IKEA comme expérience morale

RP

Ce qu’une visite chez le géant suédois révèle après quinze ans d’abstinence.
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On disait autrefois qu’un jeune couple qui survivait à un passage chez Ikea avait l’assurance de vivre de longs jours de plénitude, a fortiori si la visite avait été agrémentée de la présence d’une belle-mère. « Autrefois » : il faut entendre par-là il y a une quinzaine d’années, tout au plus. Car dans l’intervalle s’est développé quelque chose comme un étrange culte pour la boutique du camarade Kamprad. Oublié, le passé trouble – et surtout particulièrement droitier – de feu le chevalier de l’ordre de Vasa : désormais, il semble à l’observateur non-initié que l’on se rend moins dans l’un de ces terrifiants blocs bleus par intérêt pour l’aménagement que pour vivre une expérience,  à la fois commerciale et vaguement rédemptrice, comme si l’achat lui-même avait été investi d’une fonction morale nouvelle.

2024, le bonheur descend sur la terre avec l’ouvertue du magasin de Riddes (VS)

Notre aventure débute donc à Riddes, à proximité d’un « turbo-giratoire » (dixit l’État du Valais), agrémenté d’un deuxième giratoire construit « afin de minimiser l’impact de l’augmentation du trafic dans la région ». Le magasin jaune et bleu est de toutes les bonnes causes, inclusivité, incitation soft au végétarisme ou amour ostentatoire des gosses, mais un reportage datant de son ouverture en Valais nous rappelle que le monstre a été créé sur un verger, comme un rappel de ce qui se cache toujours derrière l’empire du Bien : un réel qu’on ravale. Les images de ce sujet de 2024 nous montrent aussi les employés ivres de joie, agitant de petits drapeaux, se serrant dans les bras, ravis d’avoir participé à l’événement d’un monde meilleur : un monde où tout est mou comme un hot dog, sans contradiction. Dans cette archive, même la directrice suisse du magasin – dans une tenue qui évoque les adaptations cinématographiques de 1984 – est là pour nous prouver que tout est aujourd’hui résolu : « Point de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose, tous sont égaux », annonçait déjà le prologue du Zarathoustra de Nietzsche. Le reportage de la RTS nous montre même Christophe Darbellay, sac bleu iconique à l’épaule, nous porter la bonne parole assis sur un lit dans lequel il ne se passera jamais rien. Pour les clients en tout cas. La scène évoque moins l’ouverture d’un commerce que l’inauguration d’un ordre nouveau, lumineux et incontestable.

La standardisation comme « inspiration »

Le premier choc survient au moment du parcage, évidemment aisé, devant une grosse affiche de l’enseigne. Dans un tutoiement de rigueur, nous sommes appelés à faire nos achats en ligne « parce que l’inspiration peut frapper à trois heures du matin ». Savoureux paradoxe : ainsi, la soumission à la standardisation la plus absolue se présente comme une voie d’expression de notre « inspiration ». L’artisan qui confectionne ses meubles ? La bonne vieille armoire normande ou le buffet transmis de générations en génération ? Certainement pas inspirés : pas par l’envie de destruction de l’individu qui règne en ces lieux, en tout cas. IKEA n’est du reste pas un cas isolé : juste à côté, un autre monstre, Hornbach, nous incite lui aussi à trouver « ta nuance de couleur ». Le tutoiement comme matrice de la mort des hiérarchies : qui aurait cru qu’une idée de la Révolution française triompherait ici, entre des succursales de magasins allemands et suédois installés en Valais ? Ici, chacun est appelé par son prénom, comme dans ces communautés où l’égalité proclamée dissimule mal la disparition de toute véritable singularité. Même les « Hej ! » omniprésents commencent déjà faire un peu froid dans le dos. 

On regrette de ne pas avoir pris de photos de l’entrée principale : certainement qu’une affiche nous incite à venir « comme nous sommes », à la manière des Églises modernes. Sur la porte tournante, un message adressé aux enfants, avec un petit cœur rouge à la bonne hauteur, leur fait en tout cas savoir que c’est « super » qu’ils soient là. Il n’est jamais trop tôt pour ferrer le poisson. S’ensuivent les longues zones d’exposition, les innombrables mentions de la « family » IKEA, les messages bienveillants sur les WC, les déclarations de responsabilité climatique… Mais une chose fascine : les gens, visiblement, apprécient d’être sur ce site. Ce samedi matin, les personnes présentes ne se plient pas, de mauvaise grâce, à un exercice inévitable. Non, il y a quelque chose comme une religion IKEA dans les airs, une ferveur douce, sans transcendance, mais non moins efficace.

“Ici, la vie prend toute sa saveur.” (RP)

Au cœur de ce culte se trouve l’obsession du rangement. L’idée que l’on peut toujours faire de la place, rationnaliser, rendre plus efficace. Ainsi, même dans la première zone dédiée à l’inspiration – où traditionnellement les choses ne s’achètent pas encore – les cartons, les boîtes et tout ce qui peut servir à supprimer toute espèce de chaos créatif peut déjà être emporté. Comme si au commencement était la volonté de faire disparaître toute forme d’aspérité, tout ce qui pourrait encore donner ses contours à une personne humaine. Il serait bon de connaître les statistiques comparées des incinérations entre les clients d’IKEA et ceux qui ont passé leur vie dans des meubles qui leur ressemblaient. Car ici, tout semble conçu pour que rien ne dépasse, ni les objets, ni les âmes.

Comme Énée regagnant la surface…

Ainsi armé d’inspiration, le client peut désormais passer dans la deuxième zone du magasin, toujours agrémentée de flèches au sol comme un rappel de la discipline douce qui règne en ces lieux. Comme un sinistre rappel des inscriptions ironiques de quelque camp de travail du siècle dernier, on apprend même qu’« ici, la vie prend toute sa saveur ». Il faut réfléchir sérieusement à l’affirmation : selon le magasin, notre raison d’être pourrait se trouver dans des cartons blancs aux noms de Grömsk, Lindkrok ou Kallrym. À quoi bon se préoccuper des fins dernières puisque tout est déjà là, devant nous, dans un halo de joie ? À la volonté d’accéder à la terre promise a succédé une curieuse anthropologie labyrinthique, à la fois scolaire et volontairement déstabilisante. Le client avance, non pas librement, mais correctement.

Avant de retourner de l’autre côté du Styx, impossible de ne pas tenter l’expérience du restaurant. Peut-être parce que nous venons de passer des caisses automatiques 100 % garanties sans être humain (un projet pilote, nous a dit la gentille dame, enthousiaste), il nous faut du tiède, du maternant, du réconcilié. Ce sera un hot dog avec des boulettes de viande, de la moutarde sucrée et des petits oignons frits. La firme ne ment pas en nous prétendant nous « gâter avec (ses) spécialités suédoises ». Oui, quelque chose en nous vient de régresser : peut-être ce que Nietzsche aurait appelé la « volonté de puissance ». Cajolés, guidés, standardisés, nous ne rêvons plus de la grande santé du philosophe allemand, nous ne voulons plus visiter toutes les côtes de quelque « Méditerranée idéale ». Comme Énée regagnant la surface, nous quittons au contraire les lieux sans résistance, rendus à la lumière, dociles, presque reconnaissants. 

Repus et bien propres, heureux de nos achats, nous ne serons plus des Argonautes de l’Idéal. Le commerce s’est transformé en expérience morale : la tragédie commence. 

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