On ne saurait débuter ce texte sans un aveu biographique : en 2003, peu après avoir été recalé pour un poste de concierge remplaçant dans une salle de gala yverdonnoise – la faute à un projet un peu trop sincère de brûler des drapeaux « pace » multicolores évoqué en entretien – l’auteur de ces lignes avait postulé pour devenir mascotte à grandes oreilles.
Nous avions vraiment envie de vous offrir cette réflexion un peu folle
Mais vous pouvez nous soutenir dans notre travail :
Abonnements : https://lepeuple.ch/sabonner/
Dons : https://lepeuple.ch/nous-soutenir/
Il s’agissait de réaliser des animations dans une Migros, à l’occasion des fêtes pascales. La démarche s’était révélée infructueuse. Et c’est ainsi qu’aux perspectives de câlins au milieu des rayons avait succédé une réalité plus délicate : la poissonnerie du géant orange, entre sardines éventrées (mais « encore très bonnes »), étudiants endormis dans des frigos géants et chefs à moustache honnêtes. Ainsi va le destin. Il y a certes eu le costume de Rodolphe, le fameux renne de Nez Rouge, endossé dans quelque pince-fesse à l’occasion de reportages de Noël, mais de lapin, jamais.
Notre nouveau Dionysos
Notre rapport au lapin est contrarié, marqué par une certaine amertume. Antique symbole de fertilité, le lagomorphe a pris des formes très diverses dans la culture populaire, des plus innocentes aux plus cyniques. Nous connaissons bien entendu Bugs Bunny, insolent et ricaneur avec sa carotte à la main. Les plus chauds connaissent aussi le « bunny » de Playboy, symbole du déplacement du désir enfantin à celui de l’adulte. Masques et costumes du mammifère prolifèrent du reste sur les sites coquins, dont un porte son nom – en rose. Sous les traits de Serge, il apprend aux enfants à se tenir dans les rames de la RATP, sous peine de se transformer en autant de petits Capitaines Crochet.

Aux États-Unis, l’animal connaît aussi une heure de gloire annuelle, lorsqu’il apparaît aux côtés du président américain lors du traditionnel « Easter Egg Roll » à la Maison Blanche. Doux et rassurant, le lapin est ainsi apparu à Pâques aux côtés du président Trump, alors que celui-ci menaçait de vitrifier tout un peuple pour lui apprendre la liberté, devant un parterre de gosses. C’est donc lui qui doit désormais soutenir l’effort de guerre américain. L’historien des religions pourrait sans doute soutenir l’hypothèse que l’animal a remplacé la figure de Dionysos, ce dieu buveur des Grecs qui apparaissait toujours là où on ne l’attendait pas.
Lapin 3 :16
Toute époque, bien entendu, doit se terminer en mascarade, comme l’avait annoncé l’écrivain colombien Nicolás Gómez Dávila, mais il y a davantage dans cette histoire. De figure de la vitalité – en 2015, le pape François avait encore choqué en appelant les parents à ne pas se reproduire « comme des lapins » – le mammifère a changé de rôle pour devenir le médiateur obligé de notre hyperréalité. Nul ne va au vide sans passer par lui. Au milieu des périls où nous sommes entrés, plus rien ne peut apparaître sans être accompagné d’un élément rassurant, ludique, digérable – « Qui a d’autres sentiments va de son plein gré dans la maison des fous » (Nietzsche, prologue du Zarathoustra).
Au lendemain de son apparition fantasque, le président Trump a réitéré ses menaces contre l’Iran, annonçant que le soir-même, une « civilisation entière (allait) mourir ». Il parlait sans doute de la sienne. Lorsque toute trace résiduelle de réalité a été dissoute dans le festif, l’enfantin, le tout doux, que reste-t-il à un peuple sinon le nihilisme ?
C’est au nom de ce nihilisme, et certainement pas pour délivrer un peuple des griffes d’affreux mollahs, que la civilisation lapine redouble d’activité guerrière. La menace-spectacle, le génocide festif : ainsi se présente la lapinisation du monde, et nous ne bougeons pas une oreille.
Dans ses « Commentaires sur la société du spectacle », Guy Debord avait déjà décrit en 1988 comment le spectacle s’était mélangé à toute réalité, et il précisait : « en l’irradiant ». Ce Tchernobyl du sens, c’est cela : un monde dominé par la figure du doudou cécotrophe.
La civilisation qui s’achève avait appris que les doux hériteraient de la terre. Alors certains ont imaginé des génocides annoncés aux côtés de peluches.
