Qui se souvient des hommes…

Un lecteur nous a récemment fait part d’une découverte troublante. Après avoir été confrontée à quelques éditoriaux du Peuple, l’intelligence artificielle ChatGPT était en mesure d’écrire comme nous le faisons dans ces pages. Un peu plus mécanique peut-être, moins nuancée souvent, elle était tout de même capable de reproduire à peu près fidèlement notre tournure d’esprit. Une réflexion sur la fameuse chanson Imagine, de John Lennon, voyait par exemple le logiciel nous demander si, réellement, l’effacement des frontières et des religions nous mènerait réellement vers le paradis sur terre, comme l’affirmait l’ancien des Beatles. Nous n’aurions pas dit autre chose.
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Qui se souvient des hommes… Cette question, ou plutôt cette lamentation, n’est pas la nôtre, mais celle de l’immense écrivain Jean Raspail. Dans ce roman, paru en 1986, il nous racontait l’épopée terrible des Indiens Alakalufs, ces habitants de la Terre de Feu conduits à l’extinction par les ravages conjugués de la guerre entre clans, des élans missionnaires européens et du progrès sous toutes ses formes. Oui, le progrès autoritaire, parfois, fait mourir des peuples. Il agit, pour cela, en attaquant leur langue, leur longue mémoire ou leurs coutumes. Cela vous rappelle-t-il l’époque que nous vivons ? C’est normal, rassurez-vous.

Devenons-nous des Indiens Alakalufs ?

Car oui, peut-être sommes-nous aussi en train de devenir des Alakalufs, nous qui nous croyons si souvent à l’avant-garde de l’humanité. Dans ce numéro, nous montrons par exemple comment l’un de nos contributeurs a facilement créé un robot information – un bot dans le langage des passionnés d’informatique – capable de débiter à volonté des sorties de militant de droite un peu rance sur les réseaux sociaux. Non seulement sa créature déverse admirablement bien sa mauvaise humeur réac, mais en plus des personnes se laissent régulièrement prendre et répondent avec agressivité à un être qui n’existe pas.

D’aucuns y verront la preuve des immenses dangers de l’informatique moderne, et prôneront le « retour en arrière ». Récemment, nous avons même vu des libéraux qui proposaient d’interdire l’intelligence artificielle, par prudence, comme d’autres avaient tenté d’empêcher la révolution industrielle pour sauver la classe ouvrière au début du 19e siècle. Nous sommes journalistes et non prophètes, mais gageons que le succès semble de nouveau peu probable. Il semble déjà si ambitieux d’inviter nos proches à apprivoiser l’intelligence artificielle avec un peu de méfiance, un peu comme l’on prendrait un Panadol un lendemain de cuite.

Il ne s’agit plus de combattre la machine en elle-même, mais de sauver l’Homme avec un grand H. Si des logiciels sont aujourd’hui capables de se substituer à des journalistes et des universitaires, c’est que ceux-ci étaient déjà devenus interchangeables bien avant ChatGPT. Si un bot est à même de se faire passer pour un authentique militant de droite atrabilaire, c’est que, bien souvent, la pensée conservatrice a évolué vers une caricature d’elle-même. Et que dire, bien sûr, de l’effacement progressif des repères anthropologiques que nous poursuivons, « attirés par l’odeur du progrès comme des mouches vertes sur un chat crevé » (Orwell, dans le Quai de Wigan ) ? Nous n’avons par exemple pas attendu ChatGPT pour décréter, contre toute la sagesse de notre civilisation, qu’un enfant pouvait grandir sans avoir besoin de connaître son père ou sa mère, par exemple. Et ce n’est pas non plus ChatGPT qui pousse les parents à sacrifier leurs enfants à la rééducation arc-en-ciel des Drag Queens qui prennent possession des bibliothèques publiques.

Il ne s’agit plus de tenter d’échapper à la machine : nous sommes tous englués dans le type de société qu’elle produit. Mais sans doute pouvons-nous encore cultiver ce qui fait de nous des êtres humains : la faculté de ressentir et d’exprimer des émotions. Ce sens de l’émerveillement, aussi, qui devrait nous caractériser devant la beauté du monde. Oui, il n’existe aucun combat qui se gagne autrement que dans la joie, autour d’une bonne bouteille et d’une bonne côte de bœuf. Ces choses vous paraissent-elles trop simples ? Peut-être, mais elles sont infiniment plus réelles que les abstractions que nous poursuivons – progrès, liberté, égalité – tandis que la sève de notre civilisation se tarit.

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