L’économie façon chevaleresque

Dans le Vaucluse, dans le Sud de la France, une jeune communauté bénédictine poursuit un développement totalement hors norme. Et si c’était dans les vieilles casseroles que l’on fait les meilleures PME?
Étrange contraste que celui du père Germain, avec sa tonsure et son habit monastique, au milieu de la bibliothèque high tech de l’abbaye du Barroux. RP
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Supposez une paroisse citadine où l’on vous proposera invariablement de «coconstruire l’Église de demain» pour aller «chercher les croyants et les croyantes là où ils et elles se trouvent». Charmant, très certainement, mais supposez à présent un monastère battu par le mistral où des êtres vêtus de capes noires se lèvent tous les matins à 3h20 pour réciter des psaumes en latin et vivre selon une règle datant de quinze siècles. De ces deux options, laquelle vous semble la plus à même de faire refleurir économiquement et spirituellement une région? Laquelle risquera de rayonner jusque dans nos contrées suisses romandes et d’attirer des jeunes du monde entier?

La question étant – il faut bien le confesser – posée avec une neutralité assez approximative, vous aurez compris que nous penchons pour la deuxième option. Et à travers cette description sommaire, les esprits les plus fins auront même reconnu une abbaye située à quatre heures de route de Genève: Sainte-Madeleine du Barroux. Fondée en 1970 par Dom Gérard, un moine sorti d’un ermitage avec pour seules possessions sa mobylette et son baluchon, cette communauté constitue une anomalie totale. À partir de ses prémices modestes dans le village voisin de Bédoin, l’aventure a en effet débouché sur une véritable entreprise, dont la modernité technologique tranche avec la féodalité ambiante des rapports humains. Derrière les lignes très épurées de son architecture (inspirée par l’abbatiale de Payerne, entre autres!), l’abbaye se distingue en effet par sa production massive de pain, surtout, mais aussi de vin, d’huile et de créations artisanales diverses. Un véritable village autosuffisant dont l’activité incessante a redonné vie à une région fort belle, mais qui se trouvait en récession jusqu’à l’établissement des frères. Preuve de ce fonctionnement à plein régime, la communauté, qui comportait dix moines les premières années, en compte désormais une soixantaine qui prient et travaillent selon la règle de saint Benoît. Une croissance permanente, tempérée par le départ de frères qui s’en vont fonder leurs propres communautés, et qui crée aussi des défis: l’âge vénérable des combattants de la première heure, notamment, qui a imposé la construction récente d’un bâtiment relié de plain-pied à l’église. Les aînés de cette grande fratrie, qui tâchent tant bien que mal de participer aux offices, peuvent ainsi jouir de la qualité de vie d’un EMS lumineux et d’un cabinet de dentiste à la modernité impeccable. Pas tout à fait anecdotique quand on vit éloigné du monde et sous le regard d’un État français qui ne raffole certainement pas des monastères où se perpétue le souvenir des massacres de la Révolution de 1789…

Des débuts bucoliques

Compagnon de route de la naissance du monastère, le Vaudois Christian Bless évoque avec nostalgie les débuts modestes à Bédoin, dans une chapelle mise à disposition par la famille Ricard. Une famille dont les amateurs de pastis salueront le double apport à l’humanité: «C’était plus bucolique que l’immense abbaye de maintenant. Je me souviens d’une fois où Dom Gérard m’avait invité à aller discuter un peu: il y avait un petit réchaud, au bout du jardin. Il avait allumé le feu et coupé quelques herbes, du thym sans doute. Dans une vieille casserole rouillée avait alors infusé une petite tisane. Et lui il me parlait du bon Dieu, de la Grâce, tandis que nous étions tous deux assis sur un vieux tronc. Le monde moderne ne nous avait jamais enseigné ces choses.» De fait, ces liens forts entre la communauté et la Suisse romande trouvent leur origine dans une conférence donnée par Dom Gérard à Lausanne, au début des années 70, dans le bouillonnement des milieux défendant le latin et la liturgie traditionnelle dans la messe: «Le coup de foudre immédiat», se remémore Christian Bless. Suivront des moments riches en émotions et en coups de gueule divers, entre liens étroits avec la fraternité Saint-Pie X (plus connue sous le nom d’Écône) et retour complet dans le giron du Vatican dans les années 80. Des épisodes vécus plus ou moins douloureusement selon la radicalité des sensibilités des uns et des autres. Heureusement, la magie du saucisson et de la bouteille de rouge opérant toujours, la riche amitié ne sera jamais rompue entre les amis fidèles de Suisse romande et l’abbaye, dont le grand écrivain Jean Raspail chantait déjà les louanges au début des années 80 dans Le Figaro Magazine.

Le Vaudois Christian Bless, compagnon de route de l’abbaye, se souvient des débuts modestes de la communauté sur ce site de la commune voisine de Bédoin. RP

De toute manière, les habitués du Barroux viennent y chercher quelque chose qui transcende largement les querelles de clocher: le hiératisme ambiant. Alors que les Églises modernes tentent sans cesse d’attirer les jeunes avec moult guitares et des célébrations singeant la laideur de la variété moderne, rien de tout cela ici: la messe et les différents offices s’y déroulent en latin, à grand renfort de chant grégorien, et gare à qui voudrait venir introduire la moindre innovation dans ce chant millénaire! Souvent, le visiteur se trouve même plongé dans des scènes évoquant Le Nom de la rose, les bossus en moins: frères aux visages anguleux faisant sonner les cloches dans la pénombre, prosternations répétées et repas pris en silence… Qu’on imagine l’hôte d’honneur soupant en bout de table, directement sous le regard bienveillant du père abbé, véritable chef de famille présidant au bon déroulement du repas… Heureusement que le coup de rouge, aussi fidèle que le vent glacial soufflant sur la contrée, vient donner un peu de hardiesse! Et comment ne pas se sentir plongé mille ans en arrière quand, de quelques coups de maillet sur la table, le maître des lieux annonce la fin du repas et la prière finale, toujours en latin.

Au vu de la grande pureté des lignes de l’abbatiale, difficile d’imaginer qu’elle n’existait pas encore il y a quelques dizaines d’années. RP

Quand le SDF mange à côté du millionnaire

La scène impressionne, mais qu’on n’aille pas pour autant imaginer un environnement où règne une austérité insupportable: de fait, même l’anticlérical le plus radical ne saurait nier la hauteur de sentiments exprimée par les frères dans leurs attitudes et leur accueil du pèlerin, qu’ils soient millionnaires ou condamnés à dormir sous des ponts: «Les frères sont gentils, ils vont me fournir des gants pour passer la nuit dans le hall de la gare de Carpentras», livre ainsi un sans domicile fixe quittant les lieux après avoir bénéficié de l’hospitalité bénédictine durant quelques jours. En rupture avec sa famille, abandonné par un État qui préfère sponsoriser l’accueil de migrants – d’après son récit –, il trouve auprès de la communauté un cadre aimant, et finalement moins strict qu’il n’y paraît. Car selon l’esprit de saint Benoît (480-547), c’est le Christ lui-même que la communauté pense trouver à travers l’étranger qui viendra sonner à sa porte pour chercher un toit. «N’ayez peur de rien. Vous êtes ici dans votre famille», nous lance ainsi un des plus anciens frères de l’abbaye, responsable de la boulangerie. Joignant les actes aux paroles, il nous salue à la manière des moines, front contre front (le vénérable Pax tecum). Autant dire qu’ici, le fameux «frère» utilisé comme une interjection par tous les rappeurs, y compris pour s’insulter, prend un sens un peu plus élevé, qu’une goutte de chartreuse est parfois là pour affermir. Ici, c’est le royaume de la joie simple.

Père Abbé du monastère du Barroux, Dom Louis Marie nous accueille dans le salon réservé aux hôtes de sa communauté. Issu d’une famille de militaires, il veille à l’unité de sa communauté afin de continuer à « ouvrir les portes du Ciel ». RP

Sans tirer un orgueil démesuré de leur réussite, les moines ne le cachent pas: si le fondateur avait 500 francs français en poche au moment de tout démarrer, l’abbaye brasse désormais des sommes considérables, à défaut de brasser de la bière. Mais pas grâce aux soutiens qu’on lui prête parfois dans des milieux politiques radicaux, dont l’ancien Front national de Jean-Marie Le Pen, puissant dans la région. «À chaque fois qu’on a fait face à de gros enjeux, comme lorsque l’on vivait dans des roulottes, sans chauffage ou sans électricité, ou lorsqu’il nous a fallu acheter des terres, le bon Dieu nous a tirés d’affaire», sourit le père Germain, dont le sourire communicatif n’a pas été altéré par les nombreuses années passées au monastère. En réalité, avant de tourner à plein régime, la communauté se trouvait généralement en possession d’argent uniquement aux moments où elle en avait un besoin urgent (ndlr comme notre journal). Mais la présence fréquente d’intellectuels de haut vol dans les seize mètres, citons Gustave Thibon ou Louis Pauwels, n’est peut-être pas pour rien dans ces élans du cœur de personnalités venues d’horizons très divers, parfois même du protestantisme.

De nombreux saints catholiques figurent sur les fresques de la chapelle privée du père abbé. A noter la présence, tout à droite, de Maximilien Kolbe, prêtre exécuté à Auschwitz, ou de l’écrivain Péguy (avec un genou à terre). CB

Un patron? Non, un «père de famille»

Mais comment au juste marier le rôle de père spirituel de moines parfois très jeunes et un statut de chef de PME? Nous avons voulu poser la question à Dom Louis-Marie, le père abbé. Si son prédécesseur Dom Gérard était un homme chaleureux et ardent, lui est plutôt du genre réservé, méthodique. Pas au point, cependant, de se considérer comme un patron d’entreprise selon les codes modernes: «Je suis plutôt un chef de famille qui a un droit de regard sur tout», lâche-t-il dans un sourire doux, mais en pesant ses mots. Issu d’une lignée de militaires, ce stratège conteste que l’abbaye soit passée au capitalisme sous sa férule: «Notre magasin et la vente par correspondance nous permettent de vivre de nos mains, sans contracter de dettes. C’était un de nos buts», tranche-t-il paisiblement. Mais le succès, le vrai, consiste à ses yeux «à ouvrir encore les portes du Ciel» pour ses hôtes au lieu de chercher à singer Lady Gaga. Quant à la politique, il ne le cache pas: même s’il se réclame de l’héritage de Péguy, ce combat n’est pas prioritaire à ses yeux. Il s’agit avant tout, dans un monde en proie à une déchristianisation massive, de témoigner de la permanence de la foi. D’ailleurs, le voilà qui s’arrête soudainement alors qu’il nous quitte dans les escaliers: «Je suis content que vous vous intéressiez à notre héritage philosophique, mais j’espère surtout que vous avez senti la présence du bon Dieu parmi nous.»

L’abbatiale est inspirée de différents sites millénaires, dont sa cousine de Payerne! CB

Quelques notions clés:

•Les moines sont-ils tous prêtres?

Non. Bon nombre d’entre eux participent à la vie de la communauté en tant que «frères» et non pas en tant que prêtres, appelés «pères». Ce choix s’effectue en fonction de leurs désirs, de leur éducation ou d’un simple souci d’humilité. Ce qui unit les moines du Barroux est un désir de partager une vie essentiellement centrée sur la louange divine, la prière et le travail. Dans la communauté se trouvent des personnes à l’aise autant avec la mécanique, la culture du potager que l’édition de livres, par exemple.

•Qu’est-ce que la tonsure?

Qui s’adonne à des recherches sur le sujet sur Internet en verra parler comme d’une pratique désuète voire réduite à la célèbre image de La Tête de Moine AOP. Et effectivement, elles ne sont plus nombreuses les communautés qui continuent de marquer le renoncement au monde de leurs prêtres par ce rasage caractéristique du crâne, laissant apparaître une bande de cheveux. Pour le visiteur du monastère, la tonsure présente l’intérêt de permettre de différencier les pères des frères, qui ont simplement les cheveux courts. On pourra ainsi appeler les uns et les autres d’une façon conforme à leur état.

•Pourquoi la messe en latin?

C’est l’une des particularités du Barroux, resté fidèle à la tradition liturgique de l’Église catholique en vigueur jusqu’au concile Vatican II (1963-1965). Outre l’usage de cette langue sacrée, à part durant les sermons, les prêtres officiant selon le rite dit «tridentin» tournent la plupart du temps le dos aux fidèles comme pour mieux leur donner la direction de Dieu.

•Un retraitant vit-il dans une prison?

Certes non. De fait, les personnes partant se ressourcer au Barroux disposent même d’une clé qui leur permettra, à condition de ne pas troubler l’ordre monastique, de rentrer à l’heure qu’elles désirent dans leur bâtiment. Un hôte qui utiliserait une telle confiance pour abuser de l’hospitalité bénédictine se verrait toutefois rapidement mis au pas, et serait surtout automatiquement mal à l’aise dans un environnement tout entier tendu vers l’oubli du monde.

•Est-il obligatoire de prier toute la journée?

Pas d’obligation là non plus, mais une nouvelle fois, à quoi bon se rendre dans un monastère si c’est pour mener la même vie qu’à la maison? Du reste, la chose serait bien difficile avec le silence de rigueur la majorité du temps, et un Wi-Fi qui ne couvre que deux pièces dédiées à l’étude. Les offices religieux, dont les durées peuvent être très variables, s’échelonnent tout au long de la journée. Le premier débute à 3h30, on parle alors des «matines», et le dernier se termine dans une église éclairée à la bougie, lors des «complies».

•Comment se déroulent les repas?

Ce sont des moments importants de la journée, et pas seulement pour les estomacs. Différentes lectures les accompagnent, allant de la vie des saints vénérés ce jour au rappel, à la fin du repas de midi, de passages de la Règle de saint Benoît. Moines et convives invités mangent en silence, sans traîner à table, mais en bénéficiant d’une cuisine équilibrée et simple.

•Pourquoi y aller?

C’est la grande question. D’aucuns, miséreux, s’y rendent par besoin, d’autres pour «déconnecter» d’une vie professionnelle qui les ronge. Pour ceux qui ont la foi, la multiplication des offices et la possibilité d’être accompagné par des prêtres remplissent les âmes d’une paix profonde.

•Que se passe-t-il quand on retourne à la vie normale?

Un choc, très certainement. À l’abri des vains bruits du monde, les moines cultivent généralement une langue et des coutumes qui tranchent radicalement avec les attitudes vulgaires souvent encouragées par notre société. Mais cette période de ressourcement permet aussi d’affronter les défis de la vie quotidienne avec une confiance renouvelée, les idées à l’endroit… et le téléphone portable un peu moins omniprésent!

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