Oui, je sais ce que vous êtes déjà en train de vous dire : voilà l’autre catho réac qui vient de nouveau nous les briser. Mais pour l’exercice intellectuel, je vous propose d’imaginer que la personne qui vous écrit est un simple beauf moyen, chose sans doute assez proche de la réalité, d’ailleurs.
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Le beauf moyen, donc, constate avec étonnement qu’une caricature de Barrigue suscite une vive colère dans vos rangs. Sa grande faute ? Avoir représenté une sainte cène avec un Jésus sur le point de rompre un « trognon », un « croûpion » ou un « crotchon » – en bref, un morceau de pain passé au crible de nos particularismes linguistiques. Mis en Une du magazine « Réformés », ce dessin serait selon vous « d’un goût douteux sinon choquant », à tel point que vous avez dû exprimer votre colère dans le bulletin EERV.fl@sh.

Les bonnes indignations ?
Je vais vous dire la vérité : voilà plusieurs jours que je cherche, très sincèrement, ce que ce dessin peut avoir de choquant. Pas que je ne sois jamais choqué, d’ailleurs. Je l’ai été lorsqu’une chorale militante a chanté à la gloire de l’éjaculation dans la cathédrale de Lausanne, dont vous avez la charge. Je l’ai été lorsque, tout récemment, un verset du Coran y a été lu, qui enjoignait les chrétiens à en finir avec « l’association », soit la croyance en la divinité du Christ. J’ai été interpellé aussi lorsque l’une de vos structures officielles a organisé un événement autour du sado-masochisme éthique, en 2024. À chaque fois, disons que j’ai été surpris de l’ambiance « circulez, il n’y a rien à voir » qui régnait chez vous.
Mais là, décidément, je ne vois pas. Le Fils de l’homme est-il rabaissé là où l’on rit non pas de lui, mais avec lui ? Lui qui a partagé notre condition, mangé le même pain que nous, partagé la table des plus humbles d’entre nous, serait-il devenu incapable de s’amuser de notre capacité, dans un petit pays, à inventer cinquante mots pour dire la même chose ?

En fait, peut-être que je me refuse à voir que le problème n’est pas là. Mon hypothèse est que vous tentez de rassurer une frange conservatrice en tapant, une fois de plus, sur des journalistes. Mais je crois que c’est un mauvais calcul : on vous demande de garantir la transmission d’une foi ferme, pas de sombrer dans l’autoritarisme. Il y a un livre intéressant qui dit quelque chose comme : « Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté », si je me souviens bien.
Je suis Barrigue
Je n’ai jamais été Charlie, et ce n’est pas demain que je vais le devenir. Mais en nous demandant de n’être ni Protestinfo ni Barrigue, cher Conseil synodal, je trouve que vous commencez à pousser le bouchon un peu loin.
À la fin d’Orthodoxie, l’auteur anglais Chesterton prête au Christ « un trait presque invisible qu’il faut bien appeler timidité ». Il parle d’une chose qu’Il a cachée à tous les hommes lorsqu’Il est monté sur la montagne pour prier. En bref, d’une chose qui était vraiment trop énorme pour que Jésus-Christ, vrai homme et vrai Dieu, puisse nous la livrer comme ça : selon l’écrivain, c’était Son hilarité. Oui, au cœur de Son ministère, le Sauveur aurait toujours un peu réprimé son envie de se marrer, alors qu’Il ne cachait jamais ses autres émotions.
C’est un propos d’écrivain, pas de théologien. Mais il rend la foi plus désirable qu’une tempête dans un verre d’eau.

