L’absurde et la grâce

Nous avons choisi le silence plusieurs jours après le drame terrible de Crans-Montana, qui a coûté la vie à des dizaines de jeunes et marquera à vie de nombreux autres. La pudeur n’efface toutefois pas les grandes questions.
Imprimer / export PDF
Partager :

Des générations d’écoliers ont appris à rire d’un personnage de Voltaire qui, passant de catastrophe en catastrophe, jurait ses grands dieux que tout se passait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Certains s’en souviennent encore : le brave bonhomme s’appelait Pangloss, et l’on sentait que l’écrivain n’avait guère de sympathie pour ce savant ahuri.

De fait, le pauvre philosophe caricaturé dans Candide n’est pas un précurseur. L’idée d’une « harmonie compensatoire » traverse l’histoire de la pensée occidentale : chez Boèce, chez saint Augustin, jusque dans bien des théories de la musique, on trouve l’idée d’une utilité globale du crade, du triste, du dissonant. En arrière-plan, l’idée d’un ordre qui ne suppose pas l’effacement de ce qui nous déplaît, mais son intégration dans quelque chose qui le sublime.

L’illusion du sens

Philosophiquement, l’idée est séduisante. Mais la mort de dizaines de jeunes dans un bar, la nuit du Nouvel An, est là pour nous rappeler que notre horizon est moins l’harmonie que l’absurde. Bien sûr, le public cherche toujours à reconstruire du sens a posteriori : on épluche le parcours judiciaire du patron du bistrot, on examine les éventuels travaux réalisés sans respect des normes, certains vont même jusqu’à mettre en cause toute une génération, qui aurait été victime de sa dépendance au téléphone portable. « La quête de viralité numérique a supplanté, chez certains jeunes, l’instinct d’entraide », a-t-on par exemple pu lire dans une tribune du Figaro. D’autres racontent l’histoire de tel ou tel miraculé qui aurait eu la vie sauve grâce à une prière, comme si le bon Dieu avait soigneusement négligé tous les autres jeunes qui ne l’auraient pas faite…

Il est normal de chercher à se rassurer. Peut-être que personne, dans le fond, ne peut vivre dans un horizon dépourvu de sens, de causalités et de boucs émissaires. C’est ce besoin qui, souvent, génère le pire chez l’homme. C’est peut-être là que notre regard chrétien demeure mal à l’aise : incapable de se satisfaire du non-sens pur, mais tout aussi incapable de bénir des explications qui viendraient trop vite.

Alors, humblement, nous choisissons de dire le bon : ébranlé, notre pays se ressoude, nos autorités politiques trouvent l’union sacrée pour gérer au mieux une situation qui dépasse le cadre cantonal, les cloches de nos églises sonnent à l’unisson. Cela n’efface pas le drame, mais cela montre que, collectivement, notre peuple peut encore le surmonter. 

Et c’est en ceci que l’absurde ne doit jamais l’emporter.

Voir aussi