Pour une fois, ma commune de résidence, peut-être le plus bel endroit de Suisse, a fait la une de l’actualité. Si, pour vivre heureux, il faut vivre caché, le moins que l’on puisse dire, c’est que, là, c’est raté. À la date à laquelle j’écris (Théophanie, 6 janvier 2026), le bilan s’élève à 40 morts et 116 blessés, dont 83 sont encore hospitalisés.
Nous vivons à l’heure des réseaux faussement dits sociaux, de X à Quora en passant par Reddit, TikTok et Facebook, qui permettent de désinformer plus vite que ne l’aurait jamais rêvé le département compétent du KGB et qui donnent à n’importe quel abruti son quart d’heure de gloire en tenant des propos de café du commerce.
Il me semble qu’en ma double qualité de juriste et d’habitant des lieux, j’ai peut-être quelque chose à dire sur le sujet. Ces pensées vous paraîtront sans doute décousues ; mais j’ai lieu d’espérer que vous y trouverez quelque chose de profitable.
1) La condamnation panurgique des écrans
Loin de moi la volonté de nier que la perte de temps causée par les écrans, et en particulier par TikTok, Instagram et Snapchat, ainsi que la destruction de neurones qui résulte de cette inactivité, sont des problèmes majeurs qui mettent en péril l’avenir des sociétés occidentales.
Il faut cependant raison garder, et j’ai été surpris par une certaine hypocrisie. On a reproché à des jeunes clients du bar « Le Constellation » d’avoir filmé ce qui s’est passé au moment de l’incendie. C’est allé de la condamnation sans nuances d’une jeunesse qui vivrait dans le monde virtuel à des réflexions pessimistes sur la perte de l’instinct de survie et du réflexe de fuite. Certes. Mais se rend-on compte du service que ces consommateurs ont rendu à la vérité et à la justice ? Que saurions-nous de ce qui s’est passé le 1er janvier 2026 à 1 heure 30 du matin sans les photos prises sur des téléphone portable et qui ont été diffusées sur une chaîne française le soir même ? (Leçon qu’un juge d’instruction de Monaco avait déjà donnée dans une affaire où il avait risqué sa vie : si vous habitez dans un pays francophone, la seule certitude que vous puissiez avoir qu’une affaire ne sera pas étouffée ou qu’un magistrat trop curieux ne sera pas éliminé, c’est de balancer tout ce que vous savez à un quotidien parisien ou à une chaîne de télévision parisienne. Je n’aime pas le parisianisme, mais c’est ainsi.)
2) La bureaucratie sauve des vies, ou « la sueur épargne le sang »
En matière bancaire et financière, les autorités de surveillance interviennent toujours trop tard et, après chaque banqueroute, pondent une nouvelle réglementation qui ne servira à rien, parce que l’activité de banquier suppose la confiance et que la confiance ne se décrète pas.
Il n’en va pas de même en matière de santé et de sécurité. Je suis l’homme le plus attaché qui soit à ma liberté individuelle, mais je sais aussi que certaines restrictions de cette liberté sont nécessaires. La vaccination obligatoire a sauvé des millions d’enfants. Il ne me viendrait pas à l’esprit de prendre le volant sans attacher ma ceinture de sécurité, et pourtant cette obligation a été autrefois considérée comme une telle atteinte qu’elle a été victorieusement contestée devant le Tribunal fédéral (ATF 103 IV 192 du 2 septembre 1977).
L’affaire du Constellation nous rappelle que les règles en matière de police des constructions, de sécurité, d’interdiction de vente d’alcool aux mineurs, ne sont pas que le produit de l’imagination débordante de fonctionnaires qui veulent justifier leur existence, mais qu’elles poursuivent une finalité plus qu’honorable. Première constatation : la bureaucratie sauve des vies.
Former son personnel à la sécurité, lui faire connaître les voies d’évacuation, ce n’est pas une perte de temps. Comme le savent tous les militaires occidentaux, « la sueur épargne le sang ».
3) Quelques constations sociologiques et comportementales
Il y a deux points positifs incontestables que l’on peut retenir des événements du 1er janvier :
- Les voisins, les passants, ceux qui ont vu le feu depuis l’extérieur, ont tous eu pour réflexe de se porter au secours des blessés. Le videur de l’établissement est mort dans des circonstances héroïques. La solidarité l’a emporté sur la passivité.
- Les pompiers sont arrivés 2 minutes après le début de l’incendie. Les blessés ont été très vite évacués. L’hôpital du Valais, confronté à un événement exceptionnel, probablement à trois écarts-types au-delà de tout ce qui avait été prévu, a fait face. Les urgences du canton ne se sont pas effondrées face à une catastrophe d’une telle ampleur.

Ceci étant, je me demande ce qu’il restera de la discipline et de la rapidité quand la dernière génération d’hommes à avoir fait le service militaire aura disparu.
Sur le plan sociologique, en revanche, deux points m’inquiètent.
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