Ce que les politiciens devraient apprendre d’un match de basket

Entre une altercation anodine sur un playground et un conseil communal sous tension, une même question surgit : qui, aujourd’hui, incarne encore la décence ordinaire nécessaire à la vie collective ?
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« Va falloir que tu arrêtes de parler quand j’ai la balle ou je vais te défoncer ». Voilà le genre de phrases que j’ai entendues hier sur le terrain de basket où je jouais, dans un moment tendu. Il y avait là des jeunes de toutes les origines, la plupart insérés dans le monde du travail, d’autres peut-être un peu moins.

Et tandis que je faisais un match à shooter de l’autre côté du terrain (nous étions un nombre impair et je suis vieux), j’ai entendu que ça partait un peu en vrille. Pas de bagarre générale, pas de propos sur les mamans, pas de coups de ciseaux, mais un moment de tension comme il peut y en avoir dans un sport populaire, et comme j’en vois depuis bientôt trente ans.

Mais le fait important est ailleurs : nous avons continué à jouer encore une bonne heure. Personne ne s’est fait mal et, finalement, une certaine forme d’auto-régulation a remis la soirée sur les rails. Il faut dire que le copain le plus énervé, qui fait ses bons 125 kilos, est un gentil nounours qui impose naturellement le respect. Et si vous voulez connaître tous les détails, je peux encore ajouter que j’ai joué comme une patate en début de soirée, pour me dérouiller légèrement un peu plus tard.

Je ne vous parle pas de ça pour faire de la sociologie du basket. Sur un terrain, je suis moi-même un adepte de la vanne et je ne considère pas les gens que je côtoie comme des sujets d’étude. Ils sont simplement des gens de mon monde.

Voir le monde de bas en haut

Au même moment, à quelques centaines de mètres, se déroulait le conseil communal d’Yverdon-les-Bains, le premier depuis les élections. Je ne vais pas distribuer les bons et les mauvais points ici, mais on peut objectivement constater qu’il était houleux, comme souvent. Entre rancunes personnelles, menaces et affaires judiciaires, j’ai vu des élus se traiter bien pire que tout ce que je connais du basket. Et je me demande qui devrait réellement diriger qui.

Et c’est là que j’aimerais vous parler de cette glorieuse tradition du populisme, que je porte avec mon magazine Le Peuple. Le populisme, en effet, n’est pas ce qu’en disent ses contempteurs, toujours prompts à associer cette tradition – socialiste à l’origine – avec les pires excès des politiciens. Au contraire, c’est un regard sur le monde porté de bas en haut, comme l’écrit Jean-Claude Michéa, et non du haut vers le bas.

Moi, j’aime le monde du bas. Mes valeurs, grosso modo, sont celles qui s’expriment dans un restaurant serbe, sur un terrain de basket ou chez un kebabier : le goût d’une certaine décence, un sens naturel des hiérarchies – pensons à la déférence envers les plus âgés – et un regard souvent critique sur les excès de la classe politique. Si j’ai bien compris, depuis quatre ans, défendre cette vision du monde fait de moi un dangereux extrémiste.

On se comporte mieux ici.

Puisque le mal est fait, je vais enfoncer le clou : pourquoi y a-t-il un de ces univers qui veut régenter la vie de l’autre, s’il se comporte moins décemment et s’il est incapable de discuter avec un minimum de courtoisie ? Pourquoi une certaine classe n’a-t-elle de cesse de chercher à « sensibiliser » l’autre à tout un tas de causes si les règles anthropologiques minimales ne sont plus respectées à son propre niveau ?

On aime, chez les classes supérieures, célébrer les différences. Je crois qu’à la fin de l’année, un de mes gamins devra chanter un truc sur le sujet à l’école. Je suis peut-être un incorrigible populiste, mais j’aimerais aussi parfois qu’on se rappelle qu’une société ne peut pas survivre si elle ne protège pas avant tout ce qu’il y a de commun entre ses membres.Je trouve encore cette étrange forme de « communisme du quotidien » (concept de David Graeber) sur les terrains de basket. Je crains, en revanche, qu’elle soit définitivement perdue chez ceux qui entendent nous représenter.

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