Dégoût et des couleurs

Photo: ville de Lausanne

Dans sa marche triomphale vers le Bien, Lausanne vient de frapper un grand coup avec un nouveau « concept » de marquage au sol. Quelle philosophie se cache derrière ce dispositif « inclusif » ?
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Les plus âgés de nos lecteurs ont peut-être encore connu un temps où la rue représentait un lieu de circulation avec des règles, des conflits et des risques. C’était un temps où les parents, lorsqu’ils se promenaient en compagnie de petits enfants, leur donnaient la main et – dans des temps encore plus reculés – les houspillaient lorsque ces derniers se mettaient en danger. Puis sont venus les temps mauvais, les sols mous sous les toboggans, l’éducation positive et les adeptes de la pédagogie Montessori.

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À Lausanne, la conception de l’urbanisme qui assumait une part de risque inhérente à l’existence appartient bel et bien au passé. Jeudi 23 avril, la directrice des finances et de la mobilité Florence Germond a annoncé une mesure – pardon – un « concept » qui, à coup sûr, améliorera moins les finances que le confort moral de l’Île aux enfants qui sert de capitale au canton de Vaud. L’idée : « un déluge de formes colorées simples, ronds ou triangles, de tailles variées et disposées de manière stratégique ». Le tout se décline en quatre couleurs, « dont une distincte réservée aux espaces strictement piétons. Cette dernière est pensée comme un cheminement recommandé pour les enfants. » Les tronçons supérieurs des avenues de la Sallaz et de Beaumont, situés à proximité immédiate d’une école, ont servi de laboratoire à ciel ouvert pour une première mise en œuvre de ce projet, qui menace désormais de s’étendre à d’autres quartiers. Rien ne saurait résister à l’avènement du Bien.

L’Île aux enfants a perdu Casimir. (Photo Ville de Lausanne)

Nous serons bien guidés

Que la responsable de la mobilité lausannoise cherche à protéger les enfants (dans une zone de rencontre déjà limitée à 20 km/h), nul n’oserait s’en plaindre. L’obsession du risque zéro constituant un commandement majeur de l’époque, le politique se met tout bêtement au diapason. Mais si le « dispositif », décrit comme « ludique, visible et identifiable », mérite qu’on s’y arrête, c’est parce qu’il symbolise deux mouvements de société profonds :

– La métaphore universelle du jeu, tout d’abord. Avec ses formes et ses couleurs vives, le projet lausannois ne se contente pas de faire respecter une règle, tant aux conducteurs qu’aux piétons : il s’agit, dans un univers de pédagogie douce, de contribuer à la disparition de toute conflictualité. À marche forcée, l’usager de l’espace public est ainsi appelé à réintégrer un Jardin d’Éden, un pays sans contradiction d’où il n’aurait jamais dû sortir. On s’étonne d’ailleurs de ne pas avoir lu une injonction à « se réapproprier l’espace public » au cœur de la prose de la municipale socialiste.

– L’infantilisation généralisée : dans les temps historiques, les enfants étaient appelés à apprendre la signalétique urbaine, pour savoir par exemple s’arrêter plus tard à un céder le passage. En communiquant à tous les usagers de la route via des formes enfantines, le progressisme renverse la perspective et donne aux plus petits (aux « plus jeunes d’entre nous », dit le communiqué de la Ville) le signal que c’est leur monde, avec ses valeurs et son insouciance, qui constitue aujourd’hui la matrice du très bien vivre-ensemble. À défaut d’être responsabilisés, nous serons donc guidés.

L’enfant, on l’a compris, s’est transformé en modèle implicite du citoyen. Ici on le guide avec des formes rigolotes, ailleurs on lui interdit de fumer par plaisir d’interdire. Et Saint-Exupéry, victime d’ailleurs exemplaire de la reductio ad infantiam, de nous rappeler sa haine d’une époque « où l’homme devient, sous un totalitarisme universel, bétail doux, poli et tranquille » (Lettre au général X, 1944).

Pour aller plus loin :
Philippe Muray, L’Empire du Bien, Paris, Les Belles Lettres, 1991.

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