Le président Trump use et abuse de la sidération pour imposer ses vues. C’est un homme de New York. Et New York fascine autant qu’elle sidère. Il m’aura fallu l’âge de 45 ans pour découvrir la ville qui ne dort jamais ; le choc n’en est que plus grand.
Fidèle à sa réputation, la mégalopole réunit tous les superlatifs. Sur la carte, Manhattan ressemble à l’île de la Cité. Mais l’atteindre depuis l’aéroport JFK nécessite plus de temps que pour joindre Lausanne et Genève. Traverser l’île du nord au sud en métro prend une heure ; et ce n’est qu’un quartier. Un voyage au sud de Brooklyn prend facilement 60 minutes de plus.

Pourtant, c’est d’abord de ses gratte-ciels que la mégapole tire sa célébrité. Lointaine est l’époque où la Trinity Churchen constituait le point le plus haut ! Chacun des immeubles a son nom, son histoire et sa place dans le cœur des habitants. Le « Chrysler building » est réputé pour son style art déco. À peine établi, son record de hauteur a été dépassé en 1930 par le bien nommé « Empire state building », un titre qui annonçait tout. De son sommet, on serait tenté de dire majestueuse cette forêt de tours qui s’élève vers le ciel : qu’en pense le Créateur ?
Large, big, tall … mais ce n’est pas tout : la ville respire l’argent comme aucune. N’est-ce pas encore ici que se concentrent le plus de millionnaires au monde ? Et des amis expatriés sur place de confirmer que la hiérarchie du compte en banque l’emporte sur toutes les autres… D’ailleurs, le visiteur n’a d’autre choix que de s’aligner sur les prix exorbitants s’il veut rejoindre la caste sélective des résidents, même temporaires. À New York, « le succès vous est obligatoire », disait Cocteau dans sa Lettre aux Américains.
Contre toute attente, une certaine courtoisie plane sur la ville. Moins de sirènes inutiles, moins de klaxons agacés qu’à Paris, par exemple : les indigènes auraient-ils hérité du flegme de l’ancien tuteur ?
Ici, la violence se manifeste surtout dans la disparité sociale et – si l’on ose encore dire – raciale. À chacun son boulot, serait-on tenté de dire pudiquement, malgré tous les Black empowerment. Tocqueville annonçait déjà en 1835 que certains fossés ne seraient jamais comblés… Et le temps a complexifié la mixité, devenue vertigineuse ; la réputation de port-monde n’est pas usurpée ! De là à dire qu’il a servi de laboratoire…

L’histoire de New York peut d’ailleurs se résumer à des vagues successives de migrations : européenne, d’abord, puis de partout. Au gré des guerres et des famines, le rêve américain a attiré des populations des confins de la terre. Omniprésents sont aussi les Asiatiques, et pour cause : l’Amérique a cherché à attirer les cerveaux, avant que cette politique ne se retourne contre ses initiateurs, notamment avec l’émergence de puissances dont les ingénieurs ont été formés outre-Pacifique. Les élèves dépasseront-t-il leur maître ?
Pourtant, les places sont chères et le rêve tourne au cauchemar pour certains. Comment une telle richesse peut côtoyer des habitations de rue et des gens qui meurent de froid reste, ici comme ailleurs, la honte de notre humanité. Ces formes pelotonnées, que j’ai encore vu bouger ce soir en passant gêné, vont-elles se réveiller à l’aube ?
Visiter New York, c’est aussi réaliser à quel point nous autres, Européens, sommes américanisés : mêmes marques, mêmes chaines d’alimentation, même omniprésence du produit à consommer, même frénésie dans le « shopping », vanité identique de la ville en effervescence continuelle. Cette obsession matérielle vient-elle de chez nous ou la leur avons-nous reprise ?
Dans ce domaine comme dans tous les autres, l’actuelle bouleversement des relations entre anciens alliés donne l’occasion de se demander si le moment n’est pas venu de revisiter nos racines, après avoir singé les modes d’Outre-Atlantique pendant un siècle. D’ailleurs, les divergences radicales affichées entre les deux New-Yorkais que sont le président du pays et le maire de la ville culte révèlent une cassure profonde au sein d’un Empire dont les heures de gloire appartiennent au passé.

L’avenir de l’Europe sera spirituel. Car en plein cœur de Manhattan, c’est dans le contraste entre l’ivresse de la rue et le chant grégorien de la paroisse Shrine of the Holy Innocents que vous ressentirez malgré tout l’émotion la plus forte.
À peine quittée, New York manque déjà…
