Je vais vous surprendre : il y a chez moi de l’admiration pour vous. Dans un paysage audiovisuel souvent trop sage, très lisse, voilà des années que vous amenez votre impétuosité, votre passion et même un peu de glamour. J’aime ce genre de tempéraments et, si l’occasion se présentait, j’aimerais bien partager une assiette avec vous, deux ou trois engueulades, puis une embrassade finale.
Une chose que l’on ne peut pas vous retirer non plus, c’est la fidélité à votre employeur, la RTS. À quelques jours de la retraite, voilà que vous venez encore de plaider la cause du service public – sur ledit service public – en amont des Jeux olympiques d’hiver de Milano Cortina. En responsable des sports manifestement absorbé par sa mission civilisatrice, vous nous avez expliqué qu’une bonne couverture de cet événement représentait, je cite, « le défi ultime ». Vous nous avez aussi dit qu’il ne faudrait « rien rater », et que les équipes de la RTS, héroïques (là, je ne cite plus), seraient largement mobilisées pour l’occasion. Quinze heures de direct par jour et trois canaux web dédiés viendront compléter ce plan quinquennal du ski.
Du pain, des jeux et la facture
Tout cela est grand et formidable, mais je dois vous avouer que je m’en fiche beaucoup. Je fais partie, comme beaucoup de Suisses de la classe moyenne fragilisée, de ces gens qui ne voient plus guère les sports d’hiver que comme des activités populaires de riches. Parce que j’ai une famille à charge, et parce que je ne veux pas me faire les croisés à cause d’un abruti bourré sur les pistes, je ne skie plus qu’un jour par an, dans une station relativement modeste à l’échelle valaisanne.
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Votre enthousiasme, dès lors, tape un peu à côté, de même que votre plaidoyer final pour un financement à la hauteur de votre mobilisation générale. La promesse d’être saoulé de sports qui ne m’intéressent plus, avec mon argent, aurait même plutôt tendance à convaincre un type comme moi de baisser la redevance. « Du pain et des jeux » était autrefois une critique qui venait de la gauche ; la formule s’est transformée en raison de contrer les aspirations des jeunes PLR et de l’UDC.

Je vais être franc : je ne vais pas voter en faveur de la baisse de la redevance. La RTS peut m’énerver parfois, et même systématiquement dans certaines émissions. Elle fait néanmoins partie d’un héritage commun auquel je suis attaché. Pour autant, je crois qu’il faut remettre les choses à leur juste place : oui, vous allez beaucoup travailler pendant les JO, mais ne nous faites pas peser cela sur les épaules comme si nous devions vous dire merci de mener un grand combat pour la civilisation. Alors qu’ils pourraient lire Platon dans leur salon, des gens vont regarder des sportifs habillés en fluo faire des figures rigolotes sur des bosses. Pourquoi devrais-je m’extasier ?
Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : on a tout-à-fait le droit de s’émerveiller devant pareils exploits (ceux des sportifs comme ceux de la RTS). Mais on a aussi le droit d’y opposer une indifférence polie. C’est mon cas. S’il s’agit de défendre la redevance, et je crois que vous avez raison de le faire, il faudra trouver autre chose pour convaincre tous ceux qui s’apprêtent à passer un mauvais moment, en partie avec leur argent.
Vous avez face à vous des gens parfois très idéologues qui méprisent les journalistes par principe. Mais, plutôt qu’un prêchi-prêcha extatique sur la qualité de votre propre travail, j’aimerais que vous tentiez de les convaincre en abandonnant ce qui est le plus susceptible de les faire vriller avant même qu’ils aient chaussé les lattes : un pédagogisme de service public qui a perdu sa cible, mais reste persuadé qu’elle a tort.

