Monsieur le Conseiller fédéral,
Comme vous ne me connaissez pas, permettez-moi de me présenter. Je suis un père de famille de la classe moyenne, catholique, relativement conservateur et profondément attaché aux institutions de mon pays. Je fais partie de ces Suisses qui se sont longtemps reconnus dans la famille politique que vous représentez. À une époque pas si lointaine, cette famille politique s’appelait encore le Parti démocrate-chrétien. Ce nom n’était pas une coquetterie : il disait quelque chose d’une histoire et d’une certaine idée de la civilisation. Je l’aimais mieux que l’aseptisé Le Centre car il rappelait que le christianisme avait façonné notre pays, ses institutions, son calendrier, ses paysages, jusqu’à notre manière de concevoir la dignité de la personne. Cet héritage est encore partout autour de nous. La dernière fois que j’ai vérifié, il figurait même sur notre drapeau.
Or j’ai découvert avec stupéfaction, dans un reportage de la RTS, que depuis le 1er juin les ecclésiastiques ne bénéficient plus d’une exemption de servir dans l’armée. Les Églises se sont émues de cette décision, regrettant de n’avoir pas été consultées et rappelant que cette exemption n’avait jamais eu pour vocation d’accorder un traitement de faveur aux prêtres ou aux moines. Elle reposait sur une intuition beaucoup plus simple : lorsqu’une société traverse une crise, certaines personnes rendent un service plus précieux à la collectivité en restant à leur poste qu’en portant un fusil.
Message important !
Depuis quatre ans, nous portons nos convictions dans l’espace médiatique.
Notre aventure demeure cependant fragile et nous avons besoin de nous :
Abonnements : https://lepeuple.ch/sabonner/
Dons : https://lepeuple.ch/nous-soutenir/
Offre exceptionnelle ! Pour tout nouvel abonnement, notre “Guide du conservateur pas cinglé” est offert en pdf.
Pendant des siècles, notre pays a considéré que certaines missions étaient si essentielles qu’elles devaient être préservées, même en période de mobilisation. Cette logique ne concernait d’ailleurs pas uniquement les ecclésiastiques. Elle reposait sur un constat très simple : lorsqu’une catastrophe frappe une population, celle-ci n’a pas seulement besoin de soldats. Elle a aussi besoin de médecins, de pompiers et de personnes capables d’accompagner les mourants, les endeuillés et tous ceux que les épreuves conduisent à chercher un sens là où les réponses techniques ne suffisent pas.
Nous l’avons encore constaté durant la pandémie du Covid ou à la suite de la tragédie de Crans-Montana. Dans ces moments-là, beaucoup de nos concitoyens se tournent spontanément vers un prêtre, un pasteur ou un aumônier, alors même qu’ils ne fréquentent jamais une église en temps normal.
Une autre idée de la société
Or c’est ici que votre département franchit, me semble-t-il, un pas inquiétant. Dans les explications données à la RTS, le Département fédéral de la défense explique que la sécularisation croissante de la société aurait pour conséquence que le ministère pastoral ne constituerait plus « une activité indispensable au maintien de la vie sociale ».

Je crois qu’il faut mesurer la portée de cette affirmation. Constater que les bancs des églises sont moins remplis qu’autrefois est une chose, en conclure que l’accompagnement spirituel n’est plus indispensable à la société en est une autre. La première relève du constat sociologique ; la seconde constitue un jugement anthropologique. Alors je vous pose une question : qu’est-ce qui demeure aujourd’hui « indispensable » au maintien de la vie sociale ? Le Black Friday ? La Coupe du monde ? Les politiciens professionnels, peut-être ?
À lire les explications de votre département, je ne peux m’empêcher d’y voir une contradiction profonde avec l’histoire de votre propre famille politique. Vous appartenez à un mouvement qui s’est longtemps voulu l’un des gardiens de l’héritage chrétien de notre pays. Or c’est aujourd’hui sous l’autorité d’un conseiller fédéral issu de cette tradition que l’État explique publiquement que le ministère pastoral n’est plus indispensable au maintien de la vie sociale. Je me surprends à penser qu’il aura fallu moins d’une décennie pour que le « C » disparaisse du nom de votre parti, puis que la fonction sociale particulière des prêtres disparaisse à son tour de la doctrine de l’État.
Une rupture historique
Au fond, ce qui est en jeu dépasse largement la place des Églises. Comme l’a montré le philologue Georges Dumézil, les sociétés indo-européennes se sont longtemps pensées autour de trois fonctions complémentaires : la souveraineté spirituelle, la fonction guerrière et la fonction productive. Le Moyen Âge occidental en a conservé une formule célèbre : ceux qui prient (oratores), ceux qui combattent (bellatores) et ceux qui travaillent (laboratores). L’idée n’était pas que l’une de ces fonctions fût supérieure aux autres, mais qu’aucune ne pouvait absorber les deux autres. Je continue, pour ma part, à croire qu’une société ne vit pas seulement de sécurité ou de production de richesse. Elle a aussi besoin de sens, de transmission, d’espérance et de consolation.
En rappelant indistinctement les prêtres, les moines ou les pasteurs comme n’importe quel autre citoyen, l’État ne modifie pas seulement une règle militaire. Il affirme qu’il n’existe plus de fonction spirituelle spécifique méritant une protection particulière. Chacun devient avant tout une ressource mobilisable. J’y vois une évolution préoccupante de notre conception de l’État : un État qui tend à ne plus reconnaître d’espace échappant à sa logique d’organisation et de mobilisation.
La peur de s’affirmer comme pays chrétien ?
Permettez-moi enfin une hypothèse. J’ai le sentiment que cette décision procède moins d’une nécessité militaire que d’une gêne culturelle. Dans une société pluraliste, vous ne souhaitez sans doute plus donner l’impression d’accorder une place particulière au christianisme. Mais cette prudence produit un résultat paradoxal. À force de vouloir ne favoriser personne, l’État finit par agir comme si le christianisme n’était plus que l’opinion privée de quelques-uns, et non la matrice historique de notre civilisation. Reconnaître un héritage n’a pourtant jamais consisté à discriminer ceux qui n’en relèvent pas ; il s’agit simplement d’assumer ce qui nous a façonnés.
La levée de l’exemption de servir pour les ecclésiastiques
Notre Constitution s’ouvre toujours par les mots : « Au nom de Dieu Tout-Puissant ». Ce n’est pas une relique folklorique. C’est le rappel que notre ordre politique s’est construit sur un héritage dont votre département semble désormais considérer qu’il ne produit plus d’effet social.
Je me permets donc de vous poser une dernière question. Si demain une catastrophe majeure frappait notre pays, où souhaiteriez-vous voir un prêtre ? Au chevet d’une famille qui vient de perdre un enfant ou dans une chambrée à accomplir un cours de répétition ?
Je crois que la réponse à cette question dit beaucoup de la société que nous voulons encore être. Et il me semble que vous et moi, nous ne voulons pas la même.
Veuillez croire, Monsieur le Conseiller fédéral, à l’expression de ma considération distinguée.
Raphaël Pomey
