Pourquoi tant de ressentiment?

Nos lecteurs les moins férus de sous-culture internet ne comprendront peut-être pas pourquoi un vilain dessin de petit bonhomme colérique figure sur la première page de ce numéro. Qu’ils soient rassurés: nous ne l’avons pas réalisé nous-mêmes, conscients de nos limites artistiques.
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Il s’agit en réalité d’un mème internet, soit une image largement partagée sur les forums et les réseaux sociaux à des fins satiriques. Ce petit bonhomme épouvantable possède en outre un petit nom rigolo: on pourrait le traduire par l’homme-soja qui pleure. Les internautes utilisent généralement cette figure pour se moquer d’un personnage à l’idéologie progressiste constamment rattrapé par une réalité très éloignée de ses idéaux. Mais c’est aussi et surtout un homme rongé par le ressentiment.

Le ressentiment: voilà un mal qui, drapé dans de nobles idéaux, ronge notre société. Prenons trois exemples qui se trouvent tous dans cette édition: que peut-il bien y avoir d’autre dans la tête de militants qui se rendent en altitude pour saboter des stations de ski déjà en grande souffrance? Derrière l’excuse de l’éco-anxiété, au demeurant compréhensible, n’est-ce pas encore le ressentiment qui conduit des personnes bien au chaud dans leur villa à s’opposer à toute nouvelle construction de même nature dans leur quartier? Qu’y a-t-il derrière la vague moraline égalitaire qui pousse des élus à exprimer leur rêve d’une société sans riche devant un auditoire de convaincus?

Le philosophe Nietzsche l’avait écrit avec son style bien à lui: «L’insurrection des esclaves dans la morale commence quand le ressentiment (n.d.l.r.: c’est l’auteur qui use de l’italique) lui-même devient créateur et engendre des valeurs.» Une autre observation intéressante de ce passage de la Généalogie de la morale, c’est que l’homme du ressentiment a toujours besoin de diriger son regard vers l’extérieur, et non sur lui-même, pour trouver du sens à son existence. C’est donc un homme de la réaction, qui passe sa vie à souffrir de la distance qui existe entre le monde tel qu’il est, et le monde tel qu’il le rêve.

Tel n’est pas notre idéal, telle n’est pas notre disposition d’esprit. Défendant une civilisation riche, dont nous sommes les débiteurs insolvables, nous préférons vivre dans la gratitude. Gratitude parce que notre société ne nous contraint pas encore à la pauvreté généralisée, même si l’exigence de sobriété n’est jamais loin depuis quelques mois. Gratitude aussi parce que personne ne peut décider pour nous de ce qu’il nous est permis ou non de penser, même si la loi restreint de façon de plus en plus inquiétante le champ de la liberté d’expression. Nous sommes remplis de gratitude, enfin, parce que contre tous les pronostics, nous continuons à construire l’histoire d’un nouveau journal quinzaine après quinzaine. Ce journal s’est présenté, dans un premier temps, comme un contrepoids à l’idéologie majoritaire dans le monde médiatique. C’était sans doute une erreur. Notre volonté n’est plus de rééquilibrer quoi que ce soit, mais de faire connaître un autre idéal. Un idéal de gratitude, de combativité et de pluralisme authentique.

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