Il y a d’abord les faits, sinistres, qui peuvent pousser quiconque à nourrir une antipathie durable pour l’ex-journaliste désormais délégué au numérique du Département des institutions et du numérique à Genève. Puisque tout le monde se plaît à les tartiner, nous ne nous y attarderons guère : entre 2012 et 2013, notre homme a gravement déconné avec son ex-compagne, au point d’être condamné à de la prison quelques années plus tard.
Dans l’ancienne conception de la vie en société, les choses auraient pu s’arrêter à peu près là. Le droit avait parlé, l’homme avait été condamné, la peine avait été purgée. On pouvait continuer à le trouver détestable, refuser de faire schmolitz avec lui ou considérer que certains comportements disent quelque chose de profond sur un individu. Mais la société, elle, avait réglé ses comptes. C’était même, au fond, l’une des fonctions assez pratiques de la justice : fixer une peine et, une fois celle-ci exécutée, permettre à chacun de passer à autre chose. Autrefois, une société encore irriguée par des principes chrétiens ne permettait pas tout, mais elle savait encore pardonner.
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Et puis vint le progrès. Ce dernier, évidemment, croit beaucoup à la réinsertion professionnelle et le répète avec gourmandise, mais il a ses limites. Car une peine judiciaire peut bien prendre fin ; la peine morale, elle, ne connaît ni terme, ni prescription, ni même véritable critère permettant de savoir quand elle a été accomplie. Après le juge viennent désormais les examinateurs de conscience. Et pour ces derniers, peu importe que le nouveau délégué soit aujourd’hui marqué à gauche, ou même qu’il ait écrit un livre qui évoquait d’ailleurs le droit à l’oubli numérique. Il s’agit de l’attaquer jusque sur ses compétences au nom du droit des femmes – quitte à négliger qu’il en a une, de femme, qui subit sans doute elle aussi les conséquences de cette violente exposition publique.
Mardi 18 août, un article de Blick tend le micro à tout ce qui se fait de mieux dans le domaine inquisitorial, à Genève. Des leaders syndicaux aux militants de gauche, en passant par la fascinante figure d’une juriste à la permanence féministe We Can Dance iT. « Mauvais signaux » envoyés aux victimes, nécessité de rendre publiques les « considérations éthiques » ayant mené à la nomination, appel à « engager une réflexion transparente » sur les critères d’engagement à ce type de postes : tout l’arsenal moral de l’empire du Bien est mobilisé contre un homme qui a refait sa vie et dont le seul tort actuel consiste à avoir obtenu un poste intéressant. Que l’État, tenu par un cadre légal contraignant, ne puisse guère répondre est d’ailleurs très pratique : cela permettra aux adversaires de Carole-Anne Kast, conseillère d’Etat, de dénoncer l’opacité des procédures tout en se drapant dans les oripeaux de la quête héroïque de la vérité. Avec des mots très doucereux, tous ceux que Philippe Muray appelait les matons de Panurge proposent dans le fond une chose extraordinairement dure : interdire durablement certains emplois à des gens qui ont déjà exécuté leur peine, y compris quand ils ont nettoyé leur casier judiciaire.
Dans le monde moderne, personne ne doit pouvoir naître de nouveau.
Du zéro à l’infini en passant par Mathilde Mottet
Et l’éternelle Mathilde Mottet de se distinguer tout particulièrement. En bon curé d’Ars de la moraline ambiante, l’ex-coprésidente des femmes socialistes demande si notre homme « a fait un mea culpa sincère ». Car voyez-vous, « avoir purgé une peine ne suffit pas forcément à montrer qu’on a compris ce qu’on a fait », selon elle. Encore faut-il administrer la preuve de sa conversion.
Notre monde, dans le fond, est devenu une gigantesque secte : il ne suffit plus d’avoir subi la sanction prévue par le droit ; il faut manifester extérieurement son adhésion aux valeurs collectives. Et, évidemment, quelqu’un devra bien décider si le repentir est suffisamment « sincère » – idéalement les activistes des causes qui ne se discutent pas. Le juge avait seulement à établir des faits et à prononcer une peine. Le nouveau directeur de conscience se donne une tâche autrement plus ambitieuse : sonder les reins et les cœurs.
Un autre aspect mérite quelque attention pour comprendre la religion sans pardon qui se déploie : la notion de « signal » envoyé aux victimes. Le terme de « victime » est d’ailleurs majoritairement employé sans précision de l’infraction qu’elles ont subie, comme si « victime » était devenu un statut permanent, auquel viennent même se greffer les « minorités de genre », dont on peine à comprendre ce qu’elles viennent faire dans notre affaire.
Le mot « signal » revient également à plusieurs reprises dans l’article de Blick. L’acte administratif n’est donc plus seulement évalué selon ses conséquences concrètes ou la compétence du candidat : il devient un message symbolique adressé à la société entière. Embaucher quelqu’un, c’est désormais dire quelque chose. Ne pas l’embaucher aussi. Toute décision devient parabole, toute nomination profession de foi.
L’impossible pardon
Mais la juriste Camille Cantone nous permet d’entrevoir l’étape suivante. Selon elle, il faudrait désormais « définir dans quelles circonstances une personne condamnée pour ce type de faits peut ou non exercer certaines responsabilités ». Voilà qui devient beaucoup plus intéressant. Il ne s’agit plus seulement de savoir si cet homme devait obtenir ce poste. Il s’agit d’imaginer les catégories de condamnés qui, après avoir refait leur vie, pourraient néanmoins demeurer indignes de certaines fonctions. Reste à inventer le petit pictogramme permettant de les identifier sur LinkedIn.
La condamnation passée du nouveau délégué au numérique doit-elle remettre en cause sa nomination ?
Avant, dans les temps historiques, la justice avait au moins cet avantage sur la religion contemporaine : elle disait combien de temps durait une condamnation. Ici, personne ne le sait plus. Dix ans ? Vingt ans ? Jusqu’au « mea culpa sincère » ? Jusqu’à ce que les associations compétentes délivrent un certificat de bonne compréhension de ses fautes ? Et pour quels emplois ? Qui dressera la liste ? Selon quels critères ?
« En général, les inquisiteurs sont des lâches », avait conclu François Mitterrand vers la fin de sa vie. Ils le sont toujours, mais ils prétendent désormais beaucoup aimer la réinsertion. À condition, bien sûr, que les réinsérés restent sagement à leur place.

