On n’y échappe plus : en période de votations, ou à l’occasion de la moindre élection, tout un pan de la classe politique se plaît à décrire son pays ou sa ville comme un dépotoir à ciel ouvert. Aller acheter son pain deviendrait une expédition périlleuse, des pickpockets nous attendraient à chaque coin de rue, entre des hordes de dealers déchaînés et des islamistes prêts à exploser. Et quand la réalité n’est pas si catastrophique – c’est-à-dire à peu près toujours dans un beau pays qui s’appelle la Suisse – certaines personnes qui se présentent comme conservatrice vont chercher des drames à l’étranger ou des représentations crées à l’IA pour nous avertir : sans eux ou sans succès de leur proposition, voilà ce qui nous arrivera. Comme ils ne fréquentent pas les patinoires où l’on diffuse le football en temps de Mondial, comment verraient-ils que la première communauté musulmane du pays, venue des Balkans, n’est pas toujours effrayée par une bière fraîche, par exemple ? Chez bien des conservateurs, cet éloignement du réel, fatalement, alimente une course à la radicalité politique aux antipodes de l’art politique suisse.
Depuis que Le Peuple existe, combien de fois nous a-t-on par exemple expliqué que nous étions trop optimistes, et que « ce qui est arrivé en France » (on ne prend généralement pas la peine de définir la catastrophe en question) nous arrivera en Suisse, si nous n’y prenons garde. D’une rencontre à l’autre, combien de prophètes de malheur venus de l’étranger nous ont expliqué que notre pays ou notre ville – là même où ils venaient se réfugier ! – courait au néant à cause de gens comme nous.
Et la politesse, bordel !
Drôle de logique : le politicien conservateur 2.0 vient chez l’autre, lui explique que son univers est répugnant et gravement menacé, et demande que l’on vote pour lui pour le sauver. Transposée dans un espace familial, un tel comportement vaudrait une paire de coups de pied au derrière et une ferme injonction à apprendre la politesse.
Qu’il soit de gauche ou de droite, l’acteur politique qui sait davantage ce qu’il combat que ce qu’il aime nous inquiète. Car à la racine de l’engagement qui est le nôtre ne se trouve pas la haine de l’autre ou la peur de la nouveauté, mais la reconnaissance de ce que nous avons reçu en héritage. G.K. Chesterton avait résumé cette disposition d’esprit de manière limpide dans un article du Illustrated London News, en 1910 : « Le vrai soldat ne combat pas parce qu’il déteste ce qui est devant lui, mais parce qu’il aime ce qui est derrière lui. »
Avoir le tempérament conservateur, car il s’agit avant tout d’une disposition d’esprit, ne signifie pas hurler au scandale dès qu’un kebab ouvre près d’un quartier chic. Il signifie que nous cultivons un préjugé positif envers ce qui est venu à nous à travers les siècles. Il signifie que ce qui a résisté à l’épreuve du temps possède en général quelques qualités, sans quoi son succès aurait été éphémère. C’est une attitude d’humilité, car le monde ne commence pas avec nous, et de gratitude pour ce que nous avons en héritage. Bien loin, donc, du procédé consistant à chercher le pire, voire à l’inventer, pour faire mouche dans les urnes.
Depuis quelques éditions, nous avons publié divers textes plus philosophiques, centrés autour de la défense de la petite propriété ou d’un conservatisme plus prudent face aux aspects fondamentalement révolutionnaires du marché, quand on ne protège plus le tissu social. Il est temps, désormais, de rappeler pour quoi nous combattons.
Pourquoi nous combattons
Nous combattons pour que des familles puissent mener une vie ordinaire et décente, sans se faire étrangler chaque année par des patrons d’assurance maladie indécents ou des propriétaires sans scrupule. Nous combattons parce qu’une mère, ou un père, qui peut s’occuper de ses enfants nous semblera toujours plus réjouissant qu’une maman de jour qui ne peut pas s’occuper dignement des siens. Nous combattons pour des paysages que nous aimons, pour des recettes que nous voulons transmettre ou pour un système d’intégration par le travail qui fait la stabilité de la Suisse. Nous combattons parce que nous aimons nos régions, leurs brouillards, leurs ruines, autant que leurs promesses. Nous combattons, enfin, parce que dans son propre pays, nous voulons que ce soit le peuple suisse, et non quelque élu européen inconnu, qui forge ses lois.

On peut contester nos priorités, dont la liste n’est pas exhaustive. Mais le fait important est là : nous combattons pour ce que nous aimons, bien loin du procédé marketing consistant à noircir perpétuellement la feuille pour gratter quelques voix. Votation après votation, le verdict se confirme d’ailleurs : cette manière de faire n’est rien d’autre qu’un repoussoir pour la majorité des citoyens.
Eux qui n’ont pas la chance de pouvoir porter la bonne parole catastrophiste d’une région à l’autre, les gens ordinaires sont naturellement attachés à leur bout de pays et ils ont raison. Alors amis conservateurs, soyez moins globe-trotteurs et davantage rupestres. « Un homme peut avoir vu autant de pays qu’Ulysse sans savoir ce qu’est le patriotisme », écrivait encore Chesterton[1]. Et nous, nous qui sommes enracinés quelque part, nous voulons vivre « à l’instar d’un arbre, avec toute la force de l’univers. »
[1] Hérétiques, trad. Lucien d’Azay, Paris, Climats, 2010 (1905), p.46

