Curieux destin que celui d’Eric Arthur Blair, alias Orwell. Écrivain et journaliste sagace et d’une liberté farouche, l’homme est encore lu dans les classes, principalement pour la Ferme des animaux, et constamment cité dans les débats politiques en référence à son fameux 1984. Que ce dernier soit très largement « inspiré » (dira-t-on pour rester polis) du Nous autres, de Zamiatine, peu importe. Chaque époque veut son prophète, et avec son « ministère de la vérité », sa novlangue et ses 2+2 qui font cinq, la dystopie fait office de nouvelle Bible pour tous les adversaires du trumpisme et des droites réactionnaires en général.
Comme prophète, Orwell est d’autant plus commode qu’il est en réalité très partiellement lu. Qui, par exemple, se souvient que dans Hommage à la Catalogne, tandis qu’il affrontait le franquisme, le vrai, et pas un ennemi imaginaire coupable d’avoir mal placé un point médian dans le communiqué officiel d’un collectif éco-anxieux, notre homme dénonçait déjà une « horrible atmosphère de suspicion et de haine, les mensonges, les milles bruits qui couraient partout, les placards criants sur les panneaux à affiches que moi et mes semblables nous étions des espions fascistes »[1] ? Fascisme mis à toutes les sauces, chasse à l’homme, risque de mort sociale pour qui s’éloigne un tant soit peu de la doxa du parti. Cela ne vous dit pas quelque chose ?

Lire sérieusement Orwell, c’est d’abord comprendre qu’une dérive interne à la gauche peut faire le lit des totalitarismes à cause de son refus de parler le langage de l’homme du peuple. Oui, Orwell est un militant socialiste, quelqu’un qui rappelle dans le Quai de Wigan que « le patron ne peut pas faire cause commune avec le prolétaire », comme « le chat ne peut pas faire cause commune avec la souris[2] ». Mais son œuvre est aussi traversée par une critique farouche, et parfois excessive dans sa virulence, d’un culte du progrès susceptible d’ouvrir la voie aux formes modernes de totalitarisme. Pour lui, une société plus égalitaire n’est possible que si elle sait aussi garder un caractère décent et conforme aux intérêts de la majorité des masses laborieuse : le pub, le foot, la petite propriété. Son œuvre politique est par exemple traversée par une critique farouche du désir de ses camarades pour la centralisation, les grands plans, et le rejet de tout ce qui pourrait, de près ou de loin, laisser la moindre liberté aux gens ordinaires. « Socialisme », à ses yeux, signifie « justice et banal respect de soi »[3], mais en tout cas pas ce « sens de l’ordre hypertrophié[4] » de l’intellectuelle progressiste avec sa « tignasse ébouriffée » et son « répertoire de citations de Marx ».
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