Voici bientôt deux millénaires, une secte juive bouleversait l’histoire des idées, puis l’histoire tout court, en conquérant les esprits. Son message était radical, et pour suivre un homme qu’on appelait le Christ, les fidèles de la nouvelle foi acceptaient de se faire tourner en ridicule et dévorer par des lions. La nouvelle idée allait d’abord se répandre par le sang des martyrs, puis un peu par le glaive.
An de grâce 2026 : l’antique foi demeure encore un peu, particulièrement en Afrique. Ailleurs, elle tente de se répandre grâce à des « sets aussi festifs qu’inspirants ». Aux platines, Padre Guilherme, « prêtre le jour, DJ la nuit », ainsi que le décrit le « Maredsous Sound Festival » sur son site. Car la pieuse abbaye bénédictine wallonne l’a décrété : le poison festif sera injecté aux masses jusque sur son esplanade. Tissant sa toile jusque dans ces lieux préservés des maladies du temps, la tarentule lusitanienne viendra en effet y partager son « énergie communicative » et « un message profondément positif ».
L’abbé est branché
La soumission à l’ordre festif ne pouvait toutefois s’arrêter ici. Il fallait encore que le père-abbé du monastère, François Lear, montre sa faculté à adopter les codes du nouvel évangile. Le compte Instagram de l’événement le montre casque sur les oreilles, lunettes roses au bout du nez, déambulant au son de son hôte estival. « Ora et labora », d’accord, mais avec de bonnes vibes. « L’abbé est branché », se réjouit un commentaire, comme si une Église qui kiffe le bon son était plus à même de faire « vibrer les foules » (site du festival, toujours) que sa capacité à représenter un ailleurs, un au-delà. La presse belge ne s’y trompe pas, elle qui s’amuse d’une vidéo devenue virale.

Il faut imaginer cette jeunesse qui, après s’être trémoussée sans même avoir la décence de prendre un peu de drogues synthétiques, sera invitée à se recueillir devant le Saint-Sacrement. On imagine déjà Loan, Maeva et Leo déçus de ne pas voir les hosties danser.
Comme l’ancien se préparait à l’autre monde, le moderne se prépare au buzz. Avec son effroyable bonne humeur, le Padre Guilherme est un saint Paul inversé : un homme qui ne parle plus aux païens, mais aux fils d’un christianisme qui se plie avec délectation devant ce qui l’anéantit : non pas l’islam, non pas l’athéisme militant, mais la fête et la course aux « moments forts et fédérateurs ». Depuis le pontificat de François, l’homme aux platines s’est transformé en sinistre héraut de cette idéologie feel good. Sa musique importe moins que sa mission : abattre cette éternelle contradiction que la foi chrétienne a longtemps représentée pour les pouvoirs de ce monde, et la transformer en autre chose, c’est-à-dire en rien.
L’abolition des frontières
Il y avait, chez l’écrivain Philippe Muray, cette idée que l’humanité « réintégrait à marche forcée le Jardin enchanté dont elle avait été chassée après l’épisode du péché originel » (« Il n’y a plus d’autre crime que de ne pas être absolument moderne », in Immédiatement, nº 15, 2000). On peut juger innocente et sympathique la transformation momentanée d’une abbaye en lieu de fête, mais elle symbolise un phénomène civilisationnel d’une ampleur sans précédent : l’abolition de toute frontière entre l’enfance perpétuelle, avec son désir de bruit, d’images et de plaisir infini, et un monde adulte qui aurait intégré le tragique de l’existence. Lorsque Philippe Muray dénonçait les prémices de ce phénomène, les Journées mondiales de la jeunesse avaient déjà débuté leur tâche sinistre de lutte contre toute espèce de vie intérieure. Aujourd’hui, les JMJ elles-mêmes risquent fort de finir par apparaître comme les vestiges d’un christianisme encore trop exigeant pour une époque qui ne veut plus ni salut, ni silence, ni transcendance, mais seulement des moments « fédérateurs ».
C’est ainsi que nos enfants, en martyrs de l’horizontalité, seront livrés aux sets.
Pour aller plus loin: notre essai de 2020, Danser l’effondrement.
