Dans Ne jetez rien (Favre), le journaliste de la RTS Julien Godinat raconte la disparition de son père Michel, atteint du syndrome de Diogène, et l’éprouvante tâche de vider les propriétés où celui-ci avait accumulé des quantités considérables d’objets. Un récit intime sur la maladie, les liens familiaux, la mémoire et la difficulté de laisser partir ceux que l’on aime. Il répond à nos questions..
En page 22, vous interrogez votre propre désir de voir votre père quitter ce monde, dans le contexte de son ultime hospitalisation. N’est-ce pas paradoxal de lui avoir ensuite donné une seconde vie littéraire ?
Quand une personne qu’on aime souffre dans un lit d’hôpital et qu’on nous annonce sa mort imminente, on est confronté à des questions qu’on préférerait ne jamais devoir se poser. Une fois que Michel est parti, on s’est retrouvés désemparés, et il fallait essayer de comprendre ce qui s’était vraiment passé. Ecrire ce texte était effectivement une manière d’immortaliser mon père, de garder en mémoire les meilleurs aspects de sa personne, sans pour autant taire les plus sombres. J’espère qu’il aurait apprécié la nuance de son portrait.
Le récit tourne autour de la maladie de votre père, qui le poussait à accumuler des tonnes d’objets dans ses diverses propriétés, et de votre tâche consistant à vous en débarrasser. En tirant ce fil, beaucoup d’éléments très intimes remontent à la surface. Pourtant, vous n’avez inséré aucune photographie du capharnaüm qui se trouve au cœur de votre texte. Pourquoi cette pudeur ?
Je voulais que les mots se suffisent à eux-mêmes. D’ailleurs, les images ont leurs limites, surtout dans ces circonstances. Elles ne restituent jamais la réalité d’une maison de Diogène. L’abondance d’objets est comme aplatie par les deux dimensions, on perd ce sentiment d’être submergé de toutes parts. Ceux qui ont pénétré dans de telles demeures peuvent en témoigner : on ne se rend jamais pleinement compte de l’envahissement avant de le vivre soi-même. A la fin du livre, j’ai tout de même voulu y faire figurer une photo de Michel (ndlr. Voir ci-dessous), qui date du début des années 2000. Il y arbore ce sourire facétieux qui lui allait si bien. C’est comme ça que j’aime me souvenir de lui. On évite ainsi une redondance entre le texte et les images. Cette photographie crée un contraste entre les événements du livre et une époque plus heureuse.

Votre cellule familiale, à travers le livre, paraît éclatée, à la fois pour des raisons géographiques — notamment l’absence d’université dans le Jura —, mais aussi à cause de la maladie et du divorce. Vous suggérez d’ailleurs que votre père a tenté de combler vos absences par son accumulation effrénée (p. 65). Au fond, n’avez-vous pas écrit un récit sur l’atomisation moderne ?
J’ai écrit ce récit, mais je l’ai d’abord vécu : cela signifie-t-il que mon parcours est une énième manifestation de l’atomisation de nos sociétés ? Sans doute, même si des circonstances personnelles l’expliquent également. Mon frère et moi avons en effet dû quitter le Jura pour faire nos études. Invariablement, on finit par prendre racine ailleurs. Pour être honnête, c’était aussi un prétexte tout trouvé pour quitter la maison familiale. Frustré par mon impuissance à le voir dépérir d’année en année, je ne sais pas si j’aurais voulu, ni même pu, habiter près de mon père. Tout ça ne m’empêche pas de garder une tendresse profonde pour le Jura, évidemment !
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Lorsque vous décrivez votre pénible labeur dans la maison encombrée de votre père, un curieux vocabulaire religieux apparaît parfois : le « Sacro-Saint chemin », la « Sacro-Sainte Surface » (pp. 92-93), ou encore les « stigmates » que portent certains objets (p. 95). Pour vous qui avez étudié la philo, est-ce une manière de répondre à cet appel de Nietzsche, dans La Naissance de la tragédie (chap. 23), à « marquer du sceau de l’éternité » tous les événements de son existence ?
Je n’ai fait qu’une année de philosophie avant de me tourner vers l’anglais, une discipline qui me correspondait finalement mieux. Mon premier professeur de philosophie a été mon père, qui nous faisait la leçon avec bienveillance à la table de la cuisine. Cela dit, j’ai choisi ce vocabulaire un peu sacrilège pour mettre l’accent sur le renversement soudain de priorités qui s’opère lorsqu’on vide la maison d’un accumulateur. Presque instantanément, on se rend compte de la valeur d’un concept aussi élémentaire que l’espace. Face à l’invasion sensorielle, le vide devient l’objectif suprême. Rien n’est plus beau qu’une table rase. Je voulais aussi, avec une certaine ironie, souligner l’opposition fondamentale entre un père qui adorait ses possessions et sa famille qui s’est empressée de les vider.

Vous évoquez d’ailleurs peu le rapport à la foi de votre père, vieil anarchiste désabusé. Pourtant, en le découvrant à travers vous, je n’ai pu m’empêcher de penser à cet avertissement du Christ (Mt 6, 19-21) : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre […] mais amassez-vous des trésors dans le ciel. » Cette accumulation effrénée, qui semble vouloir retenir jusqu’aux objets les plus insignifiants, ne traduit-elle pas une angoisse devant la perspective de ne rien attendre de l’éternité ?
Michel se définissait comme un agnostique et je ne crois pas qu’il ait attendu une forme de récompense après sa mort. Pourtant, ou peut-être justement à cause de cela, il était fasciné par cette question de l’éternité. Contrairement à beaucoup de penseurs, il me semble qu’il a cherché des réponses matérielles à ce problème universel. Quand Michel observait un mur vieux de plusieurs siècles, il savait apprécier le travail d’un artisan disparu, dont il reste une trace majestueuse et tangible. L’accumulation dans sa demeure, mais aussi la rénovation d’une ancienne maison à Porrentruy, étaient sans doute des manières pour mon père de combattre l’irrémédiable, de laisser quelque chose de solide derrière lui. Une rénovation qu’il n’a jamais terminée… Mais si l’éternité était l’objectif, aurait-il même voulu achever un tel projet ?
Vous décrivez vos propres conditions de vie, assez monacales, dans un studio lausannois de 22 m², comme une réponse au désordre paternel. Pourrez-vous, un jour, vivre dans un 100 m² ou cette perspective vous angoisse-t-elle trop ?
Quand j’ai écrit ce texte, je vivais effectivement dans ce petit nid. J’ai toutefois récemment déménagé avec ma compagne dans un appartement plus grand. On est encore loin des 100 m2… heureusement ! Diogène ou non, plus on a d’espace, plus on le remplit. Je préfère concevoir mon lieu de vie en partant d’une question très simple. De quoi ai-je vraiment besoin ? Je reviens souvent à une évidence, peu compatible avec notre époque consumériste : la nouveauté ne dure jamais. Une belle chose, une fois acquise, se fond dans le décor, et le plaisir qu’elle nous apporte s’atténue malheureusement très vite. Comme tout le monde, je réapprends régulièrement cette leçon à mes dépens.
Enfin, pourquoi avoir choisi de faire de cette expérience un récit littéraire ? L’écriture vous a-t-elle permis de comprendre quelque chose de votre père que les semaines passées à vider ses propriétés ne vous avaient pas révélé ?
C’est la première fois que j’écris un texte aussi long sur une expérience personnelle. Ce que j’ai trouvé fascinant, c’est la capacité de l’écriture à faire remonter à la surface des impressions ou des idées dont on soupçonne l’existence, sans en connaître la vraie nature. Écrire oblige à savoir ce qu’on veut dire. On se rend alors compte qu’on est souvent étranger à soi-même. Il me semble que cette pratique s’accorde assez bien avec le deuil. En mettant l’accent sur certains aspects, on peut choisir ce qu’on veut retenir de la personne qui n’est plus là. Quand j’ai commencé à écrire, je craignais de n’avoir que de mauvais souvenirs à raconter, mais plus j’avançais, plus je parvenais à apprécier la vie de mon père dans son entièreté, avec toutes les qualités qui le caractérisaient et qui ont marqué tant de personnes autour de lui.
Commander le livre sur le site de l’éditeur, ici: https://www.editionsfavre.com/livres/ne-jetez-rien/

