Cher Vincent Maitre,

3 juin 2026 — par Raphaël Pomey

Un thème récurrent, dans mon travail, concerne les difficultés de certains progressistes à parler le langage des gens ordinaires. Je ne hais point les élus de cette sensibilité politique – je ne hais personne du reste – mais il est vrai que je m’interroge, à chaque fois qu’ils perdent une votation, sur leur manie de prôner un « effort pédagogique » supplémentaire, comme si le peuple était composé d’ados mal élevés.

Cette interrogation philosophique – que je traîne depuis ma lecture du Quai de Wigan, d’Orwell – ne doit toutefois pas nous détourner de quelques approximations de l’extrême-centre dont vous vous réclamez. Car voyez-vous, cher Monsieur Maitre, je peine à comprendre le post Facebook dont vous venez de vous faire l’auteur, et qui entend nous détourner de la limitation de la population à 10 millions.

Un drôle d’épouvantail

Le Schmilblick cherche un rapport avec la choucroute.

La lettre que je vous adresse, précisons-le d’emblée, n’est pas un plaidoyer pour ou contre cette initiative de l’UDC. Je trouve sain qu’un peuple puisse s’exprimer sur un sujet comme la démographie, et en même temps, en bon Vaudois, je trouve le projet trop centralisateur. Reste que votre argumentation en sa défaveur a de quoi surprendre.

Vous prenez en exemple de nos difficultés futures, en cas d’acceptation du projet, la situation du footballeur international Breel Embolo, momentanément bloqué à l’aéroport de Zurich. En cause, précise Blick : un « problème administratif lié à son ESTA » (le système d’autorisation qui permet de voyager vers les Etats-Unis, où se déroule le prochain Mondial). Ce cas, si l’on suit votre raisonnement, sera celui de tout Helvète en cas de triomphe du « oui », qui déboucherait automatiquement sur la résiliation des Accords bilatéraux. « Aujourd’hui vous passez en quelques minutes. Demain ? Demandez à Embolo ! », écrivez-vous à l’appui de cette étrange démonstration.

Ici, je dois confier ma surprise : j’ignorais jusqu’à présent que nos relations avec les Etats-Unis fussent en lien avec l’espace Schengen. Mais peut-être que Monsieur Trump prend langue avec Madame Von der Leyen lorsqu’il veut choisir quel sportif suisse il laisse entrer ou non sur son territoire.

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En outre, vous évacuez peut-être trop rapidement un détail : Blick rappelle en effet que la justice suisse vient de condamner l’attaquant pour des menaces proférées en 2018. La condamnation est tellement tardive qu’elle en devient ridicule, peut-être serons-nous d’accord sur ce point. Reste que le cas d’Embolo démontre une chose qui n’a strictement rien à voir avec des accords internationaux. Aussi négative qu’elle puisse se révéler pour nos performances footballistiques, cette péripétie administrative démontre surtout qu’un pays véritablement souverain ne craint pas de fixer des règles d’admission. Et les Etats-Unis sont connus pour cultiver un rapport très crispé à la migration depuis belle lurette.

Si je comprends bien votre texte, le « retour des contrôles à chaque frontière » serait un épouvantail. Mais à la piscine de Porrentruy, ou parmi les usagers des transports publics exposés au triste spectacle du deal de rue, j’imagine qu’on verrait d’un assez bon œil que les personnes qui causent des tracas n’entrent pas si facilement sur le territoire. Et je n’ai pas non plus souvenir que, lorsque j’étais enfant à proximité de la douane du Creux, lorsqu’il existait encore des contrôles, nous nous trouvions en des lieux qui faisaient songer au septième cercle de l’enfer.

C’est peut-être là que votre démonstration devient fascinante. Vous présentez comme un cauchemar ce qu’une partie importante de la population réclame précisément comme un retour aux fonctions normales d’une frontière.