Le rédacteur en chef du magazine Le Regard Libre, Jonas Follonier (ndlr. Devenu rédacteur en chef de l’Agefi) depuis la publication de cet article), propose une synthèse des deux courants de pensée dans une tribune stimulante. Stimulante, mais naïve à nos yeux. Voici pourquoi.
Nous sommes le 25 janvier 2025, sur les ondes de la RTS. Au micro de Forum, le conseiller national UDC vaudois Michaël Buffat est opposé à son collègue socialiste valaisan Emmanuel Amoos, à propos de l’ouverture dominicale des magasins. L’élu libéral-conservateur défend la mesure, qui ouvrirait « de nouvelles opportunités », songeant notamment aux étudiants et aux familles qui voudraient trouver une nouvelle activité « parce que les garderies sont pleines » le reste du temps. Dans un premier temps, le socialiste rétorque que des votations récentes ont largement balayé la proposition dans son canton. Et d’embrayer sur un discours assez habituel quant à la péjoration probable des conditions de travail du personnel dans la vente. La survie des petits magasins est également évoquée.
Un peu plus loin dans la discussion, néanmoins, l’élu de gauche change de registre : sortant du cadre étroit des questions économiques, le voilà qui évoque soudain « cette vraie nécessité, le dimanche, d’avoir ce temps où on fait autre chose qu’aller au magasin, où on passe un peu de temps en famille, où on fait d’autres activités » comme aller au ski.

Bien entendu, l’observateur averti ne saurait s’étonner qu’on ne mentionne pas l’activité qui, autrefois, consistait à se rendre à l’Église en famille, mais la séquence reste importante. Car dans ce débat entre un élu de droite conservatrice et son adversaire de gauche, c’est ce dernier qui, timidement, pose la carte anthropologique sur la table. Alors on le sait bien, les plus progressistes jugeront cette timide incursion beaucoup trop conservatrice, patriarcale, voire dénuée de conscience écologique (faire du ski en famille, quelle abomination !). Reste un constat : dès lors que l’économie entre en jeu, le libéral-conservatisme n’aborde plus guère la question du modèle de société qu’il entend produire, tandis qu’un socialiste ose encore rappeler l’existence d’un monde réel, avec des parents et des enfants dedans, et leur besoin de se réunir parfois.
Cette cécité propre à une certaine droite, nous croyons la déceler aussi dans l’éditorial de notre confrère et ami Jonas Follonier, issu d’une conférence donnée à la Ligue Vaudoise. Pour tenter de concilier les traditions libérale et conservatrice, il y écrit que tous deux expriment « une même méfiance à l’égard de la politique comme instrument de transformation sociale », ce qui est vrai. Sensible, comme nous, à des auteurs comme Scruton, Burke ou Tocqueville, il écrit que la synthèse libérale-conservatrice « fait de la liberté le cœur d’un héritage à défendre – mais un héritage qui ne se résume pas à cette dernière, car il inclut également des institutions, des mœurs. »
Fort bien, mais par quoi ces mœurs et ces institutions sont-elles aujourd’hui menacées ? C’est ici qu’il importe de faire un petit détour par la pensée distributiste, inspirée par la doctrine sociale de l’Église. Défenseur acharné de la (petite) propriété privée, Hilaire Belloc – auteur d’ailleurs lu et cité par le très libéral Hayek – montre ainsi dans le magistral État servilecomment les évolutions délétères se déroulent généralement sur un fond de dépossession. Il écrit par exemple : « Voilà quelques générations, un homme interpellé pour savoir pourquoi il renonçait à sa virilité à tel ou tel égard vous aurait répondu que c’était par crainte d’être puni par la loi ; aujourd’hui, il vous dira que c’est par crainte du chômage.[1] »
L’observation nous mène sur un terrain que Jonas Follonier connaît bien, pour lui avoir consacré un essai[2] : nous pensons à ce qu’il était coutume d’appeler le wokisme. Dans ces entreprises où les fonds d’écran changent chaque mois pour sensibiliser les collaborateurs à telle ou telle lutte, dans ces formations à la bonne utilisation de l’écriture inclusive, quel pouvoir se manifeste ? Celui de l’État gauchiste ? Non, l’idéologie temporaire du marché. Pensons à la pratique du land acknowledgment de Microsoft, consistant à débuter les présentations de l’entreprise par l’évocation des tribus amérindiennes qui vivaient autrefois sur son site. Ou de la même manière, demandons-nous si, dans les usines asiatiques, on est très touché de confectionner des Nike honorant l’héritage de Martin Luther King. Est-ce l’État, ou le marché, qui tente de masquer sa domination derrière l’évocation de sa vertu ?

L’erreur du libéral-conservatisme, selon nous, consiste à considérer le marché comme un véhicule neutre, alors qu’il comporte une dynamique anthropologique évidente. Anticapitaliste convaincu, Jean-Claude Michéa répète depuis des décennies la fameuse phrase du Manifeste du parti communiste qui dénonce la manière dont, partout où elle a pris le pouvoir, la bourgeoisie aurait « noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité traditionnelle dans les eaux glacées du calcul égoïste. » On peut être choqué de lire ici Marx, mais il décrit ce qui se passe quand, depuis des années, le cadre familial explose à cause de l’obligation de travailler pour les deux parents, par exemple. Doit-on rappeler que cette obligation, dans un premier temps, s’est présentée comme une libération ?
Bien entendu, nous n’appelons pas à la révolution violente, nous qui sommes aussi attachés que Jonas Follonier à la propriété privée et à un certain sens de la liberté. Ce que nous disons, c’est que si des entreprises, ou des services publics d’ailleurs, se sentent en mesure de rééduquer l’homme ordinaire, de lui imposer des valeurs progressistes et de nouveaux comportements, c’est parce qu’ils détiennent le capital, et qu’ils ont face à eux un nouveau type d’esclaves, « bétail doux, poli et tranquille »[3]. Défendre des traditions nous semble dès lors bien optimiste sans une défense vigoureuse d’une redistribution de la propriété.
L’alliance de la moutarde et du chocolat
Comme Jonas Follonier, nous croyons que la démocratie doit représenter davantage que l’intérêt individuel éclairé, « l’ouverture d’esprit » et la « tolérance »[4]. Seulement voilà, face à un rouleau compresseur économique pour lequel toute valeur traditionnelle et tout enracinement constituent un frein à sa progression infinie, ne cherchons-nous pas l’improbable alliance de la moutarde et du chocolat ?

Pendant longtemps, la démocratie libérale a vécu sur un capital religieux et moral emprunté aux traditions qui l’avaient précédée, donnant l’illusion que libéralisme et conservatisme pouvaient cohabiter de façon stable dans le temps. Le miracle suisse en est d’ailleurs une illustration majeure, même si l’influence du fédéralisme, d’institutions stables et d’un certain paternalisme social sont aussi à relever. Mais peut-on continuer à croire que ce modèle survira encore longtemps quand une chaîne de magasins comme Media Markt se sent désormais autorisée à récompenser les bonnes notes des enfants au travers de bons cadeaux[5] ?
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Lorsqu’il faisait face à l’armée allemande dans les airs, quasiment certain d’être abattu, Antoine de Saint-Exupéry s’était questionné sur le sens de son probable sacrifice[6]. Un domaine (il voulait dire par là quelque chose comme une communauté humaine), avait-il alors écrit, « n’est pas la somme des intérêts », mais « la somme des dons ». Plus loin, il s’inquiétait aussi de ce que nous avions « réduit notre fraternité à ne plus être qu’une tolérance mutuelle ».
Tel est le danger du culte de l’intérêt particulier. Qu’il soit saupoudré d’un peu d’esthétique conservatrice, voire d’une nostalgie sincère, n’arrêtera pas la machine infernale.
[1] Belloc, Hilaire, L’État servile, trad. Radu Stoenescu, Paris, Carmin, 2024 (1912).
[2] Follonier, Jonas, La diffusion du wokisme en Suisse, Genève, Slatkine, 2024.
[3] Saint-Exupéry, Lettre au général « X », in Un Sens à la vie, Paris, Gallimard, 1956, p. 229.
[4] Lasch, Christopher, La Révolte des élites, trad. Charles Fournier, Paris, Flammarion, 2007 (1995), p. 95.
[5] https://www.lematin.ch/story/bonnes-notes-une-pub-de-media-markt-fait-polemique-983885149202 Cette exemple est cité dans l’essai de l’auteur Danser l’effondrement, en vente ici.
[6] Saint-Exupéry, Pilote de guerre, Paris, Gallimard, 1942, p. 231-235.

