Matlosa, l’étranger

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Ce roman de Daniel Maggetti raconte l’histoire de son grand-père maternel, un charbonnier italien des Préalpes lombardes, qui a fini par émigrer au Tessin où sa descendance s’établit. Le « je » du texte est l’auteur lui-même, Daniel Maggetti, né en 1961 dans un village suisse, dans les Cento valli, Borgnone, au pied de « la montagne qui hurle ». Il n’en parle pas par pudeur ici, mais Daniel Maggetti devra émigrer à son tour pour faire des études universitaires, destin de tout Tessinois embrassant cette voie. Il ira à Lausanne et y accomplira une brillante carrière le menant à son poste de professeur de littérature romande à l’université de Lausanne et de directeur du Centre des littératures en Suisse romande. Il aura aussi émigré dans une autre langue, le français, dont la maîtrise est devenue limpide. Lui-même a dû quelque part procéder à un périple d’expatriation semblable à celui de son grand-père, Cecchino, de son épouse, Rosa, et de sa mère, Irma. Changement de lieu, de culture, de mondes, de langues presque surtout. On pourra noter incidemment que la vie d’un expatrié n’est pas forcément, de nos jours en particulier, plus dure que celle d’un autochtone, car la vie présente des défis et des périls autres que ceux du déracinement. Et si sur les autres plans, il y a plutôt réussites, développement et équilibre, que ce soient sur les plans professionnels, du développement personnel, d’un épanouissement psycho-affectif, etc., le défi d’être déraciné peut être moins pénible à gérer, bien moins lourd à porter que ce que Cecchino, Rosa et Irma durent porter, affectés de leur statut de matlosa pour le dire dans le dialecte tessinois, emprunt à l’allemand « Heimatlos », qui signifie « sans partrie », « étranger », venu de nulle part dans une époque où la xénophobie était plus ou moins violente selon l’autochtone concerné, parfois absente par l’éclat de personnes humanistes. 

L’auteur indique précisément qu’une des questions qui l’a beaucoup travaillé fut celle de l’appartenance et de l’identité. Et, ce jeune homme qu’il était, après être allé quelques jours dans le village d’origine des Bologne, celui de ses grands-parents et de sa mère, à Mura, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Brescia, et donc à une bonne centaine de kilomètres à vol d’oiseau du Tessin, vécut une sorte d’« initiation », cette visite, dit-il, « m’obligea à me questionner sur l’appartenance et l’identité, sur leur réalité et leurs intermittences, puis à interroger mon lien jusque-là indiscuté avec la vallée tessinoise où j’étais si enraciné qu’il me semblait y être à ma place autant que les pierres du chemin » (p. 128).

Cette chronique est très vivante et enseigne une foule de choses au lecteur de manière subtile et claire, avec un esprit on pourrait dire maupassantien, et l’auteur de reconnaître parfois pêcher par « excès de réalisme » (p. 98), mais le réalisme n’est-il pas fondamental pour qui veut voir le réel tel qu’il est, sans illusion, faux-semblant ou autres hypocrisies ? Ce roman se lit d’une traite grâce à sa langue intelligente et fluide.

Une communauté doit conserver sa culture, son ethos, mais celui-ci mérite d’évoluer aussi, peut-être plutôt lentement, et la communauté doit être capable d’accueillir l’étranger, de bien traiter le matlosa.

Enfin, son message est certainement humaniste en ce qu’il incline à trouver peut-être un équilibre entre identité et différence, entre enracinement et déracinement, amenant à de nouveaux enracinements. L’homme est comme une plante, il a besoin de racines. Et cet arbre que nous sommes aussi a besoin de respect, d’amour, d’eau, de bonne terre, pour bien s’enraciner et se développer, allonger et épaissir ses branches, avoir un beau feuillage et donner de beaux fruits. 

L’identité est un tissu subtil qui lie tradition et nouveauté, qui lie paradoxalement identité et altérité. Une communauté doit conserver sa culture, son ethos, mais celui-ci mérite d’évoluer aussi, peut-être plutôt lentement, et la communauté doit être capable d’accueillir l’étranger, de bien traiter le matlosa. Assimilation, enrichissement réciproque et chaleur humaine, pour ne pas dire amour. Du reste, l’importance de ce thème dans ce témoignage est finement montrée par son début qui présente la xénophobie de l’Eufemia — une forme de la méchanceté —, une femme habitant le village suisse de Verscio, près de Locarno, où le grand-père fit venir sa famille. C’est la grande question de l’identité culturelle. Une communauté semble avoir besoin d’une certaine culture partagée et traditionnelle, et l’étranger devra s’y assimiler petit à petit. Mais la communauté doit aussi être accueillante et veiller à ne pas être xénophobe, ni raciste. La communauté doit être humaniste pour tout homme venant d’ailleurs, tout matlosa, qui a décidé de « suspendre son chaudron à polenta » là où il est, ici, dès lors qu’il se comporte bien avec la communauté qui l’accueille aussi. Et le matlosa, le déraciné, devient alors un ami, un frère.

Daniel Maggetti, Matlosa, éd. Zoé, 2023.
Sur le site de l’éditeur : https://editionszoe.ch/livre/matlosa

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