« La littérature romande compte bien assez d’écrivains engagés ! »

Passé du Parti ouvrier et populaire au monde des lettres, Julien Sansonnens sort un nouveau livre sombre et mystique relatant un fait divers survenu dans la Broye. Il nous explique pourquoi le militantisme littéraire n’est pas sa tasse de thé.

© Samuel Devantéry

Après Septembre éternel, en 2021, vous revenez avec Agnus Dei, un roman beaucoup plus court, sec et nerveux. Pourquoi ce choix ?

Quelle est la bonne longueur d’un texte ? Question moins triviale qu’il n’y paraît. Je pourrais répondre qu’un récit finit par trouver, par un processus assez mystérieux (ou du moins peu réfléchi) la taille qui doit être la sienne. Tout dépend du projet : avec Septembre éternel, la France constituait le point de départ : je voulais écrire sur ce pays, le décrire en profondeur, évoquer son histoire contemporaine, remettre en lumière plusieurs événements marquants ou anecdotiques. Agnus Dei est une autre bête : je raconte une histoire en focalisant sur un personnage, le récit est construit comme une succession de scènes (j’avais d’abord en tête la dernière, avant d’avoir écrit la moindre ligne). Et puis, au risque de fissurer le décorum entourant l’acte d’écrire, je ne vis pas de ma plume, comme la très grande majorité des auteurs d’ici : pour produire un gros livre, il faut avoir le temps. Il faut que les planètes professionnelles, familiales, amicales, amoureuses soient alignées : souvent, cela n’arrive pas.

Dans votre roman, vous décrivez une Broye poisseuse et franchement sinistre. Vous qui défendez les gens du commun, ne cédez-vous pas là à un certain snobisme citadin ?

Je ne suis pas sûr de défendre les gens du commun, ni même de défendre qui ou quoique ce soit : j’espère en tous les cas ne pas apparaitre comme un écrivain engagé, au sens sartrien et adolescent du concept. La littérature romande compte bien assez d’écrivains engagés, révoltés, éveillés, conscientisés, indignés et que sais-je encore ; sans renier mes propres années de lutte, j’ai toujours cru qu’embrasser la cause de la littérature implique de renoncer à toute posture partisane et militante. Nul ne peut servir deux maîtres. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon, la quête du beau et la politique.

On sent presque une pointe, sinon de tendresse, du moins de charité, dans votre portrait de ce forgeron criminel. Comment l’expliquez-vous ?

J’ai entendu la même remarque, pour ne pas dire critique, à propos de mon livre consacré à la fille du fondateur de l’Ordre du Temple solaire. Dans Agnus Dei comme dans L’Enfant aux étoiles, j’évoque des faits à la fois réels, choquants et sanglants, et pourtant je me refuse à endosser l’habit du juge ou du moraliste. La condamnation et le rejet sont des réflexes légitimes et attendus mais qui, s’agissant de l’écrit, appartiennent plutôt au registre journalistique : je crois que l’écrivain peut — et doit — ne pas s’en contenter et viser plus loin. La condamnation, qui ne coûte pas grand-chose, m’a toujours semblé constituer une démarche aussi confortable qu’intellectuellement paresseuse. Je peux être ce qu’on voudra, mais pas un homme paresseux.

La question théologique semble toujours se nicher derrière le drame que vous racontez : êtes-vous définitivement passé d’élu communiste à écrivain catholique ?

Les écrivains catholiques, qu’on pense à la sainte trinité Bernanos-Bloy-Péguy,  ont donné quelques-unes des plus belles pages de la littérature française : être associé, de près ou de loin, à ces auteurs serait flatteur. Et pourtant tout m’éloigne d’eux : je n’ai pas leur talent, et le contexte moral, politique et esthétique que nous connaissons n’a plus rien à voir avec le leur. Je n’écris pas en tant que catholique mais en tant que témoin vivant dans un monde en profonde mutation : quand tout semble s’écrouler, quand les socles hier inamovibles vacillent, la question des valeurs qui permettent de (re)fonder une société devient centrale.A défaut d’être engagé, je suis un écrivain écroulé.

Profond, votre roman est aussi très sombre, à l’image de ceux de Chessex ou Ramuz qui semblent vous avoir inspiré. Croyez-vous encore à la possibilité d’un bon roman joyeux ?

Absolument, et j’adorerais l’écrire… mais je crois qu’il est plus facile d’être triste que d’être drôle. Etre drôle nécessite d’avoir ce qu’on pourrait appeler de l’esprit, un sens de la formule, toutes choses qui doivent être entrainées… De solides références également, parce que le comique ne s’invente que rarement, ce qui explique sans doute pourquoi les livres réellement drôles sont si rares. La conjuration des imbéciles m’a beaucoup fait rire il y a quelques années : j’aimerais retrouver un même charme dans la production actuelle.

Agnus Dei, roman
Ed. de l’Aire, Vevey, novembre 2023
ISBN: 9782889563449
Prix: CHF 20.-

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Propos recueillis par Raphaël Pomey

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