La Suisse contre les robots

La participation du Peuple à un recueil de textes consacré au manque de diversité de la presse romande, le mois dernier, a pu surprendre. Paru aux Éditions Favre, cet ouvrage coordonné par Myret Zaki réunit en effet des auteurs (la bienséance moderne voudrait qu’on ajoute « et des autrices ») qui, bien souvent, se sont engagés très loin dans des thématiques que n’avons pas abordées frontalement, voire jamais traitées du tout.
Taylor Brandon/unsplash
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Covid, Ukraine, climat… Voilà bien des sujets pour lesquels nous n’avons jamais prétendu proposer une expertise particulière mais qui, pour bien des auteurs du livre, semblent centraux : ils seraient, estiment-ils, au cœur d’un vaste complot contre nos libertés associé à la notion un peu trouble de « mondialisme ». Lors du vernissage du livre au Club suisse de la presse, le 6 février dernier, le rédacteur en chef de l’Antipresse Slobodan Despot n’est-il pas allé jusqu’à dénoncer notre entrée dans une « époque nazie » parce que, dépourvu de l’« Ausweis » vaccinal, il n’avait pas pu boire un verre dans un bistrot après une randonnée effectuée au plus fort de la panique covidienne ?

Qu’on ne s’y trompe pas : né dans un régime autoritaire, socialiste en l’occurrence, l’auteur a bien raison de dénoncer une époque de « robots » qui nous plongerait, comme il l’explique, dans des enjeux métaphysiques et existentiels nouveaux. Nous ne partageons certes pas son pessimisme radical (ni la comparaison avec les méthodes du troisième Reich), mais il nous plaît que des opinions aussi tranchées puissent s’exprimer dans une époque qui, comme l’avait annoncé Bernanos dans Les Grands cimetières sous la lune, semble appartenir aux monstres mous. Et soyons reconnaissants : cette prise de position avait également précipité l’apéro.

Un danger nous guette toutefois : assimiler la liberté, dans le domaine médiatique, au choix systématique de positions en décalage, ou en opposition totale, avec la pensée dominante. Au risque de passer pour de dangereux modérés, il nous importe de rappeler qu’il arrive occasionnellement que la majorité ait raison. On voit mal comment l’on pourrait à la fois défendre, comme nous, une démocratie la plus directe possible – protégée du magistère moral des juges européens et des dames patronnesses d’Amnesty International – et nous complaire dans une posture romantique consistant à mépriser le sens commun.

En défense des gens ordinaires

Si les gens ordinaires étaient si bêtes que cela, le vote du peuple aurait conduit notre pays vers l’abîme depuis longtemps. En méprisant à notre tour les « moutons » sur un catalogue de sujets imposés, nous parlerions la même langue que ces élites qui réclament un effort supplémentaire de « pédagogie » à chaque fois que la population vote à droite, donc très mal selon eux. Or nous ne méprisons pas le peuple, mais préférons au contraire nous revendiquer des valeurs spontanées qui, chez lui, résistent encore au rouleau compresseur Netflix. L’immense Chesterton ne se disait-il pas lui-même « plus enclin à croire en la masse des travailleurs qu’en cette classe réservée et ennuyeuse des littérateurs » à laquelle il appartenait ? Cette humilité doit continuer à nous inspirer.

Oui, on peut être parfaitement libre comme intellectuel ou comme journaliste et estimer, en effet, que la Suisse doit entrer dans l’Union européenne, défendre inconditionnellement Israël et sanctionner la Russie. Telles ne sont pas nécessairement nos positions, mais un journal doit représenter un lieu de débat s’il ne veut pas sentir le renfermé. Dans cette édition, cette curiosité naturelle s’exprime dans notre rencontre avec Ifat Reshef, ambassadrice d’Israël en Suisse, ou dans le micro tendu à l’Université de Neuchâtel dont le responsable de la communication nous explique certains choix très progressistes de son institution.

Pas des martyrs, des entrepreneurs

Alors la presse suisse manque-t-elle réellement de diversité ? Cette question, chez beaucoup, appelle une sorte de jugement moral auquel nous sommes étrangers. On ne lance pas un journal par goût du martyr, mais parce que l’on croit qu’il y a peut-être un marché. On le fait parfois aussi parce que, quitte à ne jamais devenir fortuné, on estime qu’on sera plus heureux qu’en continuant à publier des diaporamas débiles sur le site d’un éditeur qui ne se privera pas de nous virer à la première occasion de dégraisser.

En bref, on le fait d’abord parce qu’on le sent. Hurler au complot mondial pour montrer à quel point l’on est indispensable avec notre feuille de chou n’apparaît pas comme l’idée marketing du siècle.

Bien sûr, certains se plaindront que la plupart des journalistes aient le cœur à gauche. Mais cela, encore, ne dit rien de leur qualité intrinsèque. On connaît des gens parfaitement droitiers, souverainistes comme nous, mais dépourvus de déontologie, sectaires, et qui secrètement méprisent notre beau métier.

S’il y a un clivage, il est sociologique et non pas idéologique : métier populaire, à l’origine, le journalisme s’est transformé depuis quelques années en chasse gardée d’une certaine élite sociale, particulièrement depuis qu’il s’apprend à l’université. Défendre la diversité, dès lors, ne consiste pas à choisir le contre-pied à tout prix sur l’Ukraine ou le Covid : c’est oser se positionner en défenseur de valeurs de liberté, de courtoisie, et de cette glorieuse irresponsabilité qui fait le sel de notre vocation.

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