…
T’embrasser / Pour remettre / La tristesse à plus tard/ Lorsque les chemins / pavés d’envie / Auront été dégagés
Alors quoi ? Impossible, la poésie ? Pas vraiment. On l’a dit pourtant, Adorno aussi, tout le monde. Elle n’existerait pas. Peut-être parce qu’elle se dérobe dès qu’on veut lui assigner une fonction. La poésie fuit souvent la politique, le sociétal, elle fuit les responsabilités de la polis, de la cité, comme son archétype moderne, Arthur Rimbaud, fuyant Charleville. Courir après des sensations lexicales sur des « semelles de vent » ou se retirer dans l’enjeu purement textuel, des haïkus sans queue ni tête résonnant tels des cloches de monastère ? Cependant Il y a là aussi des exceptions comme Maurice Chappaz et son combat pour le Valais. Alors quoi ?
De la poésie plein les poches
Il y a des poésies qu’on prend avec soi pour la marche, vade-mecum qu’on mâche en route dans le train-train des voyages quotidiens, nourritures terrestres en condensés dont la dégustation provoque clartés, épiphanies, comme celles de Berney.
Il y a la poésie de bistrots, de zinc, de montagne, de lit défaits, il y a des poésie de toutes sortes, pour tous les goûts. Mais elles ont à chaque fois quelque chose au centre, de vivant. Sentiment. Colère. Peur. Désir. Drôlerie. Exorcisme. Peu importe le nom. La forme seule ne suffit pas et l’énergie seule non plus. À un moment donné, les deux doivent faire le boulot.
Il plantait son nez / Dans les étoiles / Comme on vautre / Ses manches / Sur un comptoir / Maculé de miettes / Les soirs de houle / Une fois debout / Il en transportera / Quelques unes / Dans les coins obscurs / De sa vie
Ce que la poésie offre de plus précieux, c’est la surprise de nos sens démultipliés horizontalement, verticalement et pour ainsi dire instantanément. Ce que la prose déroule en dix pages, cent pages, quand l’auteur, plume à la main, attend patiemment son lecteur au coin du bois et que celui-ci passe enfin devant lui (façon de parler), la poésie l’atteint en une phrase, un coup de poing, trois vers, une seul image.
Prenons l’aube de vitesse / Jusqu’à l’océan / Capturer deux ou trois gros nuages-chats / Encore endormis / Des trainards / Ivres vent du soir
Ainsi lorsque Berney écrit « dans ce pays friand d’odeurs tressées en colliers », qu’y voyez-vous ? La Pologne, la Chine, un pays qui n’existe pas, un souvenir à lui dont je ne veux rien savoir. Peu importe, c’est le mien. S’il fallait retrouver derrière chaque image le petit événement biographique qui l’a produite, autant réclamer ses notes de frais.
On peut le dire autrement. Ce qui est nous est offert en une forme condensée, ce ne sont non pas des infinités de significations possibles (ne soyons pas prétentieux ) mais suffisamment pour assouvir notre soif de lecteur, qui ne consiste certainement pas à traduire la poésie dans d’autres mots, en voyeur objectif, dans les mots-morts du quotidien, mais d’y être suffisamment infidèle quitte à rechercher son désir ailleurs, en dilettante, dans d’autres cultures ou dans notre propre vie.
C’est un jeu de cache-cache paradoxal : on ne cache pas une phrase en prose, on dit ce qu’on dit. « Je crains que la Beauté qui réside dans l’art devienne cendre une fois remontée au niveau du discours ». Il suffit donc de la laisser (la poésie) où elle se trouve. Et s’il elle devait un jour remonter à la surface ou que quelqu’un devait marcher dessus avec des « sabots de cendre », on la reconnaîtrait quand même.

