Un beau temple domine l’horizon dans la lumière de cette fin d’après-midi. Il fait chaud, mais supportable grâce à un petit vent agréable. Au loin, les Alpes, de l’autre côté du lac majestueux.
Si un réalisateur avait imaginé ce plan ramuzien au début d’un film, il l’aurait fait pour installer un sentiment de sérénité, renforcé par quelques tablées chaleureuses. Au menu, de la nourriture kurde, préparée par une famille dont la mère est voilée. Feuilles de vigne, kebbés, houmous… un buffet somptueux est proposé aux convives.
Pourtant, pas question de prendre de grandes photos de groupe, ni même de donner le nom des organisateurs. Car ici, le dénominateur commun, c’est l’envie de faire connaître un autre son de cloche à propos du Proche-Orient. Qu’ils soient réformés, évangéliques, juifs, voire athées, tous ici sont fatigués des gesticulations des défenseurs autoproclamés de la cause palestinienne.
Une quinzaine de jours plus tôt, par exemple, une vingtaine de bateaux naviguaient encore sur le Léman en soutien à Gaza, en marge du sommet du G7 à Évian. Selfies rebelles, auto-mise en scène grandiloquente et déclarations définitives des belles âmes à bord, le tout largement relayé dans les médias. Mais pour leurs adversaires idéologiques ? Pas grand-chose.
Il faut dire qu’il devient bien difficile d’assumer, chez les personnes présentes à notre rassemblement, un engagement clair en faveur d’Israël. Pas tant pour des raisons morales, mais parce qu’ici, tout le monde a en tête les pressions et les menaces reçues par certains pour avoir bravé l’esprit du temps. Alors on nous demande de ne pas donner les noms, à part évidemment celui de l’orateur qui prendra plus tard la parole. Nous acceptons.
Les discussions s’engagent naturellement: il y a ce pasteur qui nous parle des prophéties chrétiennes réalisées par la naissance d’Israël en 1948. Il y a ce juif messianique (NDLR : courant chrétien combinant tradition juive et reconnaissance du Christ comme Messie) qui multiplie les termes hébreux et finira par coiffer une kippa. Puis vient ce père de famille kurde, d’une chaleur extrême, qui pose la main sur son cœur pour remercier à propos d’on ne sait quoi.
Mais finie l’heure du small (ou du big) talk : la conférence va bientôt commencer et tous sont invités à prendre le chemin d’une salle de paroisse où sont déjà disposées les chaises qui succéderont aux bancs du repas. L’assemblée observe d’abord un temps de recueillement debout : c’est le millième jour depuis le 7 octobre, date où « tant de vies ont été brisées », rappelle l’organisateur. Sincèrement émus, certains secouent la tête, comme pour chasser le traumatisme.
Rencontrer l’ennemi désigné
L’entrée en matière a visiblement touché l’assemblée. Lorsque Faraj Alexandre Rifai prend la parole, l’émotion est encore palpable. L’essayiste franco-syrien est venu présenter son récent ouvrage, Un Syrien en Israël, dans lequel il retrace le chemin qui l’a conduit de son enfance en Syrie jusqu’à la découverte de celui qu’il avait appris à considérer comme « l’ennemi désigné » : Israël. Les organisateurs promettaient « un témoignage rare et courageux sur le dépassement de la haine et le choix de la coexistence ». C’est bien un récit de vie que le public s’apprête à entendre.

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