Le Berbère et le temple de Salomon

L’Ancien Testament nous apprend que, sous le règne de Roboam, roi de Juda, le temple de Salomon, à Jérusalem, fut pillé par un pharaon égyptien. La Bible hébraïque l’appelle שישק (Chichaq) (I Rois 14, 25-46). La Septante l’appelle Σουσακιμ (Sousakim) (III Rois 14,25). En français classique, on l’appelait Sésac. Mais qui est ce mystérieux roi d’Égypte ?
Statue de Chechonq Ier érigée à Tizi-Ouzou (Algérie) en 2021. (Photo Habib Kaki).
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Dans ma lointaine enfance, cela ne faisait aucun doute. Ce Sésac, c’était Sheshonq Ier, pharaon berbère de la tribu des Mashawash, originaire de l’actuelle république de Libye, qui avait régné vers 950 avant Jésus-Christ. Il y eut deux dynasties de pharaons berbères (les XXIIe et XXIIIe dynasties) comme il y eut une dynastie de pharaons nubiens (la XXVe dynastie). Pour le reste, cet ethnonyme de Mashawash n’indique rien de précis, si ce n’est qu’il était bien Amazigh, Berbère :

 « Il s’agit en fait du nom que les Berbères se donnent eux-mêmes Imazighen (au singulier Amazigh). Ce nom a été transcrit par les étrangers sous des formes variées : Meshwesh par les Egyptiens, Mazyes et Maxyes par les Grecs, Mazices et Madices par les Latins. Au XIVe siècle, le grand historien Ibn Khaldoun explique qu’une branche des Berbères, les Branès, descend de Mazigh. Que certains habitants de l’Afrique antique aient déjà placé quelque ancêtre Mazigh ou Madigh en tête de leur généalogie ne saurait étonner puisqu’ils se sont, de tout temps, donné ce nom. » (Gabriel Camps, « L’origine des Berbères », in Ernest Gellner, Islam : société et communauté. Anthropologie du Maghreb, Les Cahiers CRESM, CNRS, Paris 1981 ; cité in Bernard Lugan, Histoire de l’Afrique, Editions Ellipses, Paris 2008, note 2, page 98.) 

La nouvelle carrière de Sheshonq

Il se trouve que, près de trois mille ans après ses exploits supposés, ce Sheshonq a connu une nouvelle carrière. En effet, les nouveaux États du Maghreb ne se sont pas contentés d’être musulmans, après s’être débarrassé de leurs minorités chrétienne (issue de la colonisation, puisque les chrétientés autochtones s’étaient éteintes au XIIe siècle) et juive (présente depuis des siècles).  (Processus qui s’est étalé sur un quart de siècle au Maroc, mais qui a été réalisé en Algérie en six mois, avec une rare violence). Les nouvelles autorités n’ont pas tenu compte de ce que les Berbères avaient été en pointe du combat contre les Français. Elles ont voulu bâtir des États non seulement musulmans, mais arabes. Comme si le Pakistan, la Turquie, l’Iran ou l’Indonésie n’étaient pas des États musulmans, bien qu’ils ne soient pas arabes, et comme si les Berbères n’étaient pas aussi musulmans que les Arabes. Il en a résulté une certaine frustration chez les Berbères, qui se sont mis en quête d’ancêtres prestigieux.

En 1980, Ammar Negadi publia le premier calendrier amazigh, basé sur une nouvelle ère servant au comput des années d’une manière indépendante du calendrier occidental (chrétien) ou du calendrier islamique. Ainsi naquit l’ère de Sheshonq, ou de Chachnak, dont on fixa le début au 14 janvier ~950, date supposée à laquelle Sheshonq Ier (désormais appelé Chachnak par les berbérophones) serait monté sur le trône d’Égypte. On commença donc directement avec l’année 2930. Ce n’est pas sans rappeler le principe de la période julienne de Scaliger.

Pourquoi faire démarrer une ère un 14 janvier ? Parce que les Berbères ont l’habitude de fêter Yennayer, leur Nouvel An, le 14 janvier. Il s’agit bien entendu d’une trace du calendrier julien, mis en place par Jules César et Sosigène en ~46 et officiel à partir du 1er janvier ~45, qui a aujourd’hui treize jours de décalage avec le calendrier grégorien, et qui en aura quatorze au XXIIe siècle. Cette survivance de la fête, et son nom même qui rappelle le mois latin de januarius, sont probablement les dernières reliques de la longue présence romaine en Afrique du Nord avant la conquête arabe. L’article « Calendrier » de l’Encyclopédie berbère (E.B., M. Gast et J. Delheur, 1992) confirme que le calendrier julien reste usité au Maghreb pour les travaux agricoles.

Ce n’est pas la seule relique calendaire qui existe dans le monde arabe. Ainsi, au Machrek, les noms donnés au mois du calendrier grégorien sont en fait issus de l’ancien calendrier syro-babylonien (cf. Rita Nammour-Wardini et Daniel Krasa, Grammaire de l’arabe, Assimil, Chennevières-sur-Marne 2020, pp. 192-193). Le mois d’avril se dit ainsi نيسان  naysân en Syrie, qui est bien entendu le mois de nisan au cours duquel le Christ fut crucifié. Il se dit  أبريل ‘abrîl au Maroc, qui est un emprunt au français.   

Yennayer est un jour férié officiel en Algérie depuis le 27 décembre 2017 et au Maroc depuis le 14 janvier 2023. En outre, il est inscrit au patrimoine immatériel de la France (au titre de la région Île-de-France) depuis 2020.

Célébrations de Yennayer. en Algérie. (Photo : Koukoumani)

Mais voici qu’en 1991, un groupe d’archéologues britanniques (Peter James, I.J. Thorpe, Robert Morkot et John Frankish) et grec (Nikos Kokkinos) a contesté l’identification traditionnelle entre le pharaon berbère Sheshonq Ier et le pharaon שישק / Σουσακιμ de la Bible. Ces auteurs montrent à quel point la chronologie de la fin de l’Âge du Bronze dans le bassin méditerranéen est fragile et sujette à caution. En effet, on a décidé que les listes des dynasties égyptiennes établies par Manéthon au IIIe siècle BCE étaient un cadre dans lequel devait s’inscrire la chronologie de toutes les civilisations voisines. Ces auteurs considèrent par conséquent qu’il faut remettre en cause toute la datation des dynasties égyptiennes, ce qui bouscule toute la chronologie des civilisations grecque, hittite, assyrienne, etc., et entraîne surtout la disparition des quatre « siècles obscurs » (1200-800 av. Jésus-Christ) pendant lesquels il est censé ne rien s’être passé dans l’histoire grecque. Il convient avant tout de réduire la durée de la troisième période intermédiaire entre la chute du Nouvel Empire égyptien et la période finale de l’Antiquité égyptienne : la fin du Nouvel Empire ne se situerait pas vers ~1069, date traditionnelle, mais vers ~825.

Quelle est la conséquence de cette théorie quant à l’identité du « roi d’Égypte » ( מלך מצרים , βασιλεὺς Αἰγύπτου) des saintes Écritures ?

Nos archéologues contestataires acceptent la chronologie biblique qui fixe la mort du roi Salomon, et la division subséquente de son royaume, vers 930 avant notre ère. La prise de Jérusalem par Sésac, dans la 5année du règne de Roboam, se situerait donc vers ~925. En revanche, James et ses collègues retardent d’environ un siècle l’avènement du pharaon berbère Sheshonq / Chachnak sur le trône. Ils démontrent comment l’identification Sésac / Sheshonq, adoptée par les égyptologues depuis les années 1820, a permis d’utiliser les données bibliques pour corroborer les listes de Manéthon, l’avènement de Sheshonq étant fixé d’autorité en ~945 et devenant la première date de la chronologie égyptienne à reposer sur des « faits » (p. 230). Il semblerait pourtant que l’archéologie ne corrobore pas l’Histoire officielle, puisqu’on a trouvé à Byblos, dans l’actuel Liban, un fragment de statue portant le cartouche de Sheshonq Ier et une inscription phénicienne selon laquelle le roi Abibaal de Byblos avait fait venir la statue depuis l’Égypte (p. 248). Or, Abibaal semble avoir régné peu de temps avant l’an 800 avant NSJC. Il s’ensuit donc que l’avènement de Sheshonq Ierse serait produit en ~820 plutôt qu’en ~945.

Même si cette constatation dérange la chronologie traditionnelle, elle a le mérite de réconcilier le récit biblique au moyen duquel les égyptologues prétendent corroborer les listes de Manéthon avec ce que l’archéologie nous apprend de Sheshonq Ier. En effet, les vestiges retrouvés à Karnak font bien état d’une campagne de Sheshonq Ier en Palestine, mais Jérusalem ne figure pas parmi les villes conquises, alors qu’elle est l’objectif principal du raid égyptien dans la Bible. Au contraire, la campagne de Sheshonq apparaît dirigée contre le royaume d’Israël (le royaume du Nord), alors que, dans le récit biblique, la campagne de Sésac est dirigée contre le royaume de Juda (le royaume du Sud). Jéroboam, le premier roi du Nord, était un allié de l’Égypte selon la Bible hébraïque (cf. I Rois 11,40 et I Rois 12,2), qui plus est marié à la princesse égyptienne Ano (fille de Sousakim !) selon la Bible grecque (cf. III Rois 12, 24e dans la Septante). Conclusion : les égyptologues veulent faire coïncider Sheshonq Ier avec le Sésac biblique sur la base d’un récit biblique qui dit le contraire des hauts faits revendiqués par Sheshonq Ier. Les partisans de la chronologie officielle balaient la contradiction en émettant l’hypothèse que Pharaon aurait souhaité frapper son protégé Jéroboam aussi bien que son ennemi Roboam (note 34 p. 379). Nos contestataires préfèrent, quant à eux, en tirer la conclusion que Sheshonq Ier n’était pas le Sésac de la Bible. Alors, dans ce cas, qui était-il ?

Gravure d’un relief de Sheshonq Ier trouvé au temple de Karnak. (George Rawlinson, 1886)

Nos auteurs proposent une nouvelle datation de l’histoire égyptienne, en rallongeant considérablement la durée du Nouvel Empire et en réduisant celle de la troisième période intermédiaire. Ils fixent le règne de Ramsès III vers le dernier tiers du Xe siècle plutôt que dans les années 1186-1155 de la datation officielle – donc 250 ans plus tard. Le nom biblique Chichak serait une déformation de l’égyptien Sessi (Ssysw), diminutif de Ramsès (p. 257, et note 135 p. 385).

Après tout, n’oublions pas que le texte biblique n’était pas vocalisé à l’origine. La graphie שׁישׁק, lue aujourd’hui Shishaq, était peut-être un Chichk, un Chichek, un Chichak, voire un Sissek. Il me paraît en tout cas intéressant que le nom français traditionnel de ce personnage, Sésac, ainsi que le nom de la Bible grecque, Σουσακιμ, n’excluent pas des lectures penchant vers une déformation de Sessi. Il ne faut pas non plus oublier que nous ne savons pas comment on vocalisait l’égyptien hiéroglyphique, l’écriture hiéroglyphique ne notant pas les voyelles (cf. Jean-Pierre Guglielmi, L’Égyptien hiéroglyphique, Assimil, Chennevières-sur-Marne 2010, p. XV).

Une révision déchirante

Ainsi, admettre la thèse de James et de ses co-auteurs, thèse jamais réfutée mais jamais acceptée non plus, reviendrait à identifier le Sésac biblique, qui s’empara du Temple de Jérusalem vers ~925, avec Ramsès III. Le raid de Sheshonq Ier, lui, ne serait pas expressément mentionné dans la Bible et se situerait vers ~810, à l’époque du règne de Joachaz en Israël et de Joas en Juda. Pas expressément mentionné, car nos archéologues expriment l’hypothèse que l’expédition de Sheshonq Ier aurait pu avoir pour but, non pas de frapper le royaume d’Israël, mais, au contraire, de l’aider à récupérer des villes conquises par les Araméens. En effet, la Bible décrit des relations cordiales entre l’Égypte et le royaume d’Israël jusqu’à la fin (cf. l’ambassade envoyée en Égypte par Osée, dernier souverain du royaume du Nord, pour demander de l’aide contre les Assyriens, in II Rois 17,4). Or, d’après la Bible, il y eut bien, sous le règne de Joachaz, une aide extérieure, celle d’un « sauveur » (מושׁיע ; σωτηρίαν), au secours du royaume d’Israël face aux Araméens (II Rois 13, 1-5). 

Si l’on admet que, lors d’une expédition qui serait intervenue vers ~810 et non plus vers ~925, Sheshonq Ier aurait en fait repris des villes arrachées par les Araméens Hazaël et Ben-Hadad au royaume d’Israël, alors ce pharaon ne serait rien d’autre que le mystérieux et anonyme « sauveur » de la Bible.

Ainsi, si les thèses de James, Thorpe, Morkot, Frankish et Kokkinos étaient exactes, les militants berbéristes n’auraient plus qu’à faire partir l’ère amazighe de l’an ~835 plutôt que de l’an ~950.  Cette révision déchirante serait sans doute plus que largement compensée, pour les Berbères, par le fait que la Bible nomme « sauveur » celui dont ils ont fait leur héros national sous le nom de Chachnak.

Pour aller plus loin

Peter James, I.J. Thorpe, Robert Morkot, John Frankish et Nikos Kokkinos, Centuries of Darkness, Pimlico, Londres 1992, 426 pages.

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