Le citoyen est prié de finir ses légumes

12 septembre 2026 — par Raphaël Pomey

Image révoltante prise dans un village où l'on écoute encore trop peu les sociologues. (Photo: RP)

Les Suisses mangent encore trop de viande. Heureusement, des experts sont là pour les « accompagner », leur apprendre de « nouvelles compétences culinaires » et transformer leur rééducation alimentaire en « défis ». Bienvenue dans le monde merveilleux du prêt-à-penser pédagogo.

Posons d’emblée le cadre : l’initiative populaire « Pour une alimentation sûre » de la militante écologiste Franziska Herren aura mérité le respect, comme n’importe quel projet politique ayant passé les différents stades lui permettant d’être livré au verdict des urnes. Ce billet ne porte donc pas sur le fond du projet, qui n’aura de toute manière plus guère d’actualité au moment où notre journal sortira de l’imprimerie.

Reste que, dans notre travail, depuis plusieurs mois, deux thèmes s’imposent régulièrement : celui de la dépossession – par la concentration du capital ou l’obésité étatique – et celui de l’infantilisation. Or, dans un sujet de la RTS mis en ligne ce mois, ce deuxième thème est à nouveau ressorti avec éclat à propos des changements alimentaires des Suisses.

Le titre de l’article, qui reprend le contenu d’un sujet de La Matinale, est suffisamment éloquent : « Consommer de la viande reste une habitude bien ancrée en Suisse », nous dit le service public. « Reste », comme s’il y avait un sens de l’Histoire auquel résistaient encore ces sales Helvètes, trop attachés à leur fondue et à leur cervelas.

Surveiller et divertir

Ils résistent, donc. Jusqu’à quand ? Peut-être jusqu’à un voyage à la Kolyma, qui leur apprendra les vertus d’une alimentation plus légère. Mais l’article est sourcé, bien entendu : il nous indique que, selon la Fédération des producteurs suisses de lait, chaque habitant consomme en moyenne plus de 20 kg de fromage par an, tandis que la consommation de viande se monte à presque 1 kg par semaine. « Trois fois plus que ce que recommandent les nutritionnistes et l’OMS », précise-t-on, comme si une crise de santé publique devait s’abattre sur le pays.

Mais c’est une sociologue, une vraie, qui nous mène dans une nouvelle dimension. Son nom : Marlyne Sahakian. Le site de l’Université de Genève nous apprend notamment qu’elle dirige un programme de master sur la durabilité et le changement social et qu’elle est membre fondatrice de SCORAI Europe, un réseau de recherche et d’action sur la consommation durable.

Et elle le dit d’emblée : pour elle, « il faut amener les gens dans des changements de leurs pratiques sociales ». Oui, car elle n’est pas trop dure avec les viandards ; simplement, elle constate que « si on a l’habitude de faire des repas de famille ou des repas de fête où la viande joue un rôle central, il est difficile de changer nos habitudes ».

À ce stade, toutefois, une petite pause s’impose : sur le site de la Confédération, on découvre que, lors des votes finaux, l’arrêté recommandant le rejet de l’initiative a été adopté par 194 voix contre 0 au Conseil national et 44 contre 0 au Conseil des États. Pas exactement un succès, donc.

Mais ça va. (capture d’écran: https://www.admin.ch/fr/initiative-alimentation)

Pourtant, c’est bien dans le cadre de ce débat qu’une sociologue nous fait part de son souhait « d’accompagner les citoyens dans l’apprentissage de nouvelles compétences culinaires ». Au nom de quoi ? Parce qu’une minorité à laquelle elle appartient, financée par la majorité qu’il faut rééduquer, a décidé que tel était le nouveau Bien, certainement.

Philippe Muray avait résumé le programme il y a plus de trente ans, dans un texte nommé L’envie du pénal : « Toutes les propagandes vertueuses concourent à recréer un type de citoyen bien dévot, bien abruti de l’ordre établi, bien hébété d’admiration pour la société telle qu’elle s’impose, bien décidé à ne plus jamais poursuivre d’autres jouissances que celles qu’on lui indique. »

Jouez le jeu, c’est pour votre bien

Reste donc à faire avaler, sinon la pilule, du moins le navet. Aussi notre experte en « environmental promotion » et « social change » a-t-elle sa petite idée, nous explique la RTS : transformer tout cela en jeu, comme il se doit. Tout, aujourd’hui, doit en effet être ludique, de l’incitation à utiliser les transports en commun, comme nous l’avons vu cet été avec la campagne 31DAYS , aux choix alimentaires. Ici, il s’agit de faire confiance « aux expériences concrètes comme les défis alimentaires ».

Ah, un défi : comme la moustache en novembre, le Dry January ou, bien entendu, le Veganuary et le Meatless Monday. Et la sociologue de nous édifier au sujet d’un projet mené en 2021 à Genève, dans le cadre duquel 50 familles ont mangé moins de viande et plus de légumes. Wow. Pour quel résultat ? Sur le plan nutritionnel, on n’en saura rien, mais on apprendra au moins que les souris ayant participé à cette expérience auront économisé 60 à 100 francs par semaine et par ménage de quatre personnes.

Ils auraient économisé davantage encore s’ils n’avaient pas été obligés de financer, par leurs impôts, les travaux destinés à leur apprendre comment ils devraient manger.

L’État doit-il nous apprendre à mieux manger ?

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