Depuis longtemps déjà, la société s’est construit une image d’elle-même, comme on se fabrique un miroir trop poli, un miroir où rien ne mord et où rien n’accroche, et ce miroir, au lieu de révéler, empêche de voir. Alors on tire des rideaux, par habitude, par pudeur, par peur aussi, pour éviter de regarder ce qui, dans les fondations, travaille en silence. Le mot « classe moyenne » appartient à ces rideaux-là. Il rassure, il équilibre, il apaise. Il promet que tout se tient encore et il affirme qu’entre la richesse et la pauvreté il existerait un vaste territoire stable, une zone où l’on pourrait vivre, transmettre, élever des enfants, payer ses factures et tenir debout sans avoir à s’interroger davantage. Mais il suffit parfois d’une grève pour que ce rideau commence à trembler. Il ne produit pas une rupture spectaculaire et il ne fait pas naître un grand récit héroïque. Il ouvre simplement une marche, avec des pas qui frottent contre l’asphalte, avec des chaussures usées, avec des voix qui se rassemblent et avec des respirations qui se calent les unes sur les autres. Et soudain, ce que les chiffres croyaient tenir sous contrôle, c’est à dire des pourcentages, des moyennes et des tranches de revenu soigneusement découpées, se remet à respirer au grand jour.
Marcher ensemble : un « nous » qui se découvre
A Lausanne, en décembre 2024, entre l’esplanade de Montbenon et la place du Château, la manifestation avance comme un long battement de cœur. Le froid s’installe et l’air laisse flotter une légère odeur de laine humide. Les mains restent au fond des poches. Devant moi, un homme ajuste maladroitement son bonnet et s’excuse en souriant parce qu’il a frôlé l’épaule d’une femme ; elle lui répond : « Ça va, on tient », presque en chuchotant, comme si ces trois mots devaient rester à l’abri. Plus loin, une jeune enseignante hésite à rejoindre une collègue, puis renonce, peut-être par pudeur, et garde les yeux fixés devant elle. À hauteur du trottoir, un enfant tient la main de sa mère et demande, d’une voix étonnamment calme : « On rentre quand ? » Elle lui répond simplement : « Quand ce sera juste. » La phrase tombe et elle scintille comme un éclat de lumière au bord de la fatigue. Un peu plus loin encore, un jeune homme prononce quelques mots de mi-voix, sans se plaindre vraiment : « Ça fait trois week-ends que je rattrape mes heures… », puis il hausse les épaules avec ce geste un peu gauche et presque trop lent de ceux qui ne veulent pas déranger. La marche refuse la démonstration spectaculaire et elle ne cherche pas à se mettre en scène. Elle s’éprouve de l’intérieur. Ceux qui marchent ne se réduisent pas à des silhouettes sociologiques. Ils existent comme des vies concrètes, avec des visages tirés par le manque de sommeil et avec des corps fatigués mais droits. Ce sont des femmes et des hommes qui portent parfois un sac en travers de l’épaule, parfois un badge d’employé qui pend encore et qui cliquette faiblement à chaque pas. Ils tiennent quelque chose du monde en équilibre et ils accomplissent ce geste discrètement, sans le dire.

Je marche parmi eux. J’entends des bribes de conversation, des soupirs retenus, un rire bref et presque nerveux, puis un silence, comme si chacun vérifiait intérieurement qu’il possédait encore la force d’avancer. À un moment, derrière moi, une femme murmure à sa voisine, sans colère et sans pathos : « On ne demande pas plus… on demande de pouvoir tenir encore. » Elle ajoute ensuite, après un léger flottement, comme si elle voulait corriger une pensée formulée trop vite : « Et qu’on arrête de nous expliquer notre vie à notre place. » Cette phrase ne cherche pas à convaincre et elle ne possède rien d’extraordinaire. Pourtant, elle demeure en suspens dans l’air froid comme une vérité minuscule et irréfutable. Peu à peu, une familiarité étrange apparaît. Nous ne nous connaissons pas, mais quelque chose se reconnaît. La fatigue ne prend pas la forme courbée de la résignation. Elle demeure droite. Elle refuse la plainte et elle ne quémande rien. Elle affirme simplement que la situation ne peut plus continuer ainsi.
Le travail qui tient parce que les personnes tiennent
Les pancartes ne théorisent pas. Elles racontent des heures supplémentaires, des plannings impossibles, des retours tardifs dans des appartements trop chers, des classes chargées d’élèves à besoins particuliers avec si peu d’aide et si peu de reconnaissance. Elles parlent du temps qui manque et du métier que l’on poursuit non par confort, mais par fidélité intérieure. Et l’on comprend que la grève ne se réduit pas à un chiffre. Elle touche une blessure plus ancienne et plus profonde. Le travail tient encore, oui, mais il tient parce que les personnes, elles, tiennent, et l’on sent que cette tenue possède désormais quelque chose de fragile, presque vibrant.
Les rapports officiels parlent en pourcentages. Les services statistiques tracent des courbes. Les administrations répètent le mot « classe moyenne » avec l’assurance tranquille de ceux qui croient nommer une réalité. Dans les vies, rien ne se présente ainsi. Le salaire cesse d’exister comme un simple chiffre lorsqu’il est mangé par le loyer, par les primes, par les factures qui reviennent comme des marées régulières — deux cents francs ici, trois cent cinquante là — et lorsqu’une franchise médicale avale d’un coup un demi-mois de marge. À ce moment-là, il devient un champ de tension. Il façonne les corps. Il déplace les nuits. Il grignote les dimanches. Il rapproche dangereusement la frontière entre ce qui tient encore et ce qui commence à céder. Dans la manifestation, les voix se lèvent une à une et elles expriment la même vérité avec d’autres mots. Le travail garde un sens, mais ce sens s’éloigne. La mission demeure, mais elle s’exerce sous contrainte. La dignité se maintient, mais elle s’use lentement, de manière invisible pour ceux qui la mesurent de loin. Alors le mot « classe moyenne » commence à se fissurer. Il ne décrit plus. Il masque.
La reconnaissance de condition au-delà des chiffres et du langage
À ce moment-là, comme si une vérité ancienne retrouvait sa place au cœur de l’expérience, la grève rend tangible ce que Karl Marx et Friedrich Engels avaient formulé d’une phrase trop nue pour ne pas déranger : « La société se divise de plus en plus en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. »
La suite de cet article est réservée à nos abonnés : Veuillez vous connecter.
Merci de votre soutien et de vos abonnements qui nous permettent d’écrire en toute liberté.
