« Le Planning familial français s’inquiète d’une offensive concertée, en Europe, contre l’éducation sexuelle. » Voilà ce que nous apprend le média cath.ch, sur la base d’alertes relayés par le média Basta.
Dès les premières lignes de l’article signé Raphaël Zbinden, on sent que l’heure est grave. De la Hongrie à l’Italie, en passant par la Suède, un vent mauvais se lève, souvent avec l’implication de « catholiques conservateurs ». L’article, qui reprend sans mise en perspective le discours du Planning familial, n’hésite pas à dénoncer « un mouvement global de diabolisation du concept de genre » (sans guillemets dans le texte).
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Un enseignement clair
De façon surprenante, cette offensive coordonnée semble trouver une source d’inspiration dans une institution que cath.ch connaît bien, puisqu’elle contribue à financer son activité : l’Église catholique elle-même. Le Centre catholique des médias est en effet soutenu par la Conférence des évêques suisses (CES) et la Conférence centrale catholique romaine de Suisse (RKZ). Or à de multiples reprises, le défunt pape François, par ailleurs souvent encensé pour son ouverture envers les minorités sexuelles, avait lui aussi dénoncé le « sournois endoctrinement de la théorie du genre ». L’Argentin avait même évoqué en 2016 « une guerre mondiale pour détruire le mariage ». En 2024, une déclaration validée par le pape, Dignitas Infinita, affirmait encore que « vouloir disposer de soi, comme le prescrit la théorie du genre (…) ne signifie rien d’autre que céder à la tentation séculaire de l’être humain se faisant Dieu ».
Un média catholique peut-il, dès lors, relayer un discours militant totalement opposé à celui de l’institution qui le finance ? Raphaël Zbinden affirme que oui : pour lui, « l’article en question a pour but d’informer que des milieux conservateurs catholiques sont parties prenantes d’une campagne concertée contre l’éducation sexuelle. À aucun moment l’article n’affirme que l’une des deux parties aurait raison ou tort. Le jugement de cela en revient au lecteur. » Il affirme néanmoins que « mentionner la position du Vatican sur la théorie du genre aurait été hors sujet ».
Pensez-vous qu’il existe aujourd’hui un décalage entre les fidèles catholiques pratiquants et leurs médias institutionnels ?
Chez certains fidèles attachés au magistère, une telle posture ne passe pas. Profondément lassés, certains nous confiaient cette semaine que notre interrogation sur les limites de l’exercice journalistique auquel se livre cath.ch « ne vaut pas la peine », face à une dérive globale dont cet article ne constituerait que la « pointe de l’iceberg ». Les plus énervés évoquent même des « journalistes payés pour attaquer l’Église de l’intérieur ».
Servir l’Église journalistiquement : quelle définition ?
Mais le rôle d’un média catholique consiste-t-il uniquement à informer sur les enjeux touchant à la foi, ou doit-il servir l’institution qui le finance ? « Certainement les deux », nuance Raphaël Zbinden, qui précise : « La mission de “servir” l’institution est sans nul doute une question complexe, qui peut être comprise de différentes manières. Comment rend-on service à un ami ? Peut-être en tentant de porter son regard au-delà du jugement ou de la complaisance afin de l’amener à la réflexion… »
Dans cette dernière question se joue sans doute toute la tension. Dans une perception catholique classique, il revient moins aux journalistes institutionnels d’amener l’Église à la réflexion qu’à l’Église, justement, d’informer le traitement des articles qu’ils publient.
Mais du côté de la Conférence des évêques suisses (CES), l’extrême lassitude de certains fidèles ne semble pas avoir été relayée : « La CES n’édicte aucune ligne directrice rédactionnelle et n’intervient pas dans le choix, l’orientation ou le traitement des sujets », explique Maurice Greder, responsable du Service de communication. « Cette autonomie est explicitée publiquement par le portail, qui souligne que les contenus publiés peuvent refléter une diversité de sensibilités présentes dans l’Église catholique en Suisse. » Y compris lorsque ces contenus ne représentent pas la position du CES, par exemple sur des sujets comme la bioéthique.
« Le rôle confié à cath.ch n’est donc pas d’être l’organe officiel d’expression de l’épiscopat, mais de rendre compte de manière journalistique et pluraliste des thématiques touchant l’Église et la société. Le magistère de l’Église continue évidemment à être présenté, expliqué et relayé dans de nombreux contenus du portail. »
Le théorème de la saucisse
Reste une question : verra-t-on un jour une association végétarienne relayer sans mise en perspective le rapport annuel du fabricant de saucisses Justin Bridou ? C’est ce genre d’audaces, pourtant, qui creuse le fossé entre les médias confessionnels et leur public naturel, par-delà les dénominations.
On se souvient de l’immense tollé provoqué côté protestant par l’illustration d’un dossier du magazine Réformés, en 2018: une photo de deux homosexuels nus, au lit, avec deux bras écartés en forme de Croix. Récemment, le licenciement brutal des journalistes de Protestinfo a encore rappelé la tension entre liberté journalistique et exigence de servilité. De telles tensions avaient d’ailleurs déjà traversé kath.ch, le pendant alémanique, sous la rédaction en chef de Raphael Rauch. Une médiation avait d’ailleurs été engagée en 2021, suivie de son départ en 2022.

Dans un tel climat, il semble que la zone de confort actuelle consiste à ne pas bousculer les institutions, quitte à s’aliéner les fidèles attachés à leur enseignement moral. Une audace conditionnée se révèle peu dangereuse à court terme – puisqu’il est toujours possible de renvoyer l’adversaire idéologique dans le domaine de l’anomie, de « l’extrême-droite » ou de la pensée « ultra-conservatrice ». Sur le plus long terme, en revanche, on peut se questionner sur les désirs de sécession qu’elle risque fatalement de générer.
Ce que disent les statuts de Cath-Info
Les statuts de l’association Cath-Info, signés en mai 2025, définissent une mission très large. Selon l’article 3, l’organisation agit notamment sur mandat de la Conférence des évêques suisses (CES) et de la Conférence centrale catholique romaine de Suisse (RKZ), et intervient à plusieurs niveaux. Elle doit notamment produire des contenus rédactionnels sur l’Église, la religion et la société, mais aussi annoncer l’Évangile et susciter le dialogue autour des questions touchant l’Église et la société.
Ce cadre très général laisse donc coexister plusieurs missions qui peuvent parfois entrer en tension. Insoluble ? Pas forcément : toute cette activité repose en réalité sur un autre document, le « Statut-cadre du travail médiatique de l’Église catholique romaine en Suisse accompli à l’échelon des régions linguistiques ». Le texte, adopté en 2014 et révisé en 2018, stipule notamment que les centres médias catholiques, « en cas d’attaques manifestes lancées contre des valeurs chrétiennes (…) prennent clairement position ». Une obligation qui « vaut aussi en matière politique » (art. 3.3, al. 5).
La défense avancée par l’auteur de l’article – laisser au lecteur le soin de se faire son opinion – correspond à une conception classique du travail journalistique. Mais elle cohabite difficilement avec le cadre normatif du travail médiatique catholique en Suisse, qui prévoit explicitement, dans certaines situations, une prise de position.

