La grande subversion

Les scandales d’abus en tout genre s’enchaînent pour l’Église catholique. Parle-t-on de cas isolés ou de système ? Pourquoi ne pas prendre un peu de hauteur et envisager la subversion de ce qui devrait être le sel de la terre et la lumière du monde ?
L’Église devait répandre la lumière dans le monde. Pourquoi a-t-elle si souvent failli ces dernières décennies ? (Grant Whitty/Unsplash)
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Depuis début octobre, je suis pris de nausées. L’Église catholique et ses abus font régulièrement la une des médias suisses. Les tentatives désespérées de certains milieux pour relativiser ou poursuivre le déni m’interpellent : « Ce sont des cas isolés », « La majorité des affaires sont anciennes », « Il faut lisser les abus dans le temps », « Il n’y a rien de systémique », j’en passe et des plus belles.

Loin de moi d’instruire le procès d’une institution ou de personnes, je voudrais simplement essayer de comprendre. Je ne prétends pas donner de réponse définitive sur le sujet, mais simplement apporter un éclairage, une certaine hauteur, tout cela sans oublier les victimes.

Le triple silence

Comment comprendre ces dénis ? Comment comprendre ces silences multiples ? Mutatis mutandis, permettez-moi d’avoir recours à André Neher qui s’interroge sur le silence abominable de la Shoah.

Il distingue le silence de l ’institution concentrationnaire « repliée sur elle-même, sur ses victimes et sur ses bourreaux, séparés du monde extérieur. (…) tout s’est déroulé, accompli, consommé, durant des semaines, des mois et des années, dans le silence absolu, à l’écart et à la dérive de l’histoire. » Vient ensuite le silence « des quelques-uns qui avaient fini par saisir et qui se sont cantonnés, eux aussi, dans un repli de prudence, d’incrédulité, de perplexité. C’est le silence des spectateurs (…) ». Enfin le silence de Dieu, « qui persiste au-delà de la rupture des autres cercles de silence et qui, par là même, n’en est que plus grave et plus alarmant ».

Et André Neher de conclure que « les approches de ce triple silence conduisent sinon à l’impasse, du moins au renversement intégral des valeurs, dont aucune ne peut plus prétendre exprimer la réalité en tant que telle, sauf à changer intégralement de signe, en obligeant l’homme à la chercher là où rien ne peut être découvert. » (cf. André Neher, 1970)

Ce triple silence est aussi celui qui entoure les phénomènes d’emprise et les abus en tout genre dans l’Église catholique : silence d’une institution qui cultive l’entre-soi, silence de ceux qui savaient mais qui se taisent et silence de Dieu. De ces silences un cri doit jaillir, une espérance doit luire, mais avant tout une compréhension de ce qui a pu engendrer de si grandes souffrances et entraîner une naissance en Dieu avortée chez les victimes.

En relisant saint Paul

Bien souvent, face aux médias, l’exclamation tranchante de Léon Bloy me revient en mémoire et j’ai envie de m’écrier comme lui : « Quand je veux savoir les dernières nouvelles, je lis saint Paul. » Et c’est précisément ce que j’ai fait. L’apôtre des Nations n’écrivait-il pas aux Galates : « Êtes-vous insensés à ce point ? Ayant commencé par l’Esprit, vous finissez par la chair ? » (Galates 3, 3).

Il est évident que saint Paul ne se référait pas aux abus tant sexuels que spirituels, mais tout comme saint Jean Chrysostome (344/349-407) qui commentait l’épître aux Galates en référence aux problèmes de son temps (les hérésies anoméennes et manichéennes), je pense que l’Apôtre a une parole pour nos temps troublés. « Insensé », littéralement cela signifie « à contresens ». Il s’agit d’une régression de l’union à Dieu vers son contraire. Les verbes « ayant commencé » et « finissez » signifient ce chemin à rebours qui part de la perfection divine

pour revenir vers la « chair ». Cette foi dévoyée et détournée de sa finalité ne peut conduire qu’à la déchéance : la corruption du meilleur engendre le pire.

Comment comprendre cela ?

Ce qui a « commencé dans l’Esprit » ne peut finir que « par la chair » quand le spirituel devient psychologique et que le sens du mystère se transforme en culture du secret.

Et le spirituel devient psychologique

Dès la fin du Moyen Âge, on peut assister à une séparation entre une vie morale placée sous le régime des vertus, une vie ascétique qui vise à la purification des passions et une vie d’union à Dieu qu’on appelle communément la mystique. À part quelques exceptions, la vie spirituelle va donc se résumer à l’ascétisme et aux phénomènes extraordinaires. L’éthique, quant à elle, sous l’influence du nominalisme, va se réduire à une morale du devoir : Dieu impose sa volonté toute puissante. L’homme est réduit à se poser la question : « Que dois-je faire pour être en règle ? »

Malgré le renouveau de l’École de Tübingen avec Jean-Michel Sailer (1751-1832) et Jean-Baptiste Hirscher (1788-1865) et avec des auteurs spirituels tels que Dom Vital Lehoday (1857-1948) et Dom Columba Marmion (1858-1923), le manuel d’enseignement des séminaires et des communautés religieuses fera sienne et entérine cette séparation fallacieuse. Il s’agit du célèbre Précis de théologie ascétique et mystique d’Adolphe Tanquerey (1854-1932), publié en 1923. Il connaîtra de multiples rééditions et traductions.

Dans les années qui précèdent et qui suivent le Concile Vatican II (1962-1965), on comprend aisément que la psychologie va séduire le milieu ecclésiastique et insidieusement transformer la spiritualité en une sorte de « déisme éthico-thérapeutique » (cf. Rod Dreher, 2017).

Le constat du psychologue William Kirk Kilpatrick semble sans appel : « Vers la fin des années soixante et au cours des années soixante-dix, un nouveau climat d’idées psychologiques s’installa dans les assemblées catholiques et protestantes libérales. Beaucoup parmi le clergé, les religieuses et les dirigeants laïques, commencèrent à partir de bonnes intentions, à mélanger leur foi avec la sociologie, la psychologie et autres causes séculières. Au même moment, beaucoup d’entre eux élevèrent le développement personnel à un rang sans rapport avec le développement spirituel. » (William Kirk Kilpatrick, 1985).

La culture du secret supplante le mystère

Le christianisme n’est pas une religion, une confession ou une religiosité. C’est, selon saint Paul, un « mysterium », un mystère. (cf. Odon Casel, 1964). Que signifie ce terme ?

Étymologiquement le mot « mystère » vient du verbe grec mueô qui se traduit par « rester bouche bée ». Dans l’antiquité païenne, les mystères étaient inexprimables car ils étaient du domaine de l’indicible et lié à une expérience culturelle. Avec l’hérésie gnostique qui resurgit périodiquement dans le christianisme, les mystères deviennent quelque chose d’inexprimable parce que partagés secrètement par des initiés et ignorés du commun des mortels.

Dans le catéchisme de saint Pie X, dont se servait les religieuses de mon enfance, on pouvait lire, au sujet des mystères, que ce « sont des vérités supérieures à la raison, que nous devons croire bien que nous ne puissions les comprendre ». (Catéchisme de saint Pie X, V, 1, 3). Un peu court tout de même.

En fait, dans le christianisme, le mystère n’est pas une énigme, encore moins un secret ou une connaissance ésotérique. Il n’est même pas lié à un culte. La religion chrétienne est un mystère comme le relève l’auteur de la lettre à Diognète (fin du IIe siècle) : « (…) ce qu’est leur religion à eux, c’est un mystère (…). » (Lettre à Diognète, IV, 6) Et ce mystère c’est le Christ accueilli, vécu et célébré, « car il n’y a pas d’autre mystère de Dieu que le Christ » (saint Augustin, Lettre 187, XI, 34).

Un rationalisme théologique saupoudré de sciences humaines et mêlé à un gnosticisme résurgent, a dénaturé le mystère chrétien : « La méthode des sciences mathématiques, le fruit le plus achevé de la raison abstraite, fut appliqué aux sciences spirituelles et même à la théologie sacrée. Les sciences naturelles prétendaient appliquer aussi aux dogmes de l’Église la loi de l’évolution qu’elles découvraient partout dans la nature. » (Odon Casel, 1964).

De mutations en mutations le mystère chrétien va se transformer en une culture du secret et de l’isolement.

Il est évident qu’une certaine séparation du monde est nécessaire pour qui désire se consacrer à Dieu.

Afin de préserver la vie intérieure, il semble juste et bon de placer des limites et de vivre une certaine séparation d’avec le monde. Ne lit-on pas dans l’Évangile selon saint Jean : « Si vous apparteniez au monde, le monde aimerait ce qui est à lui. Mais vous n’appartenez pas au monde, puisque je vous ai choisis en vous prenant dans le monde ; voilà pourquoi le monde a de la haine contre vous » (Jean 15, 19). Notons cependant que cela s’adresse à tous les chrétiens !

Bien des communautés cultivant le culte du secret présentent une double face, une pour le monde extérieur et une pour la vie à l’intérieur de la communauté. Ce qui se passe entre les murs doit rester secret car « il faut laver son linge sale en famille » et de toute façon le monde extérieur « ne comprendrait pas ». Comme le relève Dom Dysmas de Lassus : « Dans la pratique, ce type de dérive se traduit par l’interdiction d’échanger avec les personnes de l’extérieur, en particulier la famille ou les confesseurs, sur tout ce qui concerne la vie de la communauté et la vie personnelle du religieux. » (Dysmas de Lassus, 2020).

Un témoignage est paru récemment dans la presse : il s’agit d’un ancien religieux dont le supérieur a dit à la mère « qu’elle n’avait pas à poser des questions » car son fils était « désormais à eux » et qu’il « leur appartenait ». Dans ce contexte, toute remise en question devient l’œuvre du diable et surtout il ne faut pas jeter des « perles aux pourceaux » de l’extérieur (ndlr en dénaturant Matthieu 7,6).

La négation de la personne

Les phénomènes d’emprise et d’abus mènent à la négation de la personne humaine. Le Père Pavel Syssoev en dresse le tableau : « S’emparer de la volonté de l’autre, assujettir sa vie de prière, ses décisions, ses rêves, sa relation avec Dieu – sans doute le domaine le plus intime qui soit – et aliéner sa conscience : tous ces abus ne mènent pas nécessairement à des sévices sexuels, mais peuvent blesser une personne très profondément. » (Pavel Syssoev, 2020). Comment ne pas penser ici au témoignage de ces jeunes religieux en formation qui se font explicitement traiter de « merdes » et de « sous-merdes ». Et que dire des abus sexuels qui s’inscrivent dans la même logique mortifère !

Cette négation de la personne est terrible autant qu’ignoble. À mes oreilles résonne l’exhortation de saint Léon le Grand (vers 390-461) : « Chrétien, reconnais ta dignité. Puisque tu participes maintenant à la nature divine, ne dégénère pas en revenant à la déchéance de ta vie passée. Rappelle-toi à quel Chef tu appartiens et de quel Corps tu es membre. Souviens-toi que tu as été arraché au pouvoir des ténèbres pour être transféré dans la lumière et le Royaume de Dieu. » (Sermon de Noël 7, 6).

Essayer de détruire cette dignité, c’est nier la réalité que l’homme est l’icône de Dieu sur terre.

Que faire pour que de tels abus ne se reproduisent plus, pour que cela ne soit plus systémique ? Parler, bien évidemment, mais avant tout écouter et reconnaître les victimes. Dans un même temps se convertir, c’est-à-dire « (…) se tourner vers la source d’où jaillit le salut, car ce n’est que par le Mystère de Dieu que le monde revivra. C’est en lui que le souffle de la vie divine passe et agit, c’est de lui que coule le sang du Christ pour guérir et sanctifier, pour racheter et pour transfigurer le monde. » (Odon Casel, 1964)

Psychologie et vie spirituelle

« Ne vous analysez pas : s’analyser c’est se trouver et se trouver c’est trouver le trouble. Tâchez toujours de briser le cercle qui vous ramènerait pour quelque prétexte que ce soit, sur vous-même, et partez comme une flèche vers Dieu. Un gloria Patri… dit dans la foi profonde pacifie plus d’âmes que toutes les analyses. La réponse à tout cela est dans le mot de sainte Catherine de Sienne que lui dit Dieu : “Occupe-toi de Moi. Je m’occuperai de toi”. »

Charles Journet in Revue Carmel 1994/4, p. 71-72

« (…) la pensée positive semble avoir remplacé la foi. Presque partout, le salut est progressivement assimilé au développement personnel ou à un sentiment que tout va bien. En résumé, les chrétiens ont laissé leur foi s’embarrasser d’idées populaires sur l’estime de soi et l’épanouissement personnel qui ne sont nullement chrétiennes. »

William Kirk Kilpatrick, Séduction psychologique, CBE, 1985, p. 12

Pour approfondir :

  • Odon Casel, Le mystère du culte dans le christianisme (1944), Le Cerf, 1964
  • Rod Dreher, Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus, Artège, 2017
  • Dysmas de Lassus, Risques et dérives de la vie religieuse, Le Cerf, 2020
  • William Kirk Kilpatrick, Séduction psychologique (1983), CBE, 1985
  • André Neher, L’exil de la parole, Seuil, 1970
  • Pavel Syssoev, De la paternité spirituelle et de ses contrefaçons, Le Cerf, 2020

Voir aussi

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