-Vous n’avez plus que six mois à vivre, dit le docteur Bombast, chef de service en oncologie au centre hospitalier universitaire cantonal de Güllen.
Le patient pâlit. C’était trop. Il ressortit de l’hôpital, au comble du désespoir. Helmut Schulze-Schultz, puisque telle était son identité du moment, avait espéré que son cancer serait à un stade plus avancé. Il avait misé sur une mort prochaine qui lui permettrait de ne plus devoir déployer des ressources d’imagination pour ne pas être rattrapé par Dmitry Jadina. C’était bien la première fois que la vie lui faisait tirer le mauvais numéro.
Il avait été gratifié de deux dons exceptionnels à la naissance : la paresse et la bosse des mathématiques. Sa paresse lui évitait d’envisager des professions astreignantes et peu lucratives comme celles du monde judiciaire ou de l’armée. Quant aux mathématiques, elles lui ouvraient toutes les portes. En général, avec un profil de matheux paresseux, on s’oriente vers le négoce de pétrole et on prend la route de la Plus Petite des Grandes Villes. Mais il avait trouvé une autre voie, qui lui permettait de travailler encore moins. La révélation avait commencé un jour qu’il avait regardé Barry Lyndon, le film de Stanley Kubrick. Il avait aimé les personnages de joueurs professionnels, et la luxueuse vanité des soirées qui se déroulaient sous l’Ancien Régime à Spa, dans les Ardennes belges. (Il devait plus tard faire la rencontre d’un diacre orthodoxe, atteint d’une sorte de folie encyclopédique, qui avait poussé sa manie jusqu’à acheter les écrits du Père Antoine chez le desservant du temple antoiniste de Spa lors d’un voyage dans l’ancienne principauté de Liège.)

Il portait en lui une sorte de nostalgie de ce qu’il n’avait pas connu, et en particulier de la Troisième République, ou plutôt de l’architecture Troisième République, qui l’intéressait quand même plus que les photographies d’Aristide Briand à la chasse à Rambouillet. Or, dans beaucoup de petites villes de France, le plus beau bâtiment est le casino 1900. Si le narrateur omniscient ajoute que le futur Helmut avait un jour dévoré Casino Royale de Ian Fleming dans l’édition de Francis Lacassin (qui n’habite pas au 21), le lecteur attentif aura deviné la naissance d’une vocation. Il lut ensuite L’art de gagner à tous les jeux de Robert Houdin et comprit quelle serait sa profession. Cerise sur le gâteau, il s’était rendu compte que son amour des mathématiques s’était épanoui en un don exceptionnel pour l’analyse combinatoire, don qu’il avait encore travaillé lors de ses études. Kolmogorov était son dieu. Il savait quand il fallait se confier au hasard et quand il fallait le réduire à la portion congrue ; alors il enrôlait à son service les probabilités et la loi des séries. Et comme chacun sait, il y a des méthodes assez simples pour gagner au blackjack, qui supposent réflexion, discipline et discrétion.
Pendant longtemps, Jorge Suarez Sanchez, comme il se faisait appeler à l’époque, avait fait le tour des casinos et des salles de jeu de la planète. Au bout de milliers de passage au casino, les gains avaient largement dépassé les pertes et lui avaient offert la vie dorée à laquelle il aspirait. Les hôtels de luxe, les alcools forts, et, malgré tout, il avait mis de l’argent de côté, beaucoup d’argent. Et comme les marchés à terme, ce n’est toujours que du calcul de probabilités, il avait très bien géré ses gains. Qui plus est, cette activité lui paraissait d’une moralité irréprochable, puisque, grâce à lui, le casino ne gagnait plus à tous les coups et le petit triomphait parfois des grands. Avec lui, il y avait enfin un peu de justice sur cette terre ; il était un joueur qui vivait de sa passion, et un spéculateur qui faisait fructifier ses gains d’un soir. Sa réussite personnelle et financière était la revanche de tous ceux que les casinos et les teneurs de marché avaient ruinés. Il avait fait de son existence un monument au joueur inconnu, un arc de triomphe pour tous les spéculateurs tombés au champ d’honneur.
Les francophones répètent en boucle depuis des siècles la sentence de Robert Pothier : « Chacun des joueurs ne cherche qu’à dépouiller celui contre qui il joue, comme deux duellistes cherchent réciproquement à s’ôter la vie […]. Le contrat de jeu est directement contraire aux principes de la société civile, qui n’a établi les commerces et les contrats que pour que les membres de cette société s’aidassent mutuellement […]. Le contrat de jeu, considéré du côté de sa fin, comme tel, doit être proscrit. » Cela avait justifié l’article 1965 du Code civil français et de l’article 513 du Code des obligations suisse, qui avaient fait des dettes de jeu des créances non assorties d’un droit d’action. Pourtant, on avait établi une exception à l’exception, en rétablissant un droit d’action lorsqu’il s’agissait de dettes contractées dans un casino. C’est cela qui paraissait immoral à Léopold Martin-Martin, comme il s’appelait à l’apogée de sa carrière. Quel mal y a-t-il à dépouiller les gros et les puissants, les négociants en matières premières, les banquiers et les casinotiers ?
Ce monde fabuleux s’était écroulé le soir où il avait joué au casino de Grotripo. La principauté de Grotripo, État francophone, État européen, État de droit… mais en réalité petit royaume de l’oligarque Dmitry Jadina, qui tenait dans sa main le prince, le ministre de la Justice et le procureur général. Encore eût-il fallu le savoir. Le pire était que ce soir-là, il n’avait pas triché. Il avait senti que la chance était de son côté et qu’il pouvait laisser aller les choses. On ne pouvait rien lui reprocher. Si ce n’est, précisément, d’avoir gagné au baccara contre Dmitry Jadina. Selon les lois secrètes de la principauté de Grotripo, cela le condamnait à mort. Depuis cette soirée funeste, il n’avait cessé de fuir de pays en pays et de fausse identité en fausse identité. Il avait épuisé son crédit. Lorsqu’on lui avait diagnostiqué un cancer, il avait espéré être arrivé au bout de la route. Et voilà qu’on lui annonçait qu’il devrait encore tenir six mois. Encore six mois à esquiver les horribles supplices que Jadina réservait à ceux qui l’avaient offensé. Helmut savait qu’il se retrouverait dans une situation où il appellerait la mort de tous ses vœux, et où l’intervention d’un médecin stipendié par l’industrieux milliardaire postsoviétique retarderait de plusieurs jours cette délivrance. L’immersion dans la marina de Grotripo, les pieds coulés dans le béton, ne viendrait que lorsqu’il ne lui resterait même plus la capacité de souffrir. Il ne voulait pas, il ne pouvait pas, affronter les tortures concoctées par ce héros de notre temps qu’était Jadina.
Jorge-Léopold-Helmut ne pourrait pas tenir six mois. Il fallait mourir maintenant. Il était trop maladroit pour tenter le fusil ou la corde, trop peu hollywoodien pour les barbituriques, trop lâche pour la défenestration. Mais il y avait une solution. Une seule. Il avait découvert, en lisant les chroniques de Georges-Olivier Châteaureynaud, cette petite dépendance de la République française, oubliée, du moins négligée, jusqu’à l’envoi du Haut-Commissaire Ivredeau. La vie sur les bords du Styx avait certes ses côtés déplaisants, comme le comportement tout à fait déplorable de l’homme-oiseau psychopathe Krux, « tueur en désordre plutôt qu’en série » et ses pluies de créatures qui arrivaient de l’Autre Monde. Il y avait pourtant aussi des côtés sympathiques, ne serait-ce que la présence à éclipses du minotaure Astérion, qui avait achevé de démontrer que tout bovin est un poète qui s’ignore. Car on peut être à la fois un petit veau et un petit enfant, et émouvoir Ekaterina, l’orpheline russe. Il ne savait pas encore qu’on verrait dans cette ville un évêque donner le biberon à un ange, « car une trop grande solitude n’est bonne pour personne, même pour un ange ». Mais cela ne l’intéressait en fait pas plus que le musée de tératologie et son illustre directeur, Strabon Martin, professeur de mythologie appliquée. Pas plus que ne l’émouvait le fait que c’était le seul lieu ici-bas où un faune pouvait s’attarder plus d’un après-midi.
Ce qui intéressait Helmut, c’est que, là-bas, on était allé encore plus loin qu’en Suisse dans l’aide, l’assistance et l’encouragement au suicide. Là-bas, la mécanisation de la mort y avait atteint un degré d’efficacité qui suscitait l’admiration de la commission de Bruxelles et du président Macron réunis.
Il n’y avait plus qu’une solution, mais au moins y avait-il une solution.
Il alla acheter le billet d’avion qui le mènerait vers les fusillettes d’Écorcheville.
