Un ingénieur français installé depuis plus de dix ans en Gruyère affirme avoir été mis en cause pour ses publications sous pseudo sur X (ex-Twitter) et ses convictions « proches de l’UDC » lors d’une audition de naturalisation. Les autorités défendent leur droit d’examiner les prises de position publiques, même lorsque leur caractère pénalement répréhensible n’est pas démontré.
Le monde du Twitter suisse romand, particulièrement dans ses marges conservatrices, est assez restreint. Et parmi les comptes difficilement évitables dans cette niche, un nom revient régulièrement : celui de Reybaz. Un compte tenu sous pseudonyme, qui vaut aujourd’hui quelques tourments à son propriétaire, Bertrand Leroy.
Installé en Suisse depuis 2015, après avoir commencé à y travailler en 2008, cet ingénieur d’origine savoyarde, également passé par des études de philosophie et de théologie, a déposé en 2025 une demande de naturalisation. Une démarche qui l’a conduit à passer deux entretiens, l’un au niveau cantonal, l’autre devant des représentants de sa commune.
Propriétaire d’un appartement à Marsens, dans le canton de Fribourg, Bertrand Leroy est aujourd’hui particulièrement ébranlé, comme il l’a fait savoir sur X dès le 24 septembre. Car si son premier entretien, au mois d’août 2026, devant les représentants du canton de Fribourg, s’est déroulé conformément à ses attentes, non sans quelques appréhensions, le second, organisé ce même 24 septembre devant la commission communale des naturalisations de Marsens, a rapidement tourné au vinaigre. Du moins selon son récit.
Lors de cette audition, Bertrand Leroy a découvert que les membres de la commission connaissaient son activité sur X. Une surprise d’autant plus désagréable qu’il affirme n’avoir jamais été interrogé sur ses publications lors de son précédent entretien avec les autorités cantonales.
Selon son récit, la commission lui aurait même reproché de « porter atteinte aux valeurs constitutionnelles de la Suisse ». Une publication lui est notamment présentée, dans laquelle il évoque les Suisses comme des « voleurs de fonds et d’argent sale » qui dissimuleraient des cadavres dans leurs montagnes. L’intéressé assure qu’il s’agissait d’une antiphrase, rédigée en réponse à d’autres publications, et déplore que ses propos ironiques aient été appréciés hors de leur contexte.
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Mais ce n’est pas tout. Bertrand Leroy dit avoir aussi eu le sentiment que ses idées politiques et sa religion, pourtant soulignées dans sa lettre de motivation, étaient mises en cause. Dès le lendemain de l’audition, il adresse un courrier à la syndique de Marsens pour dénoncer un entretien qui se serait déroulé dans un « climat de suspicion et de tension ». Le candidat s’y indigne : « J’ai (…) eu le sentiment que mes convictions politiques et ma foi catholique étaient subrepticement mises en cause, alors même que la liberté d’opinion et la liberté de culte sont garanties par la Constitution fédérale. » Il demande notamment la communication du procès-verbal et souhaite savoir si d’autres publications lui sont reprochées.
Des propos pas nécessairement punissables
Le Canton, lors du premier entretien, avait-il déjà connaissance de l’activité du candidat à la naturalisation sur le réseau X ? Interrogée, la Direction des institutions, de l’agriculture et des forêts n’en dira rien : « Nous ne donnons pas d’informations en lien avec un dossier en particulier. » Contactée, la Commune ne nous dira pas davantage qui, de sa commission ou du Canton, a mis le doigt le premier sur les publications de l’intéressé. Mais des deux côtés, un credo assumé : Internet n’est pas une zone soustraite à l’examen d’un dossier de naturalisation.
Comme l’explique le secrétaire communal de Marsens, « dans le cadre d’une procédure de naturalisation, la commune doit s’assurer que le candidat remplit les conditions légales, notamment en matière d’intégration, de respect des valeurs constitutionnelles et de l’ordre public. À ce titre, les prises de position publiques, y compris sur les réseaux sociaux, peuvent constituer des éléments pertinents dans l’appréciation d’un dossier.»

Le Canton, en revanche, va plus loin : il ne se contente pas d’admettre l’examen des publications numériques, mais invoque un texte selon lequel certains propos peuvent conduire à constater une intégration insuffisante, même lorsque leur caractère pénalement répréhensible n’est pas démontré.
Selon ce rapport explicatif d’avril 2026 accompagnant un projet de modification de l’ordonnance sur la nationalité, « les actes de propagande publique qui menacent les intérêts de la démocratie et de l’État de droit peuvent aller à l’encontre des principes dont le respect doit être considéré comme une condition indispensable à une cohabitation harmonieuse entre êtres humains, conformément aux vues sociales et éthiques en vigueur. Il en va de même des propos tenus sur les réseaux sociaux (…). »
Jusqu’ici, rien de très surprenant, mais la suite de l’extrait a de quoi interroger : « Quiconque dénigre publiquement et de manière indifférenciée des minorités, les membres d’une religion ou les personnes ayant une certaine orientation sexuelle contrevient également de manière claire aux valeurs fondamentales de notre société. En présence de telles infractions, la violation des valeurs de la Constitution et, partant, l’insuffisance d’intégration du candidat doivent être admises même si la pertinence de ces infractions sur le plan pénal n’est pas démontrée (ndlr. Nous mettons en évidence) ».
Cette formulation soulève une question délicate : où passe la frontière entre l’appréciation légitime de l’intégration d’un candidat et un jugement idéologique sur des opinions dont le caractère illégal n’a pas été démontré ? Le droit de la naturalisation prévoit certes des exigences distinctes de celles du droit pénal, mais comment garantir que leur application ne dépende pas trop largement de la sensibilité des personnes – parfois de simples citoyens – chargées d’examiner les dossiers ? Surtout, quel encadrement pour délimiter le périmètre des enquêtes si les autorités peuvent retenir des comportements « contraires aux valeurs constitutionnelles » sans même que leur caractère pénalement répréhensible ait été démontré ?
« La naturalisation suisse nécessitant trois décisions distinctes (au niveau communal, au niveau cantonal et au niveau fédéral), chaque autorité contrôle les conditions et mène son enquête », explique le Canton. Et de préciser : « L’encadrement (est) donné par le cadre légal. »
« Un climat de suspicion et de tension »
Reste une autre question, très concrète : comment les autorités ont-elles établi que Reybaz et Bertrand Leroy étaient une même personne ? Le principal intéressé avance une hypothèse. Il soupçonne qu’un autre utilisateur du réseau social ait pu l’identifier grâce à des photographies prises depuis son logement, avant de transmettre ses découvertes aux autorités. Une piste, à ce stade, impossible à confirmer.
L’ingénieur savoyard, qui a rendu publique sa mésaventure sur X dès le 24 septembre, ne cache pas son indignation face à son sentiment d’avoir fait face à un procès de Moscou. Il s’interroge notamment sur le paradoxe d’une procédure au cours de laquelle le respect des valeurs constitutionnelles lui aurait été opposé, alors même que la Constitution suisse garantit la liberté d’opinion et la liberté de conscience. À ses yeux, l’appréciation idéologique de ses convictions « proches de l’UDC » par une commission communale, en l’absence de plainte, relève d’un arbitraire difficilement conciliable avec l’idée qu’il se fait des institutions helvétiques.
Un sentiment d’autant plus amer que sa démarche avait commencé sous le signe d’un enthousiasme sincère. Dans sa lettre de motivation de juin 2025, Bertrand Leroy écrivait : « Je ne me serais installé nulle part ailleurs qu’en Gruyère. Ce pays à la fois pastoral et en plein développement est vraiment aujourd’hui pour moi ma véritable patrie, une terre d’adoption que je remercie et que j’aime. » Avant d’ajouter : « Mes valeurs personnelles sont en accord, je crois, avec les valeurs helvétiques de liberté, d’amour du travail bien fait, d’unité au-delà des différences, de décentralisation des décisions. »
Un peu plus d’un an après cette profession de foi helvétique, c’est au nom des valeurs constitutionnelles de son pays d’adoption que Bertrand Leroy juge avoir injustement été mis en cause. Et, selon son témoignage, jusque dans des convictions religieuses qui avaient précisément contribué à son désir de devenir suisse.
Aucune décision négative n’a, à notre connaissance, encore été rendue dans son dossier. Mais l’audition du 24 septembre a manifestement ébranlé les certitudes de ce candidat qui souhaitait devenir citoyen suisse.

