De l’absolutisme royal à l’absolutisme national : comment la Révolution française a inventé le totalitarisme
« Révolution française : excuser les moyens au motif que les fins sont louables. » Telle pourrait être l’entrée du Dictionnaire des idées reçues que Flaubert eût consacrée à cet événement. Voilà une période de l’Histoire sur laquelle portent bien des malentendus. Il faut se tourner pour tâcher de la comprendre vers les historiens – mais pas ceux du XIXe siècle, trop impliqués, manquant somme toute de recul, tout leur siècle étant issu de cette Révolution ; ni les marxistes, trop désireux de voir des héros là où il n’y avait souvent que des opportunistes, voire des criminels.
Après Mona Ozouf et François Furet (qui publient notamment de concert un Dictionnaire critique de la Révolution française en 1988) et dans le même esprit, Jean-Christian Petitfils, qui s’est déjà illustré par de nombreux travaux exhaustifs sur les grandes figures du XVIIe siècle, comme par une histoire de France (2018) et une histoire de Jésus (2011), a livré en août le fruit de sa lecture attentive de cette période charnière de l’Histoire. Il propose comme dans ses autres ouvrages un texte où la rigueur, la précision et les connaissances en science politique et en économie sont servies par l’entrain du narrateur soucieux du rythme de son récit et de l’intérêt de son lecteur. On peut être exact, honnête, et oser dans le même temps proposer une interprétation audacieuse et cohérente des événements. L’art de l’analyse n’exclut pas celui de la synthèse.
Une rencontre manquée entre le Roi et son peuple
Louis XVI écrit dans son journal en date du 14 juillet, « Rien ». Il s’agit bien de signifier que sa partie de chasse n’a rien donné ce jour-là ; il n’ignore pas que la prise de la Bastille a eu lieu, et est inquiétante pour le pouvoir, s’inscrivant dans un contexte déjà fort préoccupant. Comment comprendre ce qui se passe durant ces années cruciales ? Petitfils nous propose de remonter un peu plus haut que 1789 : en 1786, le plan Calonne a pour but de sauver l’économie du pays mise à mal par ses déboires américains, de renforcer les liens entre le souverain et son peuple. Il s’agit d’une proposition novatrice, notamment concernant l’impôt ; Calonne va nettement dans le sens d’une démocratie accrue.
Les Notables – les privilégiés – réunis pour discuter du plan, le rejettent. Il ne reste plus qu’à en appeler au peuple : le Roi et Calonne diffusent leur proposition de réforme dans Paris, grâce à des tirés à part et des lectures en chaire ; rien n’y fait : « un vaste front patriotique contre le pouvoir royal, tenu pour despotique quoi qu’il fît, alors même qu’il défendait l’intérêt général contre les privilégiés, unit ainsi le clergé, les différentes noblesses, la bourgeoisie et les couches populaires. » Tragédie d’une rencontre manquée entre le Roi et son peuple, qui était le premier bénéficiaire des mesures.
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Louis XVI souffrait de dépressions chroniques ; et la mort du Dauphin Louis Joseph Xavier, le 4 juin 1789, des suites de la tuberculose, le plongea dans le gouffre, renforçant son isolement. La noblesse use tactiquement de cette communication difficile entre le Roi et les représentants du tiers état, complotant pour que la rencontre ne puisse avoir lieu. Période pourtant cruciale que cette fin de printemps 1789 endeuillée : les états généraux étaient réunis depuis le début du mois de mai, et allaient se proclamer Assemblée nationale le 17 juin…
Vers l’absolutisme national
Petitfils met clairement en exergue ce qui se passe d’inédit dans la gouvernance française, avec ce transfert de pouvoir : « À l’absolutisme monarchique, qui n’était, on le sait, qu’une fiction politique, compte tenu des contre-pouvoirs existant dans la France de l’Ancien Régime, s’en substituait un nouveau, autrement plus redoutable, qui allait rapidement se débarrasser de tous les freins moraux et de toutes les entraves institutionnelles possibles, l’absolutisme national. La souveraineté passait d’un homme, le roi, à l’autorité limitée dans la pratique, à la Nation, représentée par une assemblée unique, vite livrée à la démagogie et à la surenchère des factions. »
La France, avec sa Révolution, est le berceau du totalitarisme, dont la Terreur (1792-94) est le premier exemple. Le spectral Robespierre, l’Incorruptible, c’est-à-dire impossible à corrompre financièrement, car érigeant en absolu non pas son propre bonheur mais celui de la Nation, est une figure horrible et pitoyable à la fois. Il meurt à 36 ans, subissant cette guillotinade qu’il avait tant de fois infligée. Déiste, moraliste, rousseauiste, c’est un homme de complots, et craignant les complots. Il avait une direction, un but : la République. Il croyait en la démocratie, en la possibilité d’une socité heureuse. Il s’est consacré à cette idée, avec les aléas des alliances, du jeu politique. Affreuse période, et homme somme toute médiocre, dont la médiocrité a comme incarné l’époque. Entre Louis XVI et Napoléon, c’est le seul à s’approcher d’un tel statut d’homme charismatique.
Bernanos, dans La France contre les robots (1946) a évoqué cette origine française du totalitarisme, tout en soulignant, dans le même temps, l’esprit prophétique qui souffle chez les Français de 89. Pour lui il s’agit bien de la « Révolution manquée de 1789 », ou encore du « grand Mouvement de 89, qui fut surtout un grand mouvement prématuré d’espérance, et comme une illumination prophétique » dont la route fut barrée par la Révolution. À lire ce maître-ouvrage de Petitfils, c’est en effet le goût amer des occasions manquées qui reste en bouche, celle de la rencontre d’un Roi et son peuple, celle de l’évolution démocratique d’un Etat qui semblait y tendre naturellement par son histoire.
Pour un Léon Bloy, Napoléon fut une figure providentielle, qui vint comme réparer le désastre révolutionnaire ; ni Petitfils, vraisemblablement, ni Bernanos, assurément, ne partagent cette vision, ce dernier s’adressant ainsi, dans La France contre les robots – dont le titre original est Hymne à la liberté – à ces nostalgiques de l’Empire et de la grandeur française : « Vous ne refuserez jamais de vous attendrir sur Waterloo. La Révolution manquée de 1789 est un désastre qui devrait frapper beaucoup plus cruellement vos imaginations, ou, pour mieux dire, le désastre de Waterloo n’est qu’un épisode, parmi beaucoup d’autres, de la Révolution manquée. »

Jean-Christian Petifils, La Révolution française, Perrin, août 2026.
Georges Bernanos, La France contre les robots, in Scandale de la vérité, Bouquins, 2019 (1947).

