Cher Monsieur Poggia,

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J’ai eu, comme vous sans doute, d’excellents professeurs dans ma vie. J’ai pour eux des sentiments qui confinent à la piété filiale, car ils m’ont appris à vivre au contact de Lucrèce, de Sénèque et de tous les philosophes qui ont mis des mots sur mes doutes, des pansements sur des plaies, et du langage sur les bruits de la jeunesse.

Un des concepts que le grec ancien m’a appris, et dont j’aimerais m’entretenir avec vous, s’appelle le kairos (καιρός) : il désigne le moment opportun pour se lancer dans telle ou telle action, pour tenir tel ou tel discours. L’intervalle qu’il désigne est parfois court, en tout cas décisif.

Vous voyez où je veux en venir, très certainement. En liant, dans un post Facebook supprimé depuis, la couverture médiatique du drame de Crans-Montana au drame du Proche-Orient, je pense que vous n’avez pas bien saisi cette notion de kairos. Pour vous, en effet, l’incendie qui a coûté la vie à tant de jeunes a constitué un « drame inespéré » pour le « gouvernement criminel actuellement à la tête de l’État d’Israël », lequel aurait profité des regards braqués sur la Suisse pour intensifier son action à Gaza.

Quelques jours plus tard, ça continue d’impressionner.

Cher Monsieur Poggia, je n’aime pas plus que vous le gouvernement israélien actuel. Sans doute même que, sur le fond, un certain nombre de nos convictions sur le sujet nous réuniraient. Mais ce qui nous sépare irrémédiablement, c’est la question du moment choisi pour vous livrer à cette dénonciation. Un autre vieux texte, que j’aime beaucoup, s’appelle l’Ecclésiaste. Il dit qu’il y a « un temps pour déchirer, et un temps pour coudre ; un temps pour se taire, et un temps pour parler ». Dans notre cas, je crois qu’il y a aussi un contexte pour certaines paroles.

Les hautes fonctions que vous exercez, et la haute idée que nous sommes nombreux à nous faire de vous, exigent un peu plus de retenue, Monsieur Poggia. Par ailleurs, si vous estimez réellement que les médias qui soulignent votre maladresse — appelons cela ainsi — vous « salissent » (c’est le verbe que vous avez choisi), pourquoi ne pas assumer votre post jusqu’au bout, au lieu de le retirer discrètement, comme on efface un message écrit en fin de soirée et que l’on regrette au réveil ?

Vous vous plaignez enfin que la liberté d’expression soit bien malmenée en Suisse, sur la base du backslashdont vous faites les frais. Il m’est avis que ce n’est pas pour des raisons obscures qu’il vous ratrappe, mais parce qu’il existe encore, chez la grande majorité des gens ordinaires, une chose qui vous a échappé dans le cas présent : un peu de pudeur.

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